Des millions de travailleurs indiens rejoignent la grève générale nationale contre les attaques sociales du gouvernement Modi

Par Wasantha Rupasinghe
28 novembre 2020

Des dizaines de millions de travailleurs à travers l’Inde ont rejoint avant-hier une journée de grève générale pour s’opposer aux réformes économiques pro-investisseurs et aux mesures d’austérité associées du gouvernement du premier ministre Narendra Modi, dirigé par le parti Bharatiya Janata.

L’énorme mobilisation qui a impliqué 250 millions de personnes, selon les organisateurs, est une puissante expression de la colère croissante des masses, non seulement contre le gouvernement Modi, mais aussi contre le pouvoir bourgeois indien dans son ensemble. Elle démontre la volonté des travailleurs de lutter contre les attaques de l’élite au pouvoir sur l’emploi et les salaires, ainsi que sur les conditions de travail et de vie.

Des manifestants bloquent une voie ferrée à Kolkata lors d’une grève nationale en Inde, le jeudi 26 novembre 2020. (AP Photo/Bikas Das)

Les revendications des grévistes comprenaient un transfert d’argent liquide de 7.500 roupies (environ 100 dollars américains) par mois à toutes les familles qui ne paient pas d’impôts sur le revenu; le retrait des lois anti-agriculteurs et des codes du travail anti-ouvriers; une sécurité sociale universelle; un salaire mensuel minimum de 21.000 roupies avec indexation pour tous les employés; l’enregistrement obligatoire des syndicats dans un délai de 45 jours à compter de la date de dépôt des demandes; la fin des retraites anticipées forcées pour les employés du gouvernement et du secteur public; la santé publique pour tous; et l’allocation de 6 pour cent du PIB à la santé publique et de 5 pour cent à l’éducation publique.

La grève a été organisée par 10 centrales syndicales, dont le Centre des syndicats indiens (Centre of Indian Trade Unions – CITU) et le Congrès syndical indien de tout le pays (All-India Trade Union Congress – AITUC). Ce sont les fédérations syndicales des deux principaux partis parlementaires staliniens: le Parti communiste indien (marxiste) ou CPM et le Parti communiste indien (CPI).

Parmi les autres fédérations, citons le Congrès national des syndicats indiens (Indian National Trade Union Congress – INTUC), qui est la branche syndicale du parti d’opposition Congress Party, et le Front progressiste travailliste (Labour Progressive Front – LPF), affilié au Dravida Munnetra Kazhagam (DMK), basé au Tamil Nadu. Le Baharatiya Mazdoor Sangh (BMS), dirigé par le BJP au pouvoir, n’a pas participé.

Bien que la participation ait varié selon les secteurs, les professions et les régions, le débrayage national a impliqué des travailleurs du secteur public, notamment des banques, des raffineries de pétrole, des aciéries, des centrales électriques, des mines de charbon et des installations de production de défense. Tous exigeaient du gouvernement Modi qu’il retire ses mesures de privatisation, arrête sa promotion du travail contractuel sans aucune protection et abandonne sa nouvelle «réforme du travail» réactionnaire limitant le droit de grève des travailleurs.

Des millions de personnes ont débrayé dans le pays dans les États du sud du Kerala, de Telangana et de Puducherry, dans l’État d’Odisha à l’Est et dans l’État d’Assam au Nord-est, provoquant des «fermetures complètes» qui ont eu un impact partiel sur de nombreux autres États. Des rassemblements de protestation ont eu lieu dans les principales villes du pays, y compris à Delhi.

Le Kerala a été immobilisé, le gouvernement de l’État mené par le Front démocratique de gauche (LDF), dirigé par le CPM, ayant soutenu la grève. Les bus publics du KSRTC n’ont pas fonctionné, les bus privés, les pousse-pousse et les taxis n’ont pas fonctionné, et les bureaux du gouvernement et les grandes entreprises ont été fermés.

La grève a également entraîné l’arrêt des services de train et une baisse importante des mouvements de véhicules routiers dans diverses villes de l’État du Bengale occidental, notamment à Jadavpur, Garia et Dakshin Barasat. Bien que le gouvernement anticommuniste de l’État du Trinamool Congress (TMC), dirigé par le ministre en chef Mamata Banerjee, ait précédemment pris des mesures juridiques sévères et utilisé la violence de la police et des voyous contre les grévistes, il n’a pas tenté d'empêcher le débrayage. Le TMC de droite est confronté à une élection dans l’État l’année prochaine, avec le BJP comme principal adversaire.

À Odisha, les travailleurs de l’État ont rejoint la grève, défiant la tentative du gouvernement de l’État dirigé par le Biju Janatha Dal (BJD) d’interdire le débrayage par le biais de la loi sur le maintien des services essentiels.

Les travailleurs de divers secteurs de l’État du Tamil Nadu, dans le sud du pays, ont débrayé et quitté les usines, notamment ceux de Salem Steel et d’autres grandes entreprises, tels que MRF et Ashok Leyland dans la banlieue de Chennai, les usines textiles de Tirupur, l’industrie des feux d’artifice de Sivakasi ainsi que les employés du secteur informatique.

La couverture médiatique de la grève d'hier a été faible, ce qui indique que l'élite dirigeante craint toute action de masse de la part de la classe ouvrière dans un contexte de colère populaire croissante face aux conditions désastreuses créées par la pandémie de coronavirus.

Les dirigeants du Comité provisoire du Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU) ont organisé une manifestation à Gurgaon hier. Ils ont déclaré au WSWS que les principaux syndicats de l’immense ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, qui se trouve dans la périphérie de Delhi et qui a été un centre de militantisme ouvrier, n’avaient pas appelé leurs membres à la grève. Ce sont les travailleurs à l’usine d’assemblage d’autos de Maruti Suzuki à Manesar qui ont créé le MSWU, en opposition à un syndicat jaune de l’entreprise.

Les membres du MSWU ont organisé une série de luttes militantes contre les conditions de travail proches de l’esclavage imposées par l’entreprise en 2011-12. Lors d’une vendetta conjointe de l’entreprise et du gouvernement contre ces travailleurs militants, 13 employés, dont les 12 membres du comité exécutif du MSWU, ont été piégés par de fausses accusations de meurtre et condamnés en mars 2017 à la prison à vie.

La grève d’hier, au-delà des divisions de langue, de religion et de caste, a été une puissante démonstration de l’unité objective de la classe ouvrière indienne. C’est un coup dur contre le chauvinisme hindou virulent du gouvernement Modi qui vise les musulmans et les autres minorités religieuses, et contre l’incitation constante de l’élite au pouvoir à des divisions ethniques, régionales, de caste et de communauté.

La grève générale d’hier a coïncidé avec une manifestation nationale des agriculteurs de deux jours et une marche «Delhi Chalo» organisée par le comité de coordination All India Kisan Sangharsh (AIKSCC), une plateforme regroupant plus de 300 organisations d’agriculteurs. Sa principale revendication est la suppression de trois lois relatives à l’agriculture récemment adoptées par le gouvernement Modi. Ces mesures mettent les agriculteurs à la merci des géants de l’agroalimentaire qui domineraient la culture, le commerce, le stockage et la fixation des prix des produits agricoles, y compris des céréales alimentaires essentielles.

Déterminés à bloquer la marche «Delhi Chalo» et d’autres actions de protestation coordonnées des agriculteurs, les gouvernements des États dirigés par le BJP dans l’Haryana, le Madhya Pradesh et l’Uttar Pradesh ont déployé des forces paramilitaires et la police.

Les autorités de l’Haryana ont mobilisé la police pour bloquer ses frontières avec le Territoire de la capitale nationale (NCT), Delhi, le Pendjab et l’Uttar Pradesh. Des barrages routiers ont été érigés pour empêcher les agriculteurs de se rendre sur le NCT. Le gouvernement Haryana BJP a également ordonné à la police de faire une descente dans les maisons des agriculteurs à minuit et d’arrêter des centaines d’entre eux. Le gouvernement national de Modi a également déployé des forces de police et des forces paramilitaires à la frontière entre Delhi et Haryana.

Alors que 10 fédérations syndicales centrales et plusieurs autres formations syndicales ont participé à l’appel à la grève d’hier, les staliniens du CITU et de l’AITUC ont joué le rôle politique principal.

Contrairement à la détermination des travailleurs à combattre les attaques du gouvernement Modi, les syndicats staliniens ont appelé à l’action pour relâcher la pression et canaliser l’opposition croissante de la classe ouvrière et des travailleurs ruraux derrière des alliances opportunistes avec le Congrès et divers partis capitalistes régionaux. Conformément à ce programme, la CITU et l’AITUC ont collaboré avec l’INTUC et le LPF, les fédérations syndicales du Congrès et de la DMK, et ont promu ces partis bourgeois comme «les amis des travailleurs».

Les staliniens, qui ont une longue et sordide histoire de collaboration avec le Congrès et la DMK, se sont alliés à ces partis lors des élections générales de mai 2019. Ils ont également participé aux élections dans l’État du Bihar au début du mois, dans le cadre d’une alliance avec le Congrès et Rastriya Janatha Dal, un parti bourgeois régional corrompu basé sur la caste. Ils prévoient de se présenter aux élections d’État de l’année prochaine au Tamil Nadu, au Bengale occidental et en Assam, en alliance avec le Congrès.

L’opposition de masse de la classe ouvrière au gouvernement dirigé par le BJP de Modi s’était déjà accrue dans les mois qui ont précédé son confinement bâclé de mars dernier.

Une grève générale nationale similaire, forte de plusieurs millions de personnes, contre les mesures de réforme économique du gouvernement a eu lieu le 8 janvier, ainsi que des manifestations et des protestations multiethniques contre la loi réactionnaire antimusulmane d’amendement de la citoyenneté (CAA). Une vague de grèves dans l’industrie automobile avait précédé ces actions.

Face à l’explosion de colère contre la CAA, le gouvernement Modi a été, pendant un certain temps, contraint de faire marche arrière. Modi, cependant, a pu utiliser les conditions dangereuses créées par la pandémie pour réprimer cette contestation.

Huit mois plus tard, au milieu d’un désastre sanitaire et social produit par la gestion désastreuse de la pandémie par le gouvernement, un mouvement encore plus puissant de la classe ouvrière et des travailleurs opprimés est né.

Pour aller de l’avant, la classe ouvrière indienne doit, sur les plans politique et organisationnel, rompre l’emprise des staliniens et de leurs variantes maoïstes, qui défendent tous le système de profit, et rallier la paysannerie et les autres masses opprimées dans la lutte contre le capitalisme et pour une perspective socialiste et internationaliste.