Le gouvernement espagnol du PSOE-Podemos impose la censure d'Internet

Par Alice Summers
19 novembre 2020

Le gouvernement du Parti socialiste (PSOE)-Podemos avance des plans pour censurer l’Internet dans toute l’Espagne.

La «Procédure d’intervention contre la désinformation», approuvée le mois dernier par le Conseil national de sécurité (CSN) et publiée ce mois-ci au Journal officiel de l’État (BOE), permet à l’État de surveiller et de supprimer les contenus sur Internet sous prétexte de lutter contre les «fausses nouvelles» et les «interventions étrangères».

Le document prévoit des dispositions juridiques pour la surveillance constante par l’État des plateformes de médias sociaux et des médias en général afin de détecter la «désinformation» et de donner une «réponse politique» à de telles campagnes, y compris des mesures de rétorsion s’il y a prétendument une intervention étrangère. Le gouvernement contrera la «désinformation» en menant ses propres campagnes de communication et en réprimant les opinions oppositionnelles.

Le premier ministre espagnol intérimaire de Podemos, Pablo Iglesias, chef du parti, s’exprime après avoir signé un accord avec le premier ministre espagnol intérimaire Pedro Sanchez au Parlement espagnol à Madrid, en Espagne, le lundi 30 décembre 2019. (AP Photo/Paul White)

Le nouveau protocole est une dangereuse attaque contre la liberté d’expression, avec de graves implications pour le droit démocratique d’accéder et d’utiliser librement l’Internet. Il donne à l’État espagnol un pouvoir de décision complet pour déterminer ce qui constitue ou non de «fausses nouvelles», sans la moindre participation des journalistes ni contrôle public.

Une commission permanente fera fonctionner l’appareil de censure; le secrétaire d’État à la communication va la coordonner et le département de la sécurité nationale va la diriger. Le but sera d’«assurer la coordination interministérielle dans le domaine de la désinformation». Les membres de la commission proviendront du ministère des Affaires étrangères, du ministère des Finances et du Centro Nacional de Inteligencia (Agence nationale de renseignements, CNI), entre autres.

Le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, siège au conseil d’administration de la commission des affaires de renseignement, qui dirige et supervise les activités de l’agence d’espionnage du CNI. Le parti populiste «de gauche» Podemos jouera donc un rôle de premier plan dans la mise en œuvre des attaques contre les droits démocratiques.

Le protocole établit quatre niveaux d’activité pour le système, allant de la surveillance d’Internet pour détecter, analyser et suivre l’activité des campagnes de désinformation, jusqu’au niveau d’une «réponse politique» du CSN si la campagne peut être attribuée à un «État tiers». Les étapes finales pourraient inclure une action diplomatique contre la puissance étrangère, des plaintes déposées auprès d’organismes internationaux ou des mesures de rétorsion plus agressives.

Le nouveau protocole se fonde sur l’affirmation selon laquelle les tentatives des forces extérieures d’influencer l’opinion publique au sein d’un État constituent des actes d’agression. C’est particulièrement le cas pendant les cycles électoraux. Selon le document, les périodes électorales sont «de plus en plus menacés par la diffusion délibérée, à grande échelle et systématique de la désinformation qui cherche à influencer la société dans un but intéressé et fallacieux».

Bien que le document ne nomme pas ceux qui sont censés être coupables de mener de telles campagnes de désinformation, ces accusations d’ingérence dans les élections à l’étranger visent clairement la Russie. Celle-ci n’est que la tentative la plus récente de la bourgeoisie espagnole de rejeter la responsabilité des crises politiques systémiques sur «l’ingérence russe». Elle a déjà fait des allégations d’ingérence similaires à propos du référendum sur l’indépendance de la Catalogne en 2017.

Le mois dernier encore, la police paramilitaire espagnole a fait des déclarations ridicules voulant que la Russie eût prévu d’envahir la Catalogne pour soutenir les sécessionnistes. Elle a allégué sans preuve que le Kremlin avait offert à Carles Puigdemont – l’ancien premier ministre catalan qui vit maintenant en exil en Belgique – dix mille soldats à déployer dans la région.

El País, un quotidien étroitement lié au PSOE au pouvoir, a utilisé de fausses affirmations selon lesquelles l’ingérence russe avait été «prouvée» lors des élections présidentielles américaines de 2016 et du référendum Brexit de 2017 au Royaume-Uni afin de justifier la censure d’Internet en Espagne.

Ce colportage continu de propagande antirusse par l’État, activement soutenu par les médias bourgeois, pose d’immenses dangers pour la classe ouvrière. Les allégations de «désinformation russe» seront utilisées pour discréditer et supprimer les contenus en ligne s’opposant au récit officiel, ainsi que pour fournir un casus belli potentiel pour une guerre avec une puissance nucléaire en réponse à des actes d’«agression» potentiellement imaginaires.

Le nouveau protocole met à jour et rend publique la législation anti-désinformation qui est en place depuis mars 2019 – adoptée sous la présidence du premier ministre du PSOE, Pedro Sánchez – et dont on n’a jamais rendu les détails publics. Ces mesures sont basées sur un plan d’action présenté par l’Union européenne en décembre 2018 et seront mises en œuvre en étroite collaboration avec l’UE.

Le protocole applique un sceau d’approbation juridique aux mesures de censure en cours en Espagne depuis plusieurs années: en particulier depuis le référendum catalan de 2017, lorsque le gouvernement du premier ministre du Parti populaire (PP), Mariano Rajoy, a lancé une vaste campagne de surveillance et de censure des médias sociaux afin de détecter une prétendue «désinformation» sécessionniste.

Même si Podemos s’est nominalement opposé aux tentatives du PP d’inscrire ces mesures réactionnaires dans la loi en 2018, accusant le gouvernement de l’époque d’essayer de créer un «ministère de la vérité» orwellien, deux ans plus tard, il est à l’avant-garde des tentatives de suppression de la liberté d’expression. Fin octobre, le Congrès des députés espagnols a adopté une motion, présentée par Podemos, qui oblige le gouvernement à adopter des mesures pour empêcher la diffusion de «discours de haine» sur les médias sociaux en imposant des contrôles et en supprimant du contenu.

La proposition de Podemos mettrait en place des mécanismes pour faciliter la dénonciation de ces contenus par les internautes. Elle obligerait les fournisseurs de plateformes Internet à supprimer les messages qui «incitent à la haine» dans les 24 heures, ou dans l’heure si la cible est un mineur. Les fournisseurs d’Internet seraient également tenus de stocker ce contenu et de le fournir aux autorités pour enquête.

Même si Podemos tente de donner à ses politiques réactionnaires un vernis progressiste d’opposition aux discours de haine, la cible ultime de ses tentatives de censure de l’Internet est la classe ouvrière. Alors que les troubles s’intensifient en Espagne et sur le plan international en réponse à la gestion meurtrière par les gouvernements de la pandémie de COVID-19 – qui aggrave le chômage, le manque d’accès aux soins de santé et la pauvreté – Podemos intensifie ses efforts pour faire taire l’opposition politique intérieure. Il vise à empêcher le déclenchement de manifestations de masse et de grèves contre sa propre politique meurtrière.

Au congrès espagnol, Podemos a déclaré que la pandémie avait créé une «polarisation croissante» dans l’opinion publique, qui se reflétait en ligne.

Podemos a affirmé que la pandémie était «instrumentalisée à des fins idéologiques», ce qui pose le risque de «lynchages» numériques. Cela implique que les critiques légitimes exprimées envers Podemos lui-même et de son partenaire de coalition, le PSOE, pour leurs politiques criminelles durant la pandémie de COVID-19, seraient en fait des tentatives d’intimidation et de «lynchage» des politiciens bourgeois et on devrait donc les supprimer.

L’organisation mondiale de presse «Reporters sans frontières» (RSF) a condamné le nouveau protocole comme une attaque contre la liberté d’expression. Le président de RSF Espagne, Alfonso Armada, a déclaré: «Nous déplorons le fait qu’un document aussi vague constitue la base d’une initiative qui vise à lutter contre la désinformation. Partout dans le monde, nous condamnons les lois qui sont censées lutter contre les fausses nouvelles et qui, en réalité, visent à éroder la liberté de la presse par le biais d’une ambiguïté délibérée».

En réponse à ces critiques et à d’autres provenant de la Fédération des associations de journalistes espagnols et l’Association de la presse de Madrid, ainsi que des partis de droite qui se présentent frauduleusement comme des défenseurs des droits démocratiques, le gouvernement PSOE-Podemos a publié une déclaration pour tenter de dissimuler la nature réactionnaire de sa législation.

On peut lire: «L’objectif [du protocole] est d’éviter l’ingérence étrangère dans des questions d’intérêt national ainsi que de détecter les campagnes promues de l’extérieur qui pourraient nuire à l’intérêt national dans notre pays». La déclaration a souligné la nécessité supposée de renforcer «l’intégrité électorale» et a affirmé que les nouvelles mesures ne visent pas les «fausses nouvelles» mais les «campagnes de désinformation».

Cette distinction est frauduleuse. En réalité, ce protocole fait partie d’un virage plus large de la classe dirigeante espagnole vers un régime d’État policier. Il démasque une fois de plus les partis «populistes de gauche» de la classe moyenne supérieure aisée comme Podemos en Espagne, Syriza en Grèce et leurs affiliés dans toute l’Europe, qui, une fois au gouvernement, mettent en œuvre avec enthousiasme des politiques d’austérité, de militarisme et d’attaques contre les droits démocratiques indissociables de ceux de la droite.

(Article paru en anglais le 17 novembre 2020)