Les gouvernements européens exploitent les attaques terroristes en France et à Vienne pour ériger un État policier

Par Johannes Stern
14 novembre 2020

Les gouvernements européens répondent aux récents attentats terroristes à Paris, Nice, Dresde et Vienne en adoptant le programme politique de l'extrême droite. Sous le prétexte de la «guerre contre le terrorisme», les dirigeants de l' UE et d’Europe se sont mis d'accord mardi sur une extension massive de la «forteresse Europe», l'abolition de fait du droit d'asile et la création de ce qui équivaut à un Etat policier paneuropéen.

«D’abord un travail intergouvernemental pour améliorer la sécurité, la coordination, le travail de nos services les uns avec les autres pour lutter contre le terrorisme, pour mieux nous organiser aussi, afin de lutter contre toute forme de radicalisation dans nos sociétés», a déclaré Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse conjointe avec la chancelière allemande Angela Merkel, le chancelier australien Sebastian Kurz et Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne et ancienne ministre allemande de la Défense.

Le président Emmanuel Macron à côté du cercueil du professeur assassiné, Samuel Paty, dans la cour de l’Université de la Sorbonne le 21 octobre 2020 (AP Photo/Francois Mori, Pool)

«Ce qu'il nous faut faire, c'est aller au bout de la mise en œuvre de [ces mesures]. Le développement des bases de données communes, la coopération entre nos polices …de sécurité à la frontière extérieure …». Un autre sujet que «nous avons évoqué, c'est la lutte avec détermination contre la propagande terroriste et les discours de haine sur Internet» a ajouté Macron. «C'est pourquoi le règlement sur le retrait des contenus terroristes d'Internet dans un délai d'une heure doit être absolument adopté dans les semaines à venir.»

«Nous devons donc réformer l'espace Schengen pour qu'il soit aussi un espace de sécurité, ce qui suppose de renforcer la sécurité des frontières extérieures de l'Union européenne, de nettement améliorer les mécanismes d'évaluation du fonctionnement de Schengen», a dit Macron. «Je suis favorable à cet égard que nous puissions mettre en place un véritable Conseil de sécurité intérieure.»

Merkel a également plaidé pour un renforcement des frontières extérieures de l'Europe et une censure accrue, soulignant que «la présidence allemande du Conseil souhaitait toujours finaliser le règlement sur la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste sur Internet». Elle s'est vantée: «Nous avons récemment donné à nos autorités de sécurité en Allemagne de nouvelles opportunités» pour surveiller «les services de messagerie [tels que Telegram] et la surveillance».

Von der Leyen a adopté la même ligne, annonçant que la proposition de 2018 de la Commission européenne visant à prévenir les contenus à caractère terroriste en ligne « sera désormais finalisée dans le trilogue du Conseil et du Parlement ». Elle a déclaré qu'il était important de «se concentrer sur la vitesse de suppression de ce contenu terroriste. Il est essentiel d’être rapide.» Cela impliquera également de «responsabiliser davantage les principales plates-formes Internet dans la lutte contre les contenus en ligne illégaux et nuisibles». À cette fin, la soi-disant loi sur les services numériques sera «présentée dans quelques semaines».

Ce que cela signifie est clair. Sous couvert de lutte contre les «contenus terroristes», la censure des contenus de gauche et des sites Web en particulier sera élargie. Déjà Sundar Pichai, le PDG de la société mère de Google, Alphabet, a admis le 28 octobre lors d'une audition devant le Sénat américain que le moteur de recherche de Google censurait le World Socialist Web Site.

La nouvelle directive obligera les géants de l'Internet comme YouTube et Facebook, qui travaillent en étroite collaboration avec les services secrets et les gouvernements et censurent déjà massivement les contenus de gauche et progressistes, à supprimer encore plus rapidement les articles, vidéos ou autres messages «nuisibles».

Afin de justifier la mise sur pied d'un État policier européen, la classe dirigeante exploite les horribles attentats terroristes de ces dernières semaines et alimente les craintes d'une menace terroriste continue.

«Nous avons un danger constant parmi nous. Nous avons des milliers de "combattants terroristes étrangers" qui ont soit survécu aux combats en Syrie, en Irak pour l'EI [Etat islamique] et sont revenus, ou n'ont pas réussi à rentrer parce qu'ils ont été arrêtés quelque part lorsqu'ils sont partis», a averti le chancelier autrichien Sebastian Kurz. Il a donc appelé à une «approche plus robuste pour faire face aux menaces dans toute l'Europe». Si nous voulons «protéger les libertés de tous, nous devons restreindre la liberté de ces personnes».

Ce que Kurz a dissimulé, c'est que les gouvernements européens sont à bien des égards responsables des terribles attentats terroristes de ces dernières semaines. Les milliers de «combattants terroristes étrangers» ne sont pas tombés du ciel, mais ont été utilisés par les puissances impérialistes et leurs alliés régionaux réactionnaires – surtout l'Arabie saoudite – comme troupes de choc dans les guerres de changement de régime en Libye et en Syrie.

Presque tous les assassins impliqués dans les attentats terroristes de ces dernières années étaient connus des autorités de sécurité: Anis Amri, qui a lancé un camion contre un marché de Noël de Berlin le 19 décembre 2016, les frères Kouachi qui ont pris d'assaut les bureaux du magazine satirique français Charlie Hebdo début 2015, ainsi que Kujtim Fejzulai, l'assassin à Vienne.

L'affirmation de Kurz selon laquelle les gouvernements européens se préoccupent de «protéger la liberté» est un mensonge éhonté. En fait, les politiques de la classe dirigeante ne protègent pas la liberté et la vie, mais apportent l'oppression et la mort. En raison de la stratégie mortifère de «l’immunité collective», plus de 300.000 personnes sont décédées rien qu'en Europe depuis l’éruption de la pandémie de COVID-19.

Au cours des années précédentes, des dizaines de millions de gens avaient déjà été tués, blessés ou transformés en réfugiés dans les guerres néocoloniales soutenues par l'UE en Asie centrale et au Moyen-Orient. Des dizaines de milliers de gens se sont noyés en Méditerranée. En Europe, la classe dirigeante encourage et utilise des forces d'extrême droite et fascistes pour intimider et réprimer l'opposition croissante de la classe ouvrière et de la jeunesse.

Les dernières mesures d'État policier font partie de cette stratégie. La pandémie de coronavirus a accéléré la crise économique, sociale et politique avancée du système capitaliste. La classe dirigeante est consciente du fait qu’elle est assise sur une bombe à retardement sociale et politique. Ces derniers jours et semaines, des enseignants et des élèves de Grèce, de Pologne et de France ont protesté contre la réouverture dangereuse des écoles.

Ces manifestations ne sont qu'un avant-goût des luttes massives de la classe ouvrière qui seront dirigées contre l'ensemble du système capitaliste, y compris aux États-Unis. Là-bas, les démocrates ne font pas que minimiser les plans de coup d'État du président Donald Trump, qui cherche à renverser les résultats des élections et à instaurer une dictature fascisante. Ils font eux-mêmes appel aux militaires et à l’appareil d'État par crainte d'un développement révolutionnaire de la classe ouvrière.

La même peur anime également les partis bourgeois prétendument de gauche de ce côté de l'Atlantique. En Allemagne, les Verts et le Parti de gauche, qui expriment les intérêts des sections aisées de la classe moyenne, sont à l'avant-garde d'un brusque tournant de l'establishment politique tout entier vers la droite.

Le week-end dernier, des extraits d'un soi-disant «plan d'action en onze points» élaboré par le chef du Parti vert Robert Habeck et d'autres ont été publiés. Tant dans sa forme que dans son contenu, le document aurait également pu être rédigé par l’AfD d’extrême droite. Selon le document, les soi-disant «Gefährder» (délinquants potentiels) islamistes doivent être «constamment et étroitement surveillés». Pour cela, il faut plus de policiers et d'agents des services secrets.

Les Verts attaquent la grande coalition et son ministre de l'Intérieur notoirement de droite Horst Seehofer (CSU) par la droite. Ils exigent que les mandats d'arrêt contre les «auteurs islamistes» soient exécutés de manière plus cohérente et que les expulsions soient organisées plus rapidement.

Au niveau européen, selon un article publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, les Verts exigent la création «d'un Office européen de police criminelle avec ses propres équipes d'enquête, une définition uniforme du terme "Gefährder" et une coopération transfrontalière accrue entre les services nationaux de sécurité.»

Il s'agit d'un modèle pour la création d'un État policier paneuropéen où personne n'est en sécurité. Si l'on prend comme exemple le récent resserrement de la loi sur la police berlinoise par la majorité sénatoriale «Rouge-Rouge-Verte» (le SPD, le Parti de gauche et les Verts), toute personne qui pourrait vouloir et qui semble capable de commettre un attentat terroriste peut être classée comme un «Gefährder». Cela signifie que n'importe qui peut être qualifié de «Gefährder» sur la base d'une simple présomption et donc poursuivi par les services de sécurité.

La direction du Parti de gauche appelle également à un État fort, combinant cela avec une agitation anti-islamique. Dans un commentaire pour le journal de droite de Springer Die Welt, Dietmar Bartsch, le chef du groupe parlementaire du Parti de gauche au Bundestag (parlement allemand), a appelé à la fin de «l'ambiguïté et de l'inaction» et à une «réaction claire de la part d’une démocratie bien renforcée».

Par là, Bartsch entend dire évidemment l'oppression des musulmans – entre autres, il réclame l'interdiction du foulard «dans les crèches et les écoles primaires» – et la criminalisation de toute opposition au racisme et à l'État policier.

«C'était choquant que des manifestations aient eu lieu dans ce pays après les attentats en France – contre le président français», écrit-il avec colère dans Die Welt.

La position de Bartsch et du Parti de gauche dans la lutte de classe ne pourrait être plus claire. Les manifestations contre Macron, le «président des riches» détesté (qui a salué le collaborateur nazi Philippe Pétain comme un héros et a ordonné la répression des manifestations des Gilets jaunes) sont tout aussi tabou pour l'ancien parti stalinien dirigeant de l'Allemagne de l'Est que les manifestations contre la violence policière.

Début juin, le Sénat Rouge-Rouge-Vert de Berlin a organisé des violences policières (article en anglais) contre des manifestants pacifiques qui protestaient contre l’assassinat par la police de George Floyd aux États-Unis. À l'époque, Bartsch a fait l'éloge à plusieurs reprises des forces de police, qui sont imprégnées de réseaux d'extrême droite, et a déclaré que «la police ne mérite pas moins, mais plutôt plus de reconnaissance sociale et de personnel, en particulier dans les rues».