Le FBI saisit des noms de domaine Internet qui, selon l’agence, feraient partie d’une campagne d'influence iranienne

Par Kevin Reed
11 novembre 2020

Le ministère américain de la Justice (DoJ) a annoncé mercredi que le Bureau fédéral d'enquête (FBI) avait saisi 27 noms de domaine qui, selon l'agence, étaient utilisés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iraniens dans le cadre d'une «campagne d'influence secrète mondiale».

Avis publié par le ministère de la Justice sur les domaines Internet saisis par le FBI le 4 novembre

La déclaration des affaires publiques du DoJ a déclaré que «les 27 domaines étaient utilisés en violation des sanctions américaines visant à la fois le gouvernement iranien et le CGRI.» Elle a également déclaré que quatre des domaines «prétendaient être de véritables organes de presse mais étaient en fait contrôlés par le CGRI et ciblaient des publics aux États-Unis, pour influencer secrètement la politique et l'opinion publique des États-Unis, en violation de la loi sur l'enregistrement des agents étrangers (FARA).»

Les quatre domaines spécifiquement mentionnés pour avoir violé la FARA sont «rpfront.com» (Real Progressive Front), «ahtribune.com» (American Herald Tribune), «awdnews.com» (Another Western Dawn News) et «criticalstudies.org» (Critical Studies) et chacun de ces sites Internet héberge désormais une page qui affiche les sceaux du DoJ et du FBI et un titre rouge indiquant: «CE SITE WEB A ÉTÉ SAISI». Les dernières saisies font suite à moins d'un mois à une saisie antérieure de 92 domaines qui, selon le FBI, avaient été utilisés par le CGRI à des fins similaires.

Le Foreign Agents Registration Act, FARA, est une loi américaine adoptée en 1938 qui oblige les agents représentant les intérêts de puissances étrangères à «une capacité politique ou quasi politique» à divulguer leurs relations et à fournir des informations sur leurs activités et leurs finances.

La déclaration du DoJ indique que la loi FARA établit un «régime d'enregistrement, de signalement et de divulgation pour les agents […] afin que le gouvernement américain et le peuple des États-Unis soient informés de la source des informations et de l'identité des personnes qui tentent d'influencer l'opinion publique, la politique et la loi aux États-Unis.»

Bien que le DoJ répertorie les noms de domaine, il ne nomme pas les personnes qui auraient violé les exigences d'enregistrement et de déclaration de la FARA. La déclaration indique que les quatre domaines, «prétendaient être des organes d'information indépendants, mais qu'ils étaient en fait exploités par le CGRI, ou en son nom, pour cibler les États-Unis avec une propagande pro-iranienne dans une tentative d'influencer secrètement le peuple américain pour qu'il change la politique des États-Unis à l’égard de l’Iran et du Moyen-Orient.»

Cependant, à part les affirmations ci-dessus d'«influence secrète» et de «propagande pro-iranienne», aucune preuve détaillée ni aucun exemple de ces activités n'a été présenté par le DoJ. Aucune preuve n'a non plus été présentée que les domaines étaient contrôlés par des responsables iraniens, le régime de Téhéran ou le CGRI.

La déclaration du DoJ indique également que les domaines étaient en violation de la loi internationale d'urgence et des pouvoirs économiques (IEEPA) et des régulations des sanctions et transactions avec l’Iran (ITSR), qui interdisent aux Américains de fournir des services au gouvernement iranien sans permis.

Le procureur général adjoint à la sécurité nationale, John C. Demers, a révélé la motivation géopolitique derrière l'action lorsqu'il a expliqué que les saisies de domaines faisaient partie d'une vaste initiative au cours du mois dernier contre «les armes, le carburant et l'infrastructure d'influence secrète de l'Iran». S'exprimant en tant que représentant de l'impérialisme américain, le principal marchand d'influence étrangère, de manipulation de l'information, de torture et d'assassinat dans le monde, Demers a poursuivi en accusant l'Iran de déstabiliser le monde «par le terrorisme d'État et la prise d'otages».

De manière significative, l'agent spécial du FBI en charge Craig D. Fair a déclaré que les actions agressives de l’agence contre «l'influence étrangère» et «la propagation illégale de la désinformation par des nations hostiles» ont été menées avec la collaboration des principales plateformes de médias sociaux. Fair a déclaré: «Grâce à notre collaboration continue avec Google, Facebook et Twitter, le FBI a pu perturber cette campagne de propagande iranienne et nous continuerons à poursuivre toutes les tentatives d'acteurs étrangers cherchant à répandre des désinformations dans notre pays.»

Bâtiment du ministère de la Justice Robert F. Kennedy [Source: Wikimedia Commons] - https://www.wsws.org/asset/5f44fccb-146c-4717-870b-a87d931ea8b1?rendition

Le mandat du FBI – fourni sous forme de téléchargement PDF par le DoJ – a été lancé le jour du scrutin le 3 novembre et décrit l'argument de la «cause probable» des saisies. L'affidavit de 67 pages soumis par l'agent spécial Aaron Stewart de la division de San Francisco du FBI déclare qu'«il y a des raisons probables de croire que les domaines cibles constituent des biens utilisés ou destinés à être utilisés pour commettre ou faciliter des violations» de plusieurs lois américaines «et sont par conséquent susceptibles de saisie et de confiscation».

L'affidavit montre que le FBI a travaillé avec la société de cybersécurité FireEye et les sociétés de médias sociaux pour développer la justification de la saisie des domaines. Le document contient quelques détails sur les activités de publication des quatre domaines accusés d'avoir violé la FARA.

Par exemple, l'American Herald Tribune a présenté un contenu sur les élections américaines de 2020 qui «insinue que certains candidats à la présidence et à la vice-présidence des États-Unis étaient prosionistes; que le vote par correspondance pouvait conduire à la violence; et que les élections américaines sont sujettes à l'ingérence étrangère».

L'affidavit poursuit: «Le FBI estime que ces articles constituent des activités politiques, telles que définies par la FARA, car ils sont conçus pour influencer toute section du public aux États-Unis en ce qui concerne la formulation, l'adoption ou la modification des politiques nationales ou étrangères des États-Unis, ou en référence aux intérêts politiques ou publics, aux politiques ou aux relations à l’égard de l’Iran.» Une telle description mettrait la majorité des sites d'information basés aux États-Unis sur la liste des saisies du FBI.

Les accusations américaines de liens iraniens avec l'American Herald Tribune se sont développées depuis 2018 lorsque Facebook, en collaboration avec FireEye, a supprimé la page du site Web de sa plateforme. Google a également supprimé les comptes Gmail et publicitaires associés à la publication sur la base de l'évaluation de FireEye «avec une confiance modérée» selon laquelle le site Web était une opération iranienne.

Twitter a supprimé le compte de la publication en janvier dernier après avoir été contacté par CNN Business sur la base d'informations fournies par le «chercheur indépendant et limier des médias sociaux» Josh Russell – qui est également un intervenant régulier sur NBC, NPR et CNN – de liens avec l'Iran.

L'affidavit du FBI contient une référence directe, sans mentionner la source par son nom, au rapport de CNN Business selon lequel «les vrais journalistes qui ont contribué à l'American Herald Tribune peuvent être inconscients et ignorants de la vraie nature et des origines du site d'information inauthentique». Cependant, le reportage de CNN Business contient une interview d'un journaliste qui a écrit pour la publication et qui «critique la politique étrangère américaine et l’allié des États-Unis, l’Arabie saoudite. Il dit que l'Iran est «mal compris» aux États-Unis».

La dernière saisie de noms de domaine rappelle les précédentes allégations de campagnes d'influence russe et iranienne aux États-Unis qui sont dépourvues de toute preuve, qui affirment que des «agents étrangers» attisent des troubles dans le pays et qui sont utilisées pour justifier la censure des médias sociaux. Dans ce cas particulier, le DoJ et le FBI sont intervenus le jour des élections au milieu d'une crise politique anticipée et d'un potentiel de troubles civils aux États-Unis. Ce fait suggère que la saisie de noms de domaine était en quelque sorte un ballon d'essai par l'appareil d'État pour affirmer sa capacité à fermer tous les sites Web de gauche et socialistes critiquant la politique du gouvernement américain.

(Article paru en anglais le 7 novembre 2020)