Québec: lettre ouverte des syndicats à Legault

Une arnaque politique pour cacher le rôle des syndicats dans la destruction des services publics

Par Laurent Lafrance
24 octobre 2020

Les centrales syndicales du Québec ont publié plus tôt ce mois-ci une lettre commune où elles avancent une série de mensonges pour désorienter les travailleurs alors que les tensions de classe sont au point d’ébullition. Parue dans le quotidien Le Devoir, la lettre est signée par les présidents de la FTQ, de la CSN, de la CSQ, de la FIQ et d’une demi-douzaine d’autres syndicats du secteur public. Son but est de semer des illusions dans le gouvernement droitier du premier ministre François Legault et de cacher la complicité syndicale dans la destruction des services publics et des emplois.

Les signataires débutent leur missive en présentant Legault et sa Coalition Avenir Québec (CAQ) comme de potentiels défenseurs des travailleurs et des gens ordinaires. Après avoir souligné que «Le Québec vit actuellement une crise sans précédent», ils écrivent: «Nous demandons à M. Legault et à ses ministres de ne pas céder aux mêmes dérives austéritaires que leurs prédécesseurs».

Qui ces bureaucrates syndicaux croient-ils berner? François Legault, le cofondateur et ancien PDG multimillionnaire de la compagnie aérienne Air Transat, est une des personnes les plus riches du Québec. Entré officiellement en politique en 1998 à la demande du premier ministre de l’époque, Lucien Bouchard, Legault est rapidement devenu ministre de la Santé alors que le PQ (Parti québécois) de Bouchard mettait en œuvre les pires coupures sociales de l’histoire de la province au nom du «déficit zéro».

Durant toute sa carrière politique, Legault s’est démarqué comme un fervent défenseur de la déréglementation, de la privatisation des services publics et des baisses d’impôts accordées aux entreprises. Il a quitté le PQ en 2009 afin de bâtir un nouveau véhicule pour pousser la politique québécoise encore plus à droite. La CAQ qu’il a fondée deux ans plus tard a absorbé l’Action démocratique du Québec, un parti populiste de droite qui a servi à attiser les sentiments anti-immigrants et anti-musulmans.

Depuis son élection en octobre 2018 comme premier ministre du Québec, Legault a prouvé qu’il est un ennemi acharné de la classe ouvrière. Il a dénoncé les salaires «trop élevés» des travailleurs de l’industrie manufacturière lors du lock-out à l’aluminerie ABI ayant débuté l’année de son élection. S’inspirant du PQ et de l’ADQ, la CAQ a adopté deux projets de loi chauvins (PL9, PL21) visant à attaquer les droits démocratiques et à diviser la classe ouvrière sur des lignes ethniques.

Les syndicats balaient ce lourd bilan sous le tapis et demandent aux travailleurs d’avoir confiance en Legault!

Dans leur lettre, les signataires sont forcés de reconnaître pour la forme l’état lamentable des services publics et des conditions de travail. «Ces 20 dernières années», écrivent-ils, «nos conditions de travail se sont détériorées de façon draconienne et notre pouvoir d’achat s’est dégradé considérablement puisque nos salaires n’ont pas augmenté au même rythme que l’inflation».

Sans surprise, les bureaucrates syndicaux passent sous silence leur propre responsabilité dans cette détérioration massive, y compris leur soutien répété à ces mêmes gouvernements qui imposent l’austérité capitaliste. Au contraire, ils tentent de le dissimuler en affirmant: «Nous avons utilisé toutes les tribunes à maintes reprises pour avertir les gouvernements successifs que les bris de service étaient imminents».

Quel mensonge éhonté! Depuis plus de quatre décennies, les syndicats collaborent avec les gouvernements de tous acabits et le grand patronat pour imposer les diktats de la grande entreprise en négociant fois après fois des conventions collectives remplies de concessions, autant dans le secteur public que dans l’industrie.

Au nom de la «paix sociale» – c’est-à-dire permettre à l’élite dirigeante d’imposer sa domination de classe – les syndicats ont torpillé tous les importants mouvements d’opposition qui ont éclaté parmi la classe ouvrière et les jeunes au cours des vingt-cinq dernières années.

* En 1996, les syndicats ont participé au «sommet socio-économique» organisé par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard qui a servi de couverture à un vaste démantèlement des services publics. Endossant l’objectif gouvernemental du «déficit zéro» comme «condition gagnante» d’un troisième référendum sur la souveraineté du Québec, les syndicats ont même proposé l’une des mesures les plus dévastatrices pour le réseau de la santé – la mise à la retraite anticipée de milliers de travailleurs de la santé menant à l’abolition de 17.000 emplois. En 1999, lorsque les infirmières ont débrayé contre les coupes budgétaires en défiant les lois antigrève, la FIQ (Fédération des infirmières du Québec) et les autres syndicats du secteur public ont isolé leur mouvement et l’ont mené à une défaite amère avec d’importantes concessions et le maintien de dures sanctions prévues par les lois spéciales.

* Lors de la grève étudiante militante de 2012 au Québec pour la défense de l’éducation publique, les syndicats ont joué le rôle clé pour saboter le mouvement en isolant les étudiants pour empêcher que la grève ne devienne le catalyseur d’une vaste offensive ouvrière contre tout le programme d’austérité de l’élite dirigeante. Lorsque la classe ouvrière s’apprêtait à faire son entrée en scène après l’adoption du projet de loi 78 répressif et antidémocratique visant à criminaliser la grève, les syndicats sont intervenus pour canaliser le mouvement derrière le Parti québécois en mettant de l’avant le slogan «après la rue, les urnes». Une fois au pouvoir, le PQ de Pauline Marois a haussé les frais de scolarité, imposé l’austérité et déposé une «charte des valeurs québécoises» visant à promouvoir le chauvinisme anti-immigrant.

* En 2015, les syndicats ont collaboré avec le gouvernement libéral de Philippe Couillard pour imposer de nouveaux reculs au demi-million de travailleurs du secteur public. Après avoir annulé 3 journées de grève en décembre et restreint la lutte au cadre bidon des négociations fixé par le gouvernement, les syndicats du Front commun du secteur public, ainsi que la FIQ et la FAE (Fédération autonome de l’enseignement), ont évoqué à la dernière minute la menace d’une loi spéciale pour forcer leurs membres à accepter, entre autres, des salaires sous l’inflation et une hausse de l’âge de la retraite.

Et maintenant, la pandémie. Dès le début de la crise de COVID-19, les syndicats ont étouffé la lutte de classe et appelé les travailleurs à se rallier, au nom de l’unité nationale, autour du gouvernement Legault.

Il s’agit pourtant d’un gouvernement qui, avec le plein soutien des libéraux fédéraux de Justin Trudeau, a fait passer les intérêts de l’élite financière et patronale avant la santé des travailleurs et les vies humaines; qui a nié les dangers du virus jusqu’en mars; qui a refusé de fournir l’équipement de protection nécessaire aux travailleurs; qui a rouvert de manière prématurée et non sécuritaire les entreprises non essentielles et les écoles pour permettre aux banques et aux entreprises d’amasser leurs profits; et qui refuse toujours de faire les investissements massifs nécessaires dans le réseau public de la santé pour combattre le coronavirus.

Dans leur lettre, les chefs syndicaux ne disent pas un mot sur la négligence criminelle de la CAQ, ni sur sa politique sous-jacente d’«immunité collective», qui ont entraîné la contamination de 13.500 travailleurs de la santé, une véritable hécatombe dans les centres pour personnes âgées et la hausse drastique des infections dans les lieux de travail et les écoles. La lettre évite de mentionner que le Québec a enregistré l’un des taux les plus élevés de mortalité par habitant dans le monde due à la COVID-19.

Dès le début, les syndicats ont travaillé de concert avec le gouvernement Legault pour imposer un retour prématuré au travail et à l’école et garantir qu’il n’y ait aucune opposition organisée de la part des travailleurs. Dans le secteur public, ils demeurent quasiment silencieux face aux décrets ministériels qui imposent arbitrairement de nouvelles conditions de travail encore plus pénibles. Au même moment, ils négocient en coulisses depuis des mois avec le gouvernement pour préparer les prochains reculs à imposer aux employés de l’État dans les prochaines conventions collectives, échues depuis le mois de mars.

La politique traitre des syndicats n’est pas le fruit de «mauvais choix» ou de «mauvais dirigeants», mais de leur orientation nationaliste et de leur soutien pour le système de profit. Pour que leurs prochaines luttes soient victorieuses, les travailleurs doivent adopter une toute nouvelle perspective, basée sur l’unité de la classe ouvrière canadienne et nord-américaine dans le cadre d’une lutte politique pour la réorganisation de la société sur la base des besoins humains et non du profit privé.

Cela requiert avant tout une rupture organisationnelle et politique avec les syndicats procapitalistes. De nouvelles organisations, complètement indépendantes de la bureaucratie syndicale, doivent être bâties par les travailleurs et pour les travailleurs. Des comités de sécurité de la base ont déjà été mis sur pied dans les secteurs de l’éducation, des transports, de la logistique et de l’automobile aux États-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Australie.

Les travailleurs québécois et canadiens doivent se joindre à ses efforts en formant eux aussi des comités de sécurité de la base partout sur les lieux de travail. Ces comités devront rejeter l’appui politique des syndicats pour Legault qui ressort de leur lettre amicale à ce dernier, ainsi que leur alliance traditionnelle avec le PQ propatronal.

Ils devront plutôt élaborer les mesures nécessaires pour garantir la santé et la sécurité de tous, et assurer un plein soutien financier à tous les travailleurs incapables de travailler ou mis à pied à cause de la pandémie. La vaste campagne nécessaire autour de ces revendications doit être associée à une mobilisation politique indépendante des travailleurs et à la lutte pour un gouvernement ouvrier.