La réduction des coûts et l'«apparence»: les principales considérations pour la rénovation de la tour Grenfell

Par Charles Hixson
22 octobre 2020

L'enquête Grenfell a appris que la rénovation de la tour avait été précipitée afin que le conseil municipal puisse faire des économies en utilisant le même entrepreneur qu'il prévoyait d'employer pour un projet voisin.

Mark Anderson, directeur des actifs et de la revitalisation à la Kensington and Chelsea Tenant Management Organisation (KCTMO), a rappelé qu'il devait «faire progresser la conception», en agissant «aussi vite que possible». En 2012, il a contacté les architectes du Studio E, qui travaillaient déjà sur la conception de la Kensington Academy and Leisure Centre (KALC). Laura Johnson, responsable du logement au sein du conseil de l'arrondissement royal de Kensington et Chelsea (RBKC), dirigé par les conservateurs, a déclaré à l'époque que le fait d'avoir le même entrepreneur permettrait «d'assurer que les deux projets soient en mesure de réaliser des économies là où c'est possible».

La tour Grenfell neuf jours après l'incendie du 14 juin 2017 (AP Photo/Frank Augstein)

Il y avait aussi des considérations esthétiques, dont certaines concernaient le revêtement. Une agente du RBKC, Jane Trethewey, s'est montrée intéressée par le remplacement des fenêtres de Grenfell en déclarant: «Cela aura l'avantage de s'attaquer à l'un de ses pires propriétés immobilières et d'éviter qu'il ne ressemble à un pauvre cousin du tout nouvel établissement voisin... Il pourrait y avoir l’option d’un design de revêtement qui s'associe à la conception de l'Academy [école voisine de la tour Grenfell] afin que l'aspect visuel de la zone soit considérablement amélioré».

Anderson a déclaré à l'enquête que l'idée était de créer une «synergie» entre les deux projets qui utilisent la même équipe de consultants et le même entrepreneur: «Pourrions-nous obtenir une synergie en réalisant les projets en tandem et, comme vous y faisiez allusion plus tôt, pourrions-nous potentiellement obtenir une synergie en ayant une finition esthétique similaire à la fois à l'Academy, au centre de loisirs et à la tour Grenfell».

Plus tôt dans l'enquête, le directeur de Studio E a admis que le cabinet n'aurait jamais été nommé pour le projet Grenfell si l'appel d'offres avait été lancé, car il n'avait aucune expérience de la rénovation de tours ou du recouvrement d'immeubles résidentiels.

Cette semaine d'enquête a été consacrée aux témoignages des employés de la KCTMO. Lundi, le chef de projet Paul Dunkerton a été interrogé sur des preuves montrant qu'il avait qualifié d'«antagonistes» les militants de la sécurité résidentielle de la tour. Un courriel a qualifié Edward Daffarn et Francis O'Connor de «principaux antagonistes» sur le Lancaster West Estate, après que le premier ait demandé une mise à jour des demandes de planification.

Daffarn et O'Connor écrivaient régulièrement dans un blogue en tant que membres du Grenfell Action Group. Dans l'un d'eux, «KCTMO – Playing with fire» (KCTMO: Jouer avec le feu), ils avertissaient que «seul un événement catastrophique mettrait à nu l'inaptitude et l'incompétence de notre propriétaire». Daffarn a prophétiquement averti qu'«un grave incendie dans une tour... est la raison la plus probable pour laquelle ceux qui exercent le pouvoir au KCTMO seront découverts et traduits en justice.»

L'enquête a vu des lettres envoyées à la KCTMO par l'association des locataires de la tour Grenfell (GTLA) se plaignant d'un «flagrant manque de communication», ainsi que de problèmes spécifiques. L'une d'entre elles faisait remarquer que l'organisation avait mis 19 mois à informer les locataires que leurs portes coupe-feu devaient être améliorées suite à une évaluation des risques d'incendie (FRA).

Lorsque la GTLA a demandé une confirmation, Dunkerton lui a dit qu'une étude de la FRA avait révélé qu'«aucune des propriétés de la tour Grenfell n'était signalée comme ayant des portes d'entrée "potentiellement non conformes"». La première phase du rapport d'enquête a déjà établi que des portes coupe-feu défectueuses ont contribué à la propagation de fumées et de vapeurs toxiques pendant l'incendie.

David Gibson, anciennement directeur de l'investissement en capital à la KCTMO, a expliqué mercredi dernier que toutes ses discussions de l'époque avaient porté sur le coût et l'apparence. «Les discussions que nous avions étaient: à quoi cela ressemble-t-il, est-ce acceptable pour les planificateurs et quel est le coût... Les discussions n'allaient pas plus loin que cela, car nous ne nous attendions pas à ce que l'on nous propose quelque chose qui ne soit pas conforme».

Il a affirmé qu'il ne savait pas ce qu'était le «revêtement en aluminium ACM» lorsque les concepteurs l'ont proposé comme alternative moins chère au zinc. «Mon hypothèse, à tort ou à raison, était qu'il y a de nombreuses propriétés à Londres avec un revêtement en aluminium et que c'était un revêtement en aluminium. Je n'ai pas réfléchi plus loin que ça».

Il a néanmoins déclaré qu'il avait demandé au responsable des contrats de Rydon si le revêtement était sûr et qu'il avait été choqué d'apprendre l'existence d'un écart entre l'isolant et les panneaux de revêtement, qui, selon lui, pouvait provoquer un effet de cheminée pour les flammes. Simon Lawrence, un chef de projet du cabinet de consultants Artelia, lui a assuré que le revêtement était «inerte» et «ne brûlerait pas du tout».

Lawrence et Philip Booth, un autre chef de projet d'Artelia, affirment tous deux ne pas se souvenir des inquiétudes de Gibson. Personne ne peut non plus trouver un enregistrement électronique de la réunion en question. Gibson s'est également souvenu d'une série de réunions sur quatre ou cinq mois pour lesquelles personne ne peut maintenant trouver de traces écrites.

Gibson a admis avoir assisté à une réunion secrète «hors ligne» avec Rydon, pour discuter de la manière dont ce dernier pourrait réduire les coûts. Cette réunion s'est tenue avant la fin de la procédure d'appel d'offres et contre l'avis juridique avertissant que l'action violerait les règlements de l'UE pour qu'un «pouvoir adjudicateur entreprenne des négociations avec le soumissionnaire avant l'attribution du contrat».

Claire Williams, responsable du projet chez KCTMO, a défendu sa décision de ne pas engager un conseiller en design proposé par les consultants d'Artelia pour environ 30.000 livres sterling. Elle a affirmé qu'il «ne serait pas le mieux placé pour évaluer le revêtement», «aurait complexifié les communications» et que «cela n'apporterait peut-être rien de plus». Sa décision, a-t-elle insisté, n'était «pas du tout» une question d'argent.

D'autres développements se sont produits en dehors de l'enquête. Dame Judith Hackitt, qui a dirigé une révision des règlements de construction en 2018 et qui préside maintenant le conseil établissant le nouveau régulateur de la sécurité des bâtiments du gouvernement, a déclaré que l'enquête a démontré que le système est «brisé». «Que puis-je dire ? ‘Décevant’ commence à peine à décrire ma réaction. Je peux seulement dire que cela renforce ma détermination à faire tout mon possible pour mener à bien ce changement si nécessaire».

Mercredi, le gouvernement a annoncé la nomination d'un troisième membre du panel pour l'enquête, Ali Akbor, après que le poste ait été vacant depuis janvier. Le choix précédent de Boris Johnson était Benita Mehra, qui s'est rapidement retirée après qu'on ait découvert qu'elle avait présidé une association caritative recevant des fonds d’Arconic, le fabricant du revêtement de Grenfell.

Akbor, qui a été sacré officier de l’Ordre de l’Empire britannique (OBE) dans la liste d'honneur du Nouvel An, est le directeur général de l'organisation Unity Homes and Enterprise, basée à Leeds, créée en 1987 «pour répondre aux besoins en logement des communautés noires et des minorités ethniques de tout Leeds». Il gère une association de 1300 logements et fournit 142 unités commerciales à quelque 80 entreprises. Unity dispose d'un actif de 2 millions de livres, d'un chiffre d'affaires annuel de 8 millions de livres et d'un budget d'investissement annuel moyen de 5 millions de livres.

Le site web du collectif des associations de logement pour les noirs et les minorités ethniques, BME National, a commenté le prix OBE d'Akbor: «En 2018, en tant que secrétaire/trésorier de BME National, Ali a organisé une réception très réussie à la Chambre des Lords pour célébrer les réalisations des associations de logement de BME depuis plus de 30 ans. À l'invitation d'Ali, le secrétaire au logement James Brokenshire a accepté d'être l’intervenant principal».

Brokenshire a joué un rôle clé dans le déni de justice pour les victimes de Grenfell. Bien qu'il ait promis de mettre en œuvre toutes les recommandations de la première phase de l'enquête «sans délai» et «dans leur intégralité», il s'y est opposé lors d'un vote au Parlement.

L'enquête se poursuivra cette semaine, Londres étant désormais soumise à des restrictions de niveau 2 en cas de pandémie. Une participation encore plus limitée sera autorisée dans le cadre des restrictions déjà sévères.

Semaine après semaine, l'enquête révèle des détails supplémentaires sur un acte d'homicide social qui a entraîné la mort de 72 personnes. Plus de trois ans après l'incendie, il est prévu qu'il se poursuive encore pendant des années, mais il n'a pas de pouvoir de poursuite. Tous ceux qui témoignent devant elle dans les milieux politiques et les entreprises bénéficient déjà de l'immunité de poursuites pour ce qu'ils admettent dans ses procédures. Les personnes qui demandent justice doivent exiger que l'enquête soit close et que les membres de l'élite politique et patronale coupables de meurtre social soient arrêtés, inculpés et jugés.

(Article paru en anglais le 18 octobre 2020)