La déclaration de Great Barrington: la politique capitaliste mondiale de l'immunité collective

Par Benjamin Mateus
15 octobre 2020

«L’immunité collective est un concept utilisé pour la vaccination, dans lequel une population peut être protégée contre un certain virus lorsqu’un seuil de vaccination est atteint. On atteint l’immunité collective en protégeant les personnes contre un virus et non en les exposant à celui-ci. Jamais dans l’histoire de la santé publique, on n’a utilisé l’immunité collective comme stratégie pour répondre à une épidémie, et encore moins à une pandémie. Laisser libre cours à un virus dangereux dont nous ne comprenons pas tout est tout simplement contraire à l’éthique. Ce n’est pas une option». – Le Directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus, communiqué de presse de l’Organisation mondiale de la santé, 12 octobre 2020.

Les remarques préliminaires du directeur général font suite à l’annonce la semaine dernière de la Déclaration de «Great Barrington», une proposition internationale rédigée et signée le 4 octobre à l’Institut américain de recherche économique (American Institute for Economic Research – AIER) à Great Barrington, dans le Massachusetts.

La déclaration préconise une approche de l’immunité collective [en anglais: l’immunité de troupeau] appelée «protection ciblée», où on donne prétendument refuge aux plus vulnérables. Dans le même temps, les plus jeunes sont encouragés à s’infecter afin d’établir une immunité à grande échelle dans la population.

L’AIER, un groupe de réflexion libertaire qui se fixe comme objectif «une société fondée sur les droits de propriété et l’ouverture des marchés», est engagé dans une entreprise hautement réactionnaire, anti-classe ouvrière et anti-socialiste. Le milliardaire de droite Charles Koch a financé la déclaration en partie. Il a organisé une soirée privée de scientifiques, d’économistes et de journalistes pour conférer à la déclaration homicide un minimum de respectabilité et a formulé l’immunité collective comme une politique mondiale nécessaire en réponse à la pandémie.

Les docteurs Martin Kulldorf, Sunetra Gupta et Jay Bhattacharya à l’Institut américain de recherche économique [American Institute for Economic Research]. Photo avec l’aimable autorisation de l’Institut américain de recherche économique.

La déclaration a été rédigée par Sunetra Gupta de l’Université d’Oxford, Jay Bhattacharya de l’Université de Stanford, qui est étroitement lié au Dr Scott Atlas, le conseiller «choisi» de Trump en matière de coronavirus et l’auteur de l’étude discréditée de Santa Clara, et Martin Kulldorff de l’Université de Harvard. Ce sont tous des scientifiques très connus dans leurs communautés respectives.

Il est clair que derrière cette déclaration fallacieuse il y a la tentative de la part de ces mercenaires d’utiliser leurs références et leurs institutions d’offrir un vernis de respectabilité. Ces mêmes institutions universitaires et scientifiques, financiarisées au fil des décennies, sont profondément ancrées dans l’appareil politique. Il convient de noter que plus de 100 de ses collègues de Stanford ont sévèrement critiqué le Dr Atlas pour sa position controversée sur l’immunité collective.

Gregg Gonsalves, épidémiologiste à l’Université de Yale, a déclaré à Mother Jones [site web et magazine]: «Les auteurs sont des personnes bien connues dans le domaine de la santé publique, mais ils ne représentent pas une opinion consensuelle sur la manière d’aborder le COVID. Le reste des gens dans leur domaine les regardent horrifiés». Dans une critique cinglante écrite pour The Nation, il souligne les facteurs essentiels de son opposition à la déclaration:

• La plupart des Américains âgés sont profondément intégrés dans leurs communautés, tandis que les maisons de retraite restent vulnérables. Des études indiquent que lorsque les infections se multiplient chez les jeunes, les personnes âgées se trouvent inévitablement prises dans la chaîne de transmission.

• Les CDC (Centres pour le contrôle et la prévention des maladies) ont également estimé que près de la moitié de la population souffre d’une maladie sous-jacente qui expose les Américains atteints de maladies chroniques à de graves conséquences du COVID-19.

• Parmi les jeunes adultes âgés de 18 à 34 ans hospitalisés avec le COVID-19, 21 pour cent ont eu besoin de soins intensifs, 10 pour cent d’une ventilation mécanique et 2,7 pour cent sont morts.

Le magazine Jacobin, affilié aux Démocrates socialistes d’Amérique (DSA), a joué un rôle important dans la promotion de l’idée anti-scientifique de l’immunité collective. Jacobin a publié un article sous la forme d’une interview avec la Dr Katherine Yih et le Dr Martin Kulldorff, l’un des signataires de la déclaration.

Selon eux: «les écoles et les universités devraient rouvrir parce que des personnes jeunes et en bonne santé contribuent à l’immunité collective qui, en fin de compte, profitera à tous». L’éditeur de Jacobin Bhaskar Sunkara écrit: «Kulldorff déclare que le confinement est la pire agression contre la classe ouvrière depuis un demi-siècle.» Sunkara a essentiellement approuvé la réponse meurtrière du gouvernement Trump à COVID-19, impliquant profondément la DSA comme complice ayant gardé le silence sur ces questions.

Après la signature de la déclaration de Great Barrington, la Maison-Blanche a invité les docteurs Kulldorff, Gupta et Bhattacharya et ils ont rencontré le Dr Scott Atlas, conseiller coronavirus de Trump et Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, afin de promouvoir leur nouvelle stratégie de «protection ciblée». En encourageant cette politique meurtrière, ils acceptent que c’est le profit privé et non la vie humaine qui doit être le déterminant social fondamental.

Vendredi dernier, The Guardian a relevé de nombreux faux noms dans la liste des signataires de la déclaration, qu’on nous dit signée par de nombreux scientifiques et médecins du monde entier. D’autres informations viendront démasquer les éléments qui se cachent derrière cette déclaration réactionnaire, mais la fraude qui la sous-tend est déjà découverte avant même que l’encre ne soit sèche.

Le Dr Michael Head, chercheur principal en santé mondiale à l’université de Southampton, a jugé que la déclaration était une idée terrible et qu’il doutait de ce que les personnes vulnérables puissent éviter le virus si on le laissait se répandre. «En fin de compte, la déclaration est basée sur des principes qui sont dangereux pour la santé publique nationale et mondiale», a-t-il déclaré.

La semaine dernière, l’éminent épidémiologiste américain, le Dr Anthony Fauci, a qualifié la cérémonie de la Roseraie tenue fin septembre à la Maison-Blanche et ayant conduit à de nombreuses hospitalisations, d’événement «super propagateur» où un ou deux individus furent responsables de l’infection de nombreuses autres. L’expérience récente de la pandémie a démontré que les événements de super propagation ne sont pas des incidents isolés; ils constituent le principal mode de transmission du virus.

Dans une récente étude d’observation, la plus grande étude de recherche de contacts menée à ce jour auprès de responsables de la santé publique, réalisée dans deux États du sud-est de l’Inde et portant sur plus de 85.000 personnes infectées, les auteurs ont démontré de manière succincte ce concept de super propagation.

Ils ont expliqué que pour 71 pour cent des personnes infectées, il n’y avait plus de transmission de l’infection à d’autres contacts. Mais huit pour cent des personnes infectées étaient responsables de 60 pour cent des nouvelles infections.

Les tentatives du gouvernement Trump et des autorités des États de subvertir la discussion et l’action réelle sur la manière de contenir et de supprimer la contagion ont montré que les institutions sanitaires ne sont pas des entités apolitiques mais qu’elles fonctionnent comme des instruments politiques essentiels de l’élite au pouvoir.

Les zigzags observés dans les directives du CDC ces derniers mois ne peuvent s’expliquer que par les tentatives de l’élite dirigeante de déformer les résultats obtenus à partir de l’analyse des données de soins de santé afin de renverser des décisions politiques rationnelles et scientifiquement fondées. Ces directives changeantes sont la preuve de conflits entre factions de l’appareil gouvernemental, provoqués par l’incapacité de l’élite dirigeante à s’attaquer efficacement à l’impact de la pandémie sur le capitalisme en crise.

Dans sa dernière mise à jour, attendue depuis longtemps, lundi dernier, le CDC a finalement reconnu que le virus pouvait se propager par aérosolisation. En d’autres termes, les petites particules libérées par une personne qui respire, parle, chante, crie ou éternue peuvent rester dans l’air pendant des minutes ou des heures et se propager sur une distance de plus de deux mètres.

Quelle preuve plus convaincante que l’événement super-propagateur survenu à la Maison-Blanche le 26 septembre où deux cents invités ont assisté à la Roseraie à la cérémonie d’annonce de la nomination pour la Cour suprême d’Amy Coney Barrett? Un mémo de l’agence fédérale de gestion des urgences publié le 7 octobre a confirmé que «le coronavirus avait infecté 34 employés de la Maison-Blanche, des femmes de ménage et d’autres contacts ainsi que le président, sa femme, un amiral de la marine et plusieurs aides de campagne [électorale]».

Cependant, la Maison-Blanche et Trump contrecarrent toutes les tentatives du CDC d’enquêter sur ces infections. Les conditions qui ont conduit à la propagation lors de cet événement sont présentes dans les écoles, les collèges et les universités. Il faut ajouter que Trump et ses acolytes bénéficient des meilleurs soins de santé au monde alors que le reste de la population est confronté à un système fracturé qui privilégie le profit sur une santé de qualité.

La troisième vague de la pandémie aux États-Unis prend de l’ampleur. Le paradoxe y est que malgré une capacité de dépistage massive avec des taux de positivité au plus bas, les cas continuent d’augmenter. Dans de nombreux pays qui ont mis en place des tests à grande échelle, on a réussi à inverser la tendance de la transmission. L’absence d’une infrastructure de recherche des contacts signifie que le dépistage comme processus isolé n’aide guère au niveau communautaire et social. C’est le signe le plus sûr d’une politique d’immunité collective en action.

Le Dr Gavin Yamey, médecin qui dirige le Centre pour l’impact des politiques dans la santé mondiale (Centre for Policy Impact in Global Health) de l’université de Duke, résume parfaitement la situation: «Cela va au-delà de nos pires cauchemars. C’est une débâcle, une catastrophe nationale et, à bien des égards, on peut le considérer comme une troisième vague. La troisième vague est une vague de réouverture des universités; c’est une blessure nationale auto-infligée». On doit ajouter que l’ouverture des écoles de la maternelle à la terminale a considérablement aggravé la situation.

On n’a pas seulement prédit et prévu ces développements, mais on les a réellement étudiés et modélisés, et en a publié les résultats dans des revues respectées qui bénéficient d’une large couverture médiatique.

La WSWS a parlé de la politique meurtrière de l’immunité collective de l’élite au pouvoir avec beaucoup d’insistance comme d’une politique qui vise à garantir l’extraction de profits à n’importe quel prix. Indépendamment des dangers, la classe capitaliste exige de ne « pas perdre de temps. Quoi qu’il arrive, laissez faire le virus! Plus de confinements!»

La politique d’immunité collective, sous ses nombreuses facettes, est la politique de négligence malveillante, qui oppose la demande contre-révolutionnaire du donner «toutes les ressources et tout le pouvoir aux marchés» à la vie et au bien-être de la classe ouvrière internationale. Fournir une justification pseudoscientifique pour une politique aussi dure et horrible devient essentiel pour vaincre la résistance et supprimer la conscience politique.

(Article paru d’abord en anglais le 14 octobre 2020)