Le cessez-le-feu négocié par la Russie dans la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’écroule

Par Alex Lantier
14 octobre 2020

La tentative du président russe Vladimir Poutine de négocier une trêve dans la guerre qui dure depuis deux semaines entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a échoué au cours du week-end. Des combats ont éclaté entre les deux anciennes républiques soviétiques du Caucase cinq minutes après l’entrée en vigueur, samedi à midi, de l’accord conclu par les diplomates azéris et arméniens à Moscou. Les bombardements de cibles civiles des deux côtés et l’effusion de sang au front et dans la région contestée du Haut-Karabakh continuent de s’intensifier.

Le Kremlin avait invité des délégations des ministères des Affaires étrangères azéri et arménien le 9 octobre à Moscou, déclarant: «Le Président de la Russie lance un appel pour que les combats dans le Haut-Karabakh cessent pour des raisons humanitaires afin d’échanger des corps et des prisonniers.» Le président français Emmanuel Macron, qui a soutenu agressivement l’Arménie, a également appelé à un cessez-le-feu.

Sur cette image tirée d’une séquence diffusée par le ministère azerbaïdjanais de la Défense le dimanche 27 septembre 2020, des soldats azerbaïdjanais tirent au mortier sur la ligne de contact de la République autoproclamée du Haut-Karabakh, en Azerbaïdjan. (Ministère de la Défense d’Azerbaïdjan via AP)

Les responsables arméniens sont venus aux pourparlers en revenant sur leur position déclarée qu’ils ne participeraient à des pourparlers que si un cessez-le-feu était accepté d’abord. Mais peu avant le début des discussions à Moscou, les responsables de l’Azerbaïdjan et de son principal bailleur de fonds régional, la Turquie, ont déclaré qu’ils ne feraient aucun compromis.

Le porte-parole présidentiel turc, Ibrahim Kalin, a carrément prédit que les pourparlers de Moscou seraient un échec. «S’ils ne font qu’appeler à un cessez-le-feu; s’ils ne travaillent qu’à un cessez-le-feu; ce ne sera rien de plus qu’une répétition de ce qui s’est passé pendant les 30 dernières années », a-t-il déclaré. Réitérant la position du gouvernement turc que l’Arménie occupait illégalement le Karabakh, Kalin a ajouté: «Il est presque certain qu’il échouera si cela n’implique pas également un plan détaillé pour mettre fin à l’occupation».

Le président azéri Ilham Aliyev a prononcé un discours télévisé devant la nation, insistant qu’il ne ferait aucune concession à l’Arménie. Reuters le cite disant que «l’utilisation de la force » par l’Azerbaïdjan avait « changé la situation sur le terrain» et que cela avait «prouvé qu’il y avait une solution militaire au conflit». Ces négociations étaient la «dernière chance» pour l’Arménie de résoudre pacifiquement le conflit, a-t-il ajouté.

Aliyev a encore dit que les forces azéries avaient pris les communautés de Hadrut, Chayli, Yukhari Guzlak, Gorazilli, Gishlag, Garajalli, Afandilar, Suleymanli et Sur dans le Karabakh, qualifiant cela de «victoire historique». Il a indiqué que la province de Fuzuli, en Azerbaïdjan, tenue par les Arméniens, avait également été encerclée et que les forces azéries avaient laissé une petite voie de sortie par laquelle les Arméniens s’en allaient.

Après qu’un cessez-le-feu fut brièvement annoncé pour samedi midi, les combats ont rapidement repris des deux côtés. Les responsables arméniens ont accusé les troupes azéries d’avoir lancé un assaut à 12 h 5, les responsables azéris ont accusé l’Arménie de bombarder des cibles civiles. Les combats se sont intensifiés dimanche, l’AFP faisant état de tirs d’artillerie sur la ville azérie de Barda et sur Stepanakert, sous contrôle arménien, dans le Haut-Karabakh. Un missile arménien a également frappé la deuxième ville d’Azerbaïdjan, Ganja, tuant neuf personnes et en blessant 34.

Lundi, les armées azerbaïdjanaise et arménienne se sont mutuellement accusées de violer le cessez-le-feu, prétendant toutes deux le respecter. Les forces azerbaïdjanaises ont été accusées de bombarder la zone de conflit et d’«hostilités à grande échelle» près de Hadrut, les forces arméniennes de bombarder des zones de l’Azerbaïdjan sur la ligne de front.

Moscou et Téhéran ont tous deux appelé sans succès l’Azerbaïdjan et l’Arménie à respecter le cessez-le-feu. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Saeed Khatibzadeh, a déclaré «L’Iran appelle les deux parties à faire preuve de plus de retenue, condamne les attaques de missiles sur les infrastructures vitales, les zones d’habitation des villes, et le meurtre de civils». Khatibzadeh a également déclaré que l’Iran pourrait proposer d’accueillir des pourparlers pour parvenir à une «paix et une solution permanentes et durables».

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré: «Nous espérons que les décisions qui ont été adoptées seront rigoureusement respectées par les deux parties», ajoutant qu’il espérait que la «veillée nocturne» au cours de laquelle l’accord de cessez-le-feu avait été conclu «ne serait pas vaine».

Il semble toutefois que l’Azerbaïdjan et l’Arménie aient tous deux ignoré le cessez-le-feu et s’apprêtent à faire escalader un conflit indissolublement lié aux conséquences désastreuses de la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991.

En 1921, dans les premières années de la Russie soviétique, le Haut-Karabakh était une région à majorité arménienne entourée de zones azéries. Il s’est vu accorder un statut autonome au sein de l’Azerbaïdjan. Cependant, au cours de la période qui a précédé la dissolution de l’Union soviétique et la restauration du capitalisme, un conflit armé a éclaté en raison de la montée du nationalisme ethnique et du séparatisme dans la bureaucratie soviétique. Les forces azerbaïdjanaises et arméniennes se sont battues au sujet du Haut-Karabakh, qui a également déclaré son indépendance ; cela conduisit à la guerre de 1988-1994 qui a fait 30.000 morts et plus d’un million de déplacés.

Au cours des trois dernières décennies, le conflit a périodiquement refait surface, défiant toute tentative de négociation d’un règlement durable et soulignant la nature réactionnaire et non viable du système d’État-nation. Les forces azéries ethniquement turques ont cherché à reprendre le Karabakh, que les forces arméniennes contrôlent depuis 1994. Ce conflit se trouve aujourd’hui exacerbé par toutes les tensions ethniques et militaires provoquées par trois décennies de guerres impérialistes menées par les États-Unis dans la région depuis la dissolution de l’Union soviétique.

Le Caucase – niché entre la mer Caspienne, l’Asie centrale et la Chine à l’est, l’Iran et la Turquie au sud, la mer Noire et l’Europe à l’ouest et la Russie au nord – est aujourd’hui le foyer de tensions géostratégiques explosives. Celles-ci mettent en évidence le danger très réel que de multiples guerres et conflits dans la région puissent confluer et dégénérer en une guerre mondiale entre les grandes puissances.

Parmi celles-ci, la campagne de guerre des États-Unis menaçant la Chine alors que Pékin développe son plan d’infrastructure mondiale de la «Nouvelle route de la soie», n’est pas la moindre. Dans un briefing de l’Université de Harvard du 1er octobre, intitulé «Les États-Unis devraient garder un œil sur l’augmentation des investissements chinois dans le Caucase du Sud», l’analyste Daniel Shapiro écrit que la présence de la Chine dans la région «peut avoir un impact sur la sécurité énergétique des États-Unis et d’autres intérêts importants». Il a ajouté que pour les entreprises chinoises, la région est «un excellent centre logistique pour l’expansion vers les marchés du Caucase, de l’UE et de l’Asie centrale».

Shapiro a estimé que les activités de la Chine dans la région «menacent plusieurs intérêts vitaux des États-Unis», notamment le maintien «d’un équilibre des pouvoirs en Europe et en Asie [compatible] avec le maintien du rôle de leader des États-Unis» et la garantie de «la stabilité des principaux systèmes mondiaux», y compris des marchés pétroliers et financiers.

Les responsables américains n’ont pas fait de déclarations majeures sur l’actuelle guerre du Karabakh au moment où le chaos éclate dans le système politique américain suite à la menace du président Donald Trump de ne pas respecter le résultat de l’élection présidentielle de novembre. Cependant, ils ont accordé une aide militaire substantielle de 100 millions de dollars à l’Azerbaïdjan, qui a procédé à des achats d’armes importants auprès d’Israël et de la Turquie, renversant au moins partiellement l’équilibre militaire avec l’Arménie, selon certaines analyses. L’Arménie a pour sa part compté sur le soutien de la Russie et de la France.

Les rapports selon lesquels des milices «rebelles» islamistes syriennes et des sociétés de sécurité turques envoient des combattants en Azerbaïdjan, aux frontières de la Russie et de l’Iran, attisent encore ces tensions. Téhéran et Moscou, qui ont soutenu le régime du président syrien Bachar al-Assad contre ces milices pendant la guerre de l’OTAN qui a duré dix ans en Syrie, craignent que ces combattants ne propagent les revendications nationalistes ou islamistes turques dans les régions à majorité azérie en Iran ou dans les régions musulmanes du Nord-Caucase, en Russie.

Le soutien de l’impérialisme français à l’Arménie s’inscrit dans le cadre plus large de son conflit avec le gouvernement turc, qui a soutenu des milices opposées aux supplétifs de la France dans la guerre civile libyenne déclenchée par la guerre de l’OTAN dans ce pays en 2011. Ce conflit a dégénéré ces dernières années en un conflit sur les ressources pétrolières non seulement en Libye, mais aussi sur les gisements de pétrole sous-marins en Méditerranée, où la Turquie, la Grèce et Chypre avancent des revendications rivales. Dans ce contexte, la France a soutenu agressivement la Grèce, qui a récemment acheté pour des milliards d’euros d’avions de chasse et de matériel militaire français pour préparer la guerre avec la Turquie.

Ce conflit a encore éclaté hier, lorsque la Turquie a annoncé qu’elle enverrait le navire de forage pétrolier Oruç Reis pour des explorations pétrolières dans des eaux également revendiquées par la Grèce. Le ministère grec des Affaires étrangères, dont les navires ont failli tirer à plusieurs reprises sur les navires turcs cet été, a qualifié cela de « nouvelle escalade grave».

La région toute entière est une véritable poudrière où de multiples conflits menacent chacun d’éclater en conflagration générale. Cela souligne la nécessité urgente d’unifier la classe ouvrière au-delà des frontières nationales dans un mouvement international anti-guerre contre le capitalisme et l’impérialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 13 octobre 2020)