La campagne Biden/Harris et l’impasse de la politique du «moindre mal»

Par Joseph Kishore – Candidat du SEP à la présidence des États-Unis
18 août 2020

La Convention nationale du Parti démocrate a commencé hier, une affaire de quatre jours qui se terminera jeudi par la nomination officielle de Joe Biden et Kamala Harris comme candidats démocrates à la présidence et à la vice-présidence. La semaine suivante, on convoquera la Convention nationale républicaine pour nommer officiellement Trump, préparant ainsi le terrain pour les deux derniers mois des élections américaines.

Les élections de 2020 se déroulent dans des conditions extraordinaires. La pandémie de coronavirus est devenue incontrôlable. Plus de 170.000 personnes sont déjà mortes aux États-Unis, et d’ici les élections, ce chiffre sera proche ou supérieur au quart de million. Plus de 30 millions de personnes sont au chômage, dans la plus grande crise sociale depuis la Grande Dépression. Des millions de personnes affrontent la pauvreté et l’expulsion de leur domicile suite à la suppression des allocations de chômage fédérales il y a trois semaines.

Il existe une énorme hostilité populaire à l’égard du gouvernement Trump qui est directement responsable de cette catastrophe. Les politiques qu’il a menées – notamment la campagne de retour au travail lancée en mai et les efforts en cours pour rouvrir les écoles – ont entraîné la mort de dizaines de milliers de personnes. Consciente de l’opposition croissante, le gouvernement s’efforce de saboter le vote par correspondance pour priver une partie importante de la population du droit de vote.

L’ex-vice-président Joe Biden, candidat démocrate à la présidence et sa colistière la sénatrice Kamala Harris arrivent pour une conférence de presse au lycée Alexis Dupont de Wilmington, Delhi, le mercredi 12 août 2020. (AP Photo/Carolyn Kaster)

Dans ces conditions, une pression énorme est exercée pour convaincre les travailleurs et les jeunes de soutenir la campagne de Biden et Harris. Quelles que soient leurs réserves sur le caractère de droite du Parti démocrate et de ses candidats, argumente-t-on, c’est là la seule façon de se débarrasser de Trump. Tout le reste doit être subordonné à ce résultat électoral.

Ce n’est pas la première élection que de tels arguments du «moindre mal» sont avancés. En 1988, les Démocrates disaient qu’il fallait voter pour Dukakis, le gouverneur droitier du Massachusetts, pour mettre enfin un terme aux années Reagan. Après la défaite de Dukakis face à George H. W. Bush, il s’est agi dans l’élection suivante de 1992 de mettre fin aux années Bush en élisant Bill Clinton, dont la politique de droite a ouvert la voie à Bush II en 2000. En 2008, l’argument a été qu’il fallait élire Obama, le «candidat de l’espoir et du changement», afin de mettre fin au désastre produit par Bush II, surtout la guerre en Irak.

Obama a poursuivi les politiques les plus à droite de George W. Bush (avec qui, soit dit en passant, il a noué une étroite amitié personnelle), notamment les guerres en Irak et en Afghanistan et la supervision du plan de renflouement de Wall Street après l’effondrement financier de 2008. Ce furent la politique de droite d’Obama et la nomination d’Hillary Clinton sur la base d’un programme pro-guerre, occulté par la politique identitaire, qui ont créé les conditions de l’élection de Trump en 2016.

Autrement dit, on a déjà fait ce numéro auparavant, et à chaque fois le résultat a été, de la part de l’ensemble de l’establishment politique, un nouveau déplacement à droite.

Dans le cas présent, derrière tout un battage sur le caractère «historique» du ticket Biden-Harris basé entièrement sur la race et le genre de Harris, les nominés ont été sélectionnés grâce aux machinations du Parti démocrate contre la candidature de Bernie Sanders et même celle d’Elizabeth Warren.

En d’autres termes, la campagne du Parti démocrate est fondée sur le rejet de toute suggestion visant à mener une politique de réforme sociale. Les Démocrates ne font même pas semblant d’avancer un programme pour faire face à la catastrophe en train de se dérouler aux États-Unis.

Sanders lui, joue maintenant le rôle principal pour ce qui est de convaincre ses anciens partisans que, malgré tout, l’élection de Biden doit être l’objectif prioritaire. C’est ce qu’il a fait dimanche en s’exprimant dans plusieurs des talk-shows de la matinée.

Un échange particulièrement révélateur a eu lieu sur CNN, lorsque le modérateur Jake Tapper a cité un commentaire du Wall Street Journal affirmant que Wall Street avait poussé un «soupir de soulagement» à la nomination de l’ex-procureure de droite Harris comme candidate à la vice-présidence. Il a demandé: «Si Wall Street pousse un soupir de soulagement à la nomination de Kamala Harris, que fait Bernie Sanders?»

À cela, Sanders a répondu: «Eh bien, Bernie Sanders fait tout ce qu’il peut pour vaincre Donald Trump… Donald Trump doit être vaincu. Biden doit être élu.» Il ajouta : «Et après que les démocrates auront contrôlé le Sénat et la Chambre, et que Joe sera élu président, nous feront tout ce que nous pouvons pour mobiliser les gens pour un programme progressiste.»

En fait, on se servira des mêmes arguments utilisés pour dire que tout doit être subordonné à l’élection de Biden pour soutenir que rien ne doit être fait pour déstabiliser son futur gouvernement, car cela ne ferait que renforcer la droite. Comme toujours, c’est un argument opposé à une quelconque mobilisation de la classe ouvrière contre toute la politique des élites dirigeantes, représentées à la fois par les Démocrates et les Républicains.

Dans tout cela, il n’y a aucun examen sérieux de ce qui a produit Trump. Il n’est pas, après tout, un ogre sorti des profondeurs de l’enfer. Trump est lui-même un produit du système capitaliste. C’est un représentant de l’oligarchie financière.

Il y a des différences entre les Démocrates et les Républicains. Mais le conflit qui existe à l’intérieur de l’État oppose deux factions de la classe dirigeante.

Une partie de la grande entreprise et de l’appareil militaire et de renseignement s’oppose à Trump, principalement sur des questions de politique étrangère et en particulier sur la Russie. Résumant les préoccupations de la classe dirigeante, un commentaire de Josh Rogin dans le Washington Post fait l’éloge de la sélection de Harris comme vice-présidente parce que «ses proches la décrivent comme une ‘démocrate à la Truman’ » ; une reconnaissance de sa volonté d’utiliser la puissance américaine pour promouvoir les valeurs et les intérêts américains». Autrement dit, si Harris devenait présidente, elle serait prête à faire la guerre pour promouvoir les intérêts de la classe dirigeante américaine.

Les informations selon lesquelles le gros du soutien financier de la Bourse et des grandes banques va à Biden et non à Trump, ainsi que l'énorme montée des dons en argent suite à la sélection de Harris sont autant de preuves que le patronat américain penche vers les Démocrates.

Quant à la politique de la classe dirigeante par rapport à la pandémie, les deux partis se sont unis pour profiter de celle-ci pour transférer des billions de dollars à Wall Street – sanctionnés par la loi CARES adoptée fin mars – et pour imposer la campagne de retour au travail dans les États de tout le pays, peu importe que ce soit les Démocrates ou les Républicains qui la mènent.

L’objectif fondamental du Parti démocrate est d’étrangler et de supprimer l’opposition montante de la classe ouvrière. Les politiques de l’élite au pouvoir produisent une explosion sociale. Les enseignants et les élèves se mobilisent contre l’effort de réouverture des écoles. Les travailleurs ont commencé à former des comités de la base pour s’opposer à la campagne meurtrière de retour au travail et aux conditions dangereuses dans les usines et les lieux de travail.

Le Parti de l’égalité socialiste (SEP) et sa campagne électorale rejettent tous les efforts qui visent à subordonner la classe ouvrière aux considérations électorales du Parti démocratique. Nous insistons sur le fait que la lutte contre la pandémie est une lutte contre le système capitaliste. Les méthodes qui doivent être employées sont les méthodes de la lutte des classes.

Le SEP est le fer de lance de l’organisation des travailleurs contre la politique meurtrière de l’élite dirigeante, en opposition à toutes les factions de la classe dirigeante, sur la base d’un programme révolutionnaire pour mettre fin à l’inégalité, à la guerre, à la dictature et au système capitaliste. Nous invitons les travailleurs et les jeunes qui sont d’accord avec ce programme à soutenir la campagne électorale du SEP et à rejoindre et construire notre parti.

(Article paru d’abord en anglais le 17 août 2020)

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