Les producteurs poussent à une reprise imprudente de la production cinématographique nord-américaine en dépit de la pandémie

Par Lee Parsons
12 août 2020

Avec le nombre quotidien d’infections et de décès causés par la COVID-19 qui continue d’augmenter dans certains des principaux centres de production cinématographique en Amérique du Nord, notamment en Californie, à New York et en Géorgie, les organisations qui régissent les travailleurs des deux côtés de la caméra sont sorties en force dans leur volonté de reprendre la production cinématographique et télévisuelle.

L’enseigne d’Hollywood (Photo: Thomas Wolf)

La plupart des plus de deux millions de travailleurs qui sont employés directement ou indirectement dans l’industrie cinématographique nord-américaine ont été sans travail pendant la pandémie et sont maintenant confrontés à un avenir incertain. Les producteurs et les distributeurs qui cherchent à combler une pénurie croissante de contenu remettent actuellement ces employés au travail, les gouvernements de toutes les tendances politiques donnant leur feu vert à la reprise de la production cinématographique et vidéo.

Ce mouvement coïncide avec la fin des prestations et des financements d’urgence qui ont temporairement empêché des millions de personnes de souffrir de la faim et de se retrouver sans abri. Les travailleurs sont contraints de retourner au travail pratiquement sans protection – dans ce cas-ci, les studios et les plateaux de tournage – ou de faire face à la faillite personnelle. Au Canada, en septembre prochain, les millions de personnes bénéficiant de la Prestation d’urgence du Canada (PUC) passeront au programme fédéral «amélioré» d’assurance-emploi, ce qui signifie généralement moins d’argent pour la faible proportion qui y a aura droit.

De plus en plus, les emplois dans l’industrie cinématographique sont des engagements à court terme sans aucune sécurité et la plupart ont des horaires, même pour des productions de série, qui ne s’étendent pas plus que sur quelques mois par année. En particulier dans les régions au climat plus rude comme New York et Toronto, la saison de travail peut être encore plus limitée, les travailleurs étant obligés de compléter leurs revenus par d’autres emplois ou de subsister grâce aux allocations de chômage. La pandémie a aggravé la situation en les privant de travail pendant les mois d’été les plus chauds, de sorte que la fin des prestations d’urgence aura une incidence particulièrement dévastatrice sur ce secteur, laissant la plupart de ces travailleurs sans revenu adéquat pour l’année.

Les juridictions qui ont institué des mesures de distanciation sociale et d’autres mesures de protection dans les premiers jours de la pandémie ont levé les restrictions de façon imprudente, malgré le coût en vies humaines des travailleurs. Les puissants médias et les géants du cinéma sont parmi les plus agressifs dans la campagne de retour au travail.

Des déclarations telles que celles du maire de New York, Bill de Blasio, soulignent l’hypocrisie de regrouper des travailleurs dans les studios de production sans aucune garantie de protection. «Nous voulons ramener les gens au travail... Mais la sécurité et la santé d’abord, toujours», s’est engagé M. de Blasio. La réalité est qu’avec les gouvernements qui se tiennent à l’écart, des dizaines de films et de projets de programmation numérique se lancent tête baissée dans la production sous un patchwork de directives inapplicables et déroutantes.

Les restrictions juridiques mises en place au début de la pandémie ont généralement fait place à des protocoles volontaires tels que ceux énoncés dans «The Safe Way Forward», un rapport publié collectivement par la Directors Guild of America (DGA), la SAG-AFTRA (Screen Actors Guild-American Federation of Television and Radio Artists), représentant les acteurs, l’IATSE (International Alliance of Theatrical Stage Employees – Alliance internationale des employés de scène, de théâtre et de cinéma, AIEST), représentant les équipes de tournage, et le syndicat des Teamsters.

Pour l’industrie cinématographique, cela se traduit par un système à plusieurs niveaux de protections inadéquates, y compris des protections volontaires pour les travailleurs et les techniciens ainsi que des protections plus importantes pour les interprètes et les producteurs qui ne peuvent pas être remplacés facilement. La division des classes qui a toujours été clairement délimitée dans le monde du cinéma est maintenant définie par de véritables murs séparant les zones de protection, comme le document ci-dessus cherche à le justifier en déclarant: «Il est important de se rappeler que les artistes-interprètes sont les personnes les plus vulnérables sur le plateau de tournage».

Un document équivalent au Canada, appelé «Section 21» issu du ministère du Travail de l’Ontario, exclut explicitement les conseils juridiques et médicaux, offrant une «orientation» bénigne aux employeurs qui ont l’intention de reprendre la production pendant la pandémie. Des écrans faciaux, une limite de dix heures par jour, l’isolement de mini-équipes de tournage et le «dépeuplement du plateau» sont quelques-uns des changements promus pour protéger les équipes de tournage.

Les studios prétendent que la journée de dix heures est une mesure de santé, mais en fait, il s’agit d’une stratégie intéressée visant à économiser deux heures de rémunération en heures supplémentaires. Sans aucune disposition de contrôle, et encore moins de mise en application, ces mesures ne représentent guère plus qu’un engagement de pure forme de la part des sociétés de production et des organisations professionnelles qui cherchent à présenter un visage public responsable.

Les scénaristes ont reçu pour instruction de réduire ou d’éliminer les décors et les lieux tels que les bars et les concerts qui nécessitent une foule d’artistes de fond. Les acteurs étrangers doivent répéter leurs rôles en isolement et sont tenus à l’écart des équipes de tournage et du personnel de soutien. Bien que les personnes impliquées dans le travail numérique, telles que les scénographes, les graphistes et les artistes d’effets visuels, puissent travailler à distance, la grande majorité de ces travailleurs doivent travailler sur place.

Une sinistre indication du danger représenté par un retour au travail, et l’un des plus grands obstacles auxquels les sociétés de production sont confrontées, est le fait qu’actuellement aucune compagnie d’assurance ne fournira de couverture à une production cinématographique sans une clause d’exclusion pour la COVID-19. Cette situation a elle-même provoqué l’arrêt d’un certain nombre de productions et mis en péril de nouveaux investissements. Au Canada, le gouvernement du Québec a récemment comblé cette lacune en annonçant une aide financière de 51 millions de dollars pour les producteurs de films afin de combler les lacunes des compagnies d’assurance, tandis que la Canadian Media Producers Association (CMPA) ou Association canadienne des producteurs de médias, a demandé au gouvernement fédéral de fournir un soutien d’assurance de 100 millions de dollars à l’industrie.

Le deuxième plus grand centre de production cinématographique du continent, la ville de New York, vient d’entrer dans sa «phase quatre» de réouverture de l’État, un peu plus d’un mois après que la Californie ait autorisé la reprise de la production. En Colombie-Britannique, le gouvernement provincial et les commissions cinématographiques font de la province un havre de sécurité pour la production cinématographique en raison des faibles taux d’infection actuels, même si des épidémies continuent d’être signalées dans les hôpitaux et les résidences de soins de santé.

Les productions à gros budget telles que «Mission Impossible 7», avec Tom Cruise, ont notamment bénéficié d’exemptions spéciales des restrictions de quarantaine au Royaume-Uni et ailleurs afin de limiter les pertes des investisseurs. De nombreux autres rapports font état de productions non syndiquées et de publicités contournant les quarantaines et autres restrictions, où des acteurs, des réalisateurs et diverses autres personnes d’influence travaillent en catimini avec l’approbation tacite des responsables.

La contraction des revenus de l’industrie cinématographique a été brutale à l’échelle mondiale, le marché chinois ayant chuté de 2 milliards de dollars en mars de cette année. Les recettes du box-office nord-américain sont à leur plus bas niveau depuis 1998, et on estime que les recettes du box-office mondial pourraient chuter de plus de 5 milliards de dollars en raison de la pandémie.

En plus de l’arrêt des nouvelles productions, des dizaines de films ont vu leur sortie en salle annulée, suspendue ou reportée, et dans de nombreux cas, ils font plutôt l’objet de distribution plus tôt à domicile ou sont directement diffusés comme vidéo sur demande (VOD). Des profits obscènes sont en jeu, comme en témoigne le fait qu’au moins dix films sortis l’année dernière ont généré chacun 1,6 milliard de dollars en recettes.

Le Centre culturel Bell Lightbox, foyer du Festival international du film de Toronto (Photo: Raysonho @ Open Grid Scheduler / Grid Engine)

Diverses cérémonies de remise de prix et festivals de cinéma ont également été réduits, reportés ou annulés en raison de la pandémie. Parmi les plus grands événements annuels de l’industrie, le Festival international du film de Toronto (TIFF) aura lieu comme prévu en septembre, mais avec seulement 50 films, soit une fraction du nombre habituel de 250 films des années précédentes. Chacun de ces films sera présenté en première à distance, les autres étant disponibles sur des supports électroniques ou, dans certains cas, dans des ciné-parcs.

Représentatives du mépris des studios pour la santé et la sécurité des travailleurs, on trouve maintenant dans les contrats de production de films des dérogations semblables à celle-ci:

«Je suis conscient que la participation à des activités de production implique... des risques et des dangers liés à la contraction de la COVID-19 ou d’un virus connexe... et je conviens que ces risques et dangers sont imprévisibles.»

La façon irresponsable dont la production cinématographique est reprise met à nu les antagonismes de classe sous-jacents et les préoccupations primordiales des producteurs et des distributeurs pour les profits qui pour eux doivent passer avant la vie des travailleurs.

Le World Socialist Web Site s’est entretenu avec deux travailleurs du cinéma quant à l’incidence de la COVID-19 sur l’industrie.

Nadine est une artiste graphique qui travaille dans l’industrie depuis cinq ans. Elle nous dit «Mon travail a été assez instable depuis que j’ai commencé. J’attribue une partie de mon travail au fait que je suis nouvelle dans l’industrie et les gens ayant de l’ancienneté m’ont dit qu’une fois qu’on a trouvé de nouvelles équipes, on a un travail plus régulier.

«Le 15 mars si je me souviens bien est le jour où les productions ont cessé. J’avais un contrat d’août à mars, donc j’avais hâte de prendre un peu de congé, mais j’avais aussi des perspectives pour d’autres travaux. Je suis une travailleuse itinérante employée dans différents domaines et je travaille donc à temps partiel car je pense qu’on peut gagner jusqu’à 1000 dollars avec l’indemnité d’urgence, alors c’est ce que je fais depuis un mois environ.

«On ne sait pas trop ce qui se passe dans l’industrie cinématographique en ce moment. Il n’y a pas beaucoup d’informations qui ont été données. J’ai accepté de travailler pour une production, mais on ne m’a donné aucune information quant aux protocoles de sécurité. Je pense que l’AIEST a envoyé quelque chose, mais l’équipe de production elle-même n’a envoyé aucune sorte de plan. Je n’en ai donc aucune idée et la production doit commencer dans le mois qui vient.

«Je sais qu’ils font des exceptions spéciales pour les acteurs américains afin qu’ils puissent voyager, donc je me demande si ce sera la même politique que celle adoptée par Hollywood. Si nous sommes censés passer en mode de préparation et que le calendrier de tournage est établi, où aurait-on le temps d’aller en quarantaine, à moins qu’ils ne le fassent maintenant à l’insu de tous? S’il y a une autre épidémie, je ne sais pas s’ils vont déclarer un autre cas de force majeure ou s’ils vont continuer la production et faire des ajustements.

«C’est plus facile pour moi. Je n’ai pas beaucoup de frais de subsistance comme mes collègues de la côte. Je n’ai pas de famille non plus, mais pour mes collègues qui ont tout cela, c’est très stressant. Certains d’entre eux envisagent un changement total de carrière. Je ne peux pas vraiment les blâmer.

«La réponse initiale du syndicat a été très désorganisée et bien opaque. Ils n’ont pas vraiment abordé la question de façon directe jusqu’à la semaine dernière, lorsqu’ils ont envoyé un courriel contenant certains protocoles à observer sur les lieux de travail. En dehors de cela, il n’y a pas beaucoup de communication et ils ne semblent pas prêts à être ouverts à propos des changements vécus dans l’industrie et à avoir une approche honnête quant à savoir à quoi la situation ressemble pour les travailleurs.

«Ils prétendent simplement que l’industrie va reprendre son rythme de croisière et que l’avenir sera très prometteur. Ils ne veulent même pas discuter s’il y a des cas, et encore moins sembler même accusateurs. Je leur ai moi-même passé un coup de fil et ils étaient très cyniques. Ils m’ont demandé: «Qui êtes-vous, où travaillez-vous? Comme si j’étais une journaliste en quête de scandales, et pourtant je suis membre! Ils ont seulement suggéré que les gens appellent un numéro qui a été mis en place, et que vous ne pouvez jamais joindre.»

Maria travaille dans l’industrie du cinéma depuis 25 ans et son système immunitaire est affaibli par son combat contre le cancer et les complications qui viennent avec. Elle a récemment repris son travail d’acheteuse pour une série télévisée à succès, mais exprime une grande inquiétude et des sentiments mitigés quant à l’avenir.

«Les directives sont assez générales, dit-elle. Par exemple, on nous dit qu’il faut désinfecter tout ce qui entre comme les accessoires ou les meubles. Mais il n’y a pas de consigne officielle sur la façon de faire cela sans endommager ces articles. Par officielle, j’entends de l’information médicale ou scientifique.

«Nous avons certes une représentation codée et des agents d’information médicale qui viennent parler à tout le monde, mais nous n’obtenons que des informations générales: désinfectez vos mains, portez des masques, tenez-vous à deux mètres de distance, nettoyez les surfaces. Mais quand vous avez affaire à des antiquités, par exemple, nous ne connaissons pas les protocoles.

«Ils disent que les accessoires sont nettoyés, mais ensuite ils sont manipulés et il n’y a pas assez d’informations sur ce genre de choses. Pour l’instant, tout ce que nous pouvons faire, c’est anticiper les choses pour que les accessoires restent en place.

«Nous ne sommes pas autorisés à nous approcher de l’endroit où se trouvent les acteurs ou n’importe quoi du genre. Nous n’avons pas le droit d’aller dans le studio non plus quand ils tournent. Il y a beaucoup de limitations physiques quant aux endroits où on peut aller. Et on doit en quelque sorte passer au travers d’un parcours du combattant pour aller du point A au point B à cause de tout cela.

«Tout est une question de supposition. Nous devons tous utiliser ces désinfectants et nous ne savons pas vraiment dans quelle mesure ils sont efficaces contre la COVID-19.

«Mais qu’en est-il de notre santé face à cette exposition à tous ces nettoyants? C’est quelque chose dont les médias n’ont pas du tout parlé. Il est bien possible que nous affaiblissions notre système immunitaire rien qu’en désinfectant autant. On passerait alors du mauvais au pire.»

(Article paru en anglais le 11 août 2020)

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