Alors que les indices boursiers continuent leur ascension

L’expiration du supplément de chômage américain ouvre la voie à la faim et au sans-abrisme de masse

Par Barry Grey
3 août 2020

Le supplément hebdomadaire de 600 dollars à l’assurance-chômage promulgué en mars dans le cadre du plan de sauvetage bipartite de Wall Street, qui s’élève à plusieurs billions de dollars, a expiré vendredi. Quelque 25 millions de travailleurs américains licenciés en raison de la pandémie de coronavirus se retrouvent ainsi face à la misère.

La perte du supplément fédéral à l’assurance chômage des États va réduire les prestations jusqu’à 80 pour cent dans certains États, faisant passer le paiement national moyen de 920 dollars par semaine à 520 dollars, selon certaines estimations.

Des personnes font la queue dans un site de distribution de nourriture à Chelsea au Massachusetts [Source: AP Photo/David Goldman]

En outre, un moratoire sur les expulsions de locataires d’immeubles dont les hypothèques se trouvent garanties par le gouvernement fédéral, qui touche 18 millions des 44 millions de ménages locataires aux États-Unis, a expiré la semaine dernière. Cela signifie que 11 millions de ménages pourraient se voir signifier des papiers d’expulsion au cours des quatre prochains mois, selon le cabinet de conseil mondial Stout Risius Ross LLC.

Avec l’expiration des moratoires sur les paiements hypothécaires, une vaste croissance du nombre de sans-abri se profile à l’horizon.

Des files d’attente de plusieurs kilomètres dans les centres de distribution de nourriture sont déjà devenues monnaie courante. Une coupure ou une réduction du supplément de l’indemnité de chômage augmentera considérablement la propagation de la faim et même de la famine aux États-Unis. Déjà, près de 40 millions de personnes ne s’attendent pas à pouvoir effectuer leur prochain paiement de loyer ou d’hypothèque, et près de 30 millions de personnes disent qu’elles n’ont pas eu assez à manger pendant la semaine qui se terminait le 21 juillet.

Le taux de chômage officiel, à 11,1 pour cent, reste le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale. Jeudi, le gouvernement a annoncé que les nouvelles demandes de chômage pour la semaine qui se termine le 18 juillet ont augmenté pour la deuxième semaine consécutive, atteignant 1,43 million de personnes.

Le ministère du Travail rapporte que 33,8 millions de travailleurs reçoivent des allocations de chômage ou en ont fait la demande et attendent de voir s’ils en recevront. Ces travailleurs représentent 20 pour cent de la main-d’œuvre américaine.

En outre, l’expiration du supplément de chômage fait suite au rapport du ministère du Commerce publié jeudi selon lequel le produit intérieur brut du pays a chuté à un taux annualisé record de 32,9 pour cent au deuxième trimestre, soit une baisse de 9,5 pour cent par rapport au premier trimestre de 2020. Et la semaine dernière, Levi’s, United Air Lines, American Air Lines et Wells Fargo ont ajouté à la vague d’annonces de licenciements en avertissant que des dizaines de milliers de leurs employés risquaient dans un avenir proche d’être congédiés temporairement ou de façon permanente.

Dans ces conditions, l’impasse dans laquelle se trouve le Congrès sur la prolongation du supplément de l’indemnité de chômage, qui entraînera certainement soit la suppression totale, soit une réduction importante de l’indemnité, équivaut à une déclaration de guerre de l’élite capitaliste au pouvoir contre l’ensemble des travailleurs.

Vendredi, Wall Street a réagi à l’expiration des allocations de chômage en faisant monter les cours des de tous les principaux indices des actions. Le Dow a grimpé de 114 points et le Nasdaq, de 157 points.

La classe dirigeante exige l’élimination de la prestation de 600 dollars ou sa réduction afin de poursuivre sa campagne qui vise à forcer les travailleurs à retourner au travail dans des conditions où son incompétence, son indifférence et sa pure cupidité ont conduit à la propagation incontrôlée de la pandémie de coronavirus et à la crise sociale la plus profonde depuis la dépression des années 1930. Les travailleurs se voient offrir le «choix» de retourner dans les usines et les lieux de travail qui sont des foyers de propagation du virus, sans aucune protection sérieuse pour eux-mêmes ou leur famille, ou de voir leur famille se retrouver sans abri ou affamée.

Les républicains dénoncent ouvertement l’allocation de 600 dollars comme une «dissuasion au travail», car la majorité des travailleurs licenciés en raison de la pandémie perçoivent un salaire de chômage plus élevé que lorsqu’ils travaillaient. Ce fait est un commentaire brutal sur les salaires de misère de la plupart des travailleurs américains.

Mais les démocrates se font l’écho de la ligne républicaine, en convenant, comme dans l’éditorial du New York Times du 30 juillet, que le remplacement d’une partie seulement du revenu du chômeur moyen est «raisonnable en temps normal», parce qu’il «encourage les gens à trouver un emploi», mais que cela ne fonctionne pas en pleine pandémie.

En tout état de cause, il n’y a pas d’emploi pour des millions de travailleurs licenciés. Comme l’a fait remarquer l’Institut de politique économique: «Il y a 14 millions de chômeurs de plus que de postes à pourvoir, ce qui signifie que des millions de personnes resteront sans emploi quoi qu’elles fassent. Réduire les 600 dollars ne peut pas inciter les gens à trouver des emplois qui ne sont pas là».

Lundi, les dirigeants des républicains du Sénat ont présenté une série de projets de loi qui réduiraient immédiatement les allocations de chômage fédérales de 600 à 200 dollars par semaine jusqu’en septembre, et calibreraient ensuite l’ajout fédéral aux allocations d’État pour fournir 70 pour cent du salaire précédent du travailleur, avec un maximum combiné de 500 dollars.

Les démocrates, qui ont adopté en mai leur loi dite «HEROES» à la Chambre contrôlée par les démocrates, qui prolongerait l’allocation de 600 dollars jusqu’en janvier, ont rejeté la proposition républicaine. Cela a déclenché des négociations entre la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, et le chef de la minorité au Sénat, Charles Schumer, d’une part, et le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, et le chef de cabinet de la Maison-Blanche, Mark Meadows, d’autre part.

Le président Trump est intervenu cette semaine, appelant à une mesure palliative qui prolongerait temporairement l’allocation fédérale de chômage, d’un montant non spécifié, ainsi que le moratoire fédéral sur les expulsions. Lors des discussions de jeudi et vendredi, les dirigeants démocrates ont rejeté un accord fragmentaire, insistant nominalement sur d’autres éléments de leur HEROES Act, y compris l’aide fédérale aux gouvernements des États et locaux et un financement supplémentaire pour les tests de coronavirus.

Aucun accord en vue, les républicains du Sénat ont ajourné leur séance pour le week-end, alors qu’on rapportait que les représentants de la Maison-Blanche et les dirigeants démocrates poursuivraient leurs discussions.

Vendredi, CBS News a rapporté, en citant une source anonyme «au courant des négociations», que Meadows a d’abord proposé une simple prolongation d’une semaine du supplément de 600 dollars, pour ensuite présenter un projet de loi réduit qui inclurait quatre mois de prestations à 400 dollars ainsi qu’un financement pour la réouverture des écoles et un financement supplémentaire pour la caisse des sociétés connue sous le nom de Programme de protection des chèques de paie des «petites entreprises». Il a accepté, dans le cadre de cette dernière proposition, de laisser tomber la demande républicaine d’une immunité juridique de cinq ans pour les entreprises contre les poursuites liées à la pandémie.

Les démocrates auraient rejeté ces offres. Cependant, ils ont clairement indiqué qu’ils étaient prêts à accepter une réduction substantielle du supplément de salaire fédéral pour les chômeurs.

Steny Hoyer, leader de la majorité parlementaire du Maryland, a déclaré mardi sur CNN: «Écoutez, ce n’est pas 600 dollars ou rien». Il a poursuivi en signalant son accord avec les républicains sur le fait que l’allocation actuelle était «une dissuasion au travail», en disant: «Je pense que c’est un argument qui… a une certaine validité, et nous devrions nous en occuper.»

Schumer parraine conjointement avec le sénateur Ron Wyden (démocrate de l’Oregon) un projet de loi qui réduirait progressivement le supplément de chômage fédéral de 100 dollars pour chaque baisse d’un point de pourcentage du niveau de chômage d’un État.

Et vendredi, Pelosi a réitéré sur CNN sa position selon laquelle, avant l’ajournement du Congrès le 7 août pour les congrès des partis, «nous trouverons un terrain d’entente» sur un projet de loi d’aide d’urgence.

Toute réduction de l'allocation, déjà insuffisante compte tenu des coûts supplémentaires liés à la lutte contre la pandémie et à la hausse des prix des produits de base, aura des conséquences dévastatrices pour les travailleurs qui ont déjà du mal à payer leur loyer et à se nourrir.

Bonnie Armstrong, une serveuse licenciée de Naples, en Floride, a déclaré à la chaîne de télévision locale WINK, affiliée à CBS: «Je ne pourrai pas payer mon loyer. C’est un fait que, si on vous propose de reprendre votre poste et que vous dites non, vous n’aurez plus de chômage».

Elle a ajouté qu’elle serait heureuse de retrouver du travail: «Pour chaque emploi, il y a des centaines de personnes qui postulent. Cela va être difficile».

Il y a des dizaines de milliers de travailleurs licenciés qui n’ont reçu aucune prestation de chômage parce que leur bureau de chômage d’État n’a pas traité leur demande. Dans le Wisconsin, où 13 pour cent des demandes n’avaient toujours pas été traitées au 7 juillet, les travailleurs ont créé un groupe Twitter appelé «Empower Wisconsin».

Un membre a récemment déclaré: «Je n’ai pas reçu d’argent non plus et j’ai déposé ma demande le 24 mars. Vendredi, j’ai appelé la ligne téléphonique et j’ai réussi à obtenir une réponse. J’ai été très gentil et respectueux et j’ai demandé: “Ce dimanche sera la semaine 13, quand recevrai-je des prestations? Devinez quoi? Elle m’a raccroché au nez… sans blague.”

(Article paru en anglais le 1er août 2020)

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