L’État attaque le maire qui a lié la répression policière au régime de Vichy

Par Alexandre Lantier
29 juillet 2020

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin traîne en justice le maire Vert de Colombes, Patrick Chaimovitch, pour avoir évoqué les liens historiques entre le régime de Vichy et la police française. Cette décision scandaleuse, prise avec le concours de syndicats policiers d’extrême-droite, foule aux pieds la vérité historique et des principes démocratiques fondamentaux dont la liberté d’expression. Elle tend inévitablement à interdire toute critique informée de la police ou du fascisme français.

Le 19, en commémorant la rafle du Vél d’Hiv lancée par la police vichyste contre les Juifs à Paris en 1942, Chaimovitch a critiqué la droitisation politique et la persécution des réfugiés en Europe. Il a dit: «Les policiers français, les gendarmes français qui ont obéi aux ordres de leurs supérieurs en mettant en œuvre la rafle du Vel d'Hiv, et d'autres rafles encore après et ailleurs, sont les ancêtres de ceux qui aujourd'hui, avec le même zèle, traquent les migrants, les sans-papiers, les déboutés des droits humains, ces êtres vivants qui essaient de survivre dans le dénuement.»

A propos de la rafle en 1942 de 13.000 Juifs à Paris menée par la police française, qui a lancé la déportation de pus 75.000 Juifs de France vers les camps de la mort en Allemagne et en Pologne, Chaimovitch a averti: «Je suis persuadé que les ressorts qui ont permis la rafle du Vel d’Hiv il y a 78 ans sont toujours en œuvre dans nos sociétés contemporaines, en France et au-delà.»

Le maire de cette commune en région parisienne a aussi critiqué la pénalisation en 2005 de l’aide au séjour irrégulier des réfugiés: «Colombes, à la demande de l’État, va en accueillir une soixantaine dans les prochains jours. La municipalité leur apportera toute l’aide possible en lien avec les indications de la ville. Rappelons-nous que le parlement il y a peu de temps avait inventé un délit de solidarité, ce n’était pas son nom exact, mais ça dit bien la réalité.»

Lees syndicats de police d’extrême-droite et le gouvernement Macron ont tous deux réagi avec violence à Chaimovitch, en prétendant qu’il avait tiré un trait d’égalité entre la police de Vichy et celle du régime actuel. Darmanin a écrit dimanche sur Twitter: «Si les propos scandaleux et insupportables envers la police et la gendarmerie de la République sont confirmés, je déposerai plainte envers le Maire de #Colombes qui a comparé les forces de l’ordre à la police de Vichy.»

Le syndicat Alliance Police, proche du parti néofasciste de Marine Le Pen, a dénoncé Chaimovitch: «Honte à vous, monsieur le maire, avant de proférer de proférer de tels discours abjects.» Le syndicat s’est dit «satisfait de la position du Ministre de l’Intérieur qui envisage de déposer plainte pour les propos scandaleux et indignes proférés par cet élu de la République.»

Le syndicat Synergie-Officiers quant à lui a déclaré sur Twitter: «Dégoût profond à l’écoute des paroles de cet édile. Ces gens amalgament tout et comparent l’incomparable pour justifier de leurs turpitudes. C’est une honte et une insulte à la mémoire #veldhiv.»

Finalement, lundi soir, Darmanin a écrit sur Twitter: «J’ai saisi ce jour le procureur de la République de Nanterre d’une plainte contre le maire de Colombes pour injure publique envers la police nationale et la gendarmerie nationale.»

La campagne réactionnaire contre Chaimovitch est fondée sur des provocations et des mensonges. Le maire n’a pas prétendu que les forces de l’ordre actuelles sont les mêmes que celles du régime collaborationniste du maréchal Philippe Pétain. Il a souligné la continuité historique avérée entre les milices vichystes et plusieurs corps des forces de l’ordre de l’après-guerre afin de souligner le danger de dictature aujourd’hui.

Des faits historiques établis donnent raison à Chaimovitch. Les Brigades Spéciales de la police vichyste, qui dépendaient des Renseignements généraux, ont en grande partie dirigé la traque de la résistance communiste et des Juifs. Après la guerre leurs membres ont rejoint la police ou les Renseignements généraux; certains ont fait carrière en politique. Mais une dizaine de leurs chefs, dont le tortionnaire anticommuniste Fernand David, ont été fusillés à la Libération.

Les Groupes mobiles de réserve (GMR), unités paramilitaires vichystes de 20.000 hommes qui aidaient les SS nazis à réprimer les soulèvements armés, sont devenus les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) à la fin de la guerre. Depuis, les CRS sont chargés de réprimer les manifestations ouvrières. Leur origine vichyste a inspiré le célèbre slogan «CRS-SS» pendant la répression meurtrière des grèves des mines de 1947-1948, slogan encore utilisé aujourd’hui.

Des petits-bourgeois aisés et complaisants comme l’ex-soixantehuitard Alain Krivine s’occupent de diviser la police en bons et mauvais, entre ex-fascistes et «vrais» républicains, entre les Maurice Papon et les Maurice Grimaud. Peu après la fondation du NPA en 2009, Krivine a salué Grimaud, qui a dirigé la répression à Paris pendant la grève générale de Mai 68, en le traitant de «type bien» et de «républicain de gauche». Cette division très peu étanche permet aux flics, aux banquiers et à la presse de boulevard de s’insurger chaque fois que l’on rappelle sérieusement l’histoire de Vichy.

En réalité, Chaimovitch a raison d’avertir que les mêmes ressorts qui ont sous-tendu l’émergence du fascisme au 20e siècle sont encore à l’œuvre aujourd’hui. Face à la pandémie de COVID-19 et plus grande crise économique depuis les années 1930, ainsi qu’aux menaces de guerre de Washington contre la Chine, l’aristocratie financière en France et à travers l’Europe légitime l’extrême-droite et bâtit des États policiers militaristes.

Ce n’est pas Chaimovitch qui a rendu Vichy d’actualité, mais Macron, qui a fait un clin d’oeil à l’extrême-droite juste avant de lancer les CRS contre les «gilets jaunes» à l’automne en traitant Pétain de «grand soldat». La suite est connue. La plus large vague de répression en France métropolitaine depuis Vichy a abouti à plus de 10.000 gardes à vue, 4.000 blessés, des dizaines éborgnés, et à la mort d’une dame âgée fauchée par un tir de gaz lacrymogène. Macron a fait décorer l’officier CRS Bruno Félix qui commandait l’unité dont le tir a tué Zineb Redouane.

Le rappel fait par Chaimovitch est nécessaire en vue non seulement de la situation française, mais surtout de la situation internationale. L’Union européenne, qui a construit un réseau de camps pour réfugiés suite aux guerres de l’OTAN en Libye et en Syrie où des dizaines de milliers de personnes sont parquées dans des conditions atroces, légitime partout l’héritage fasciste du capitalisme européen. Le gouvernement Merkel protège des professeurs d’extrême-droite qui ont salué Hitler en déclarant qu’il n’était «pas cruel».

Surtout, la poussée vers la dictature militaire aux États-Unis depuis le début de la pandémie est manifeste. Le meurtre policier de George Floyd et la colère sociale provoquée par l’incurie officielle face au COVID-19 ont provoqué une vague de manifestations sans précédent à travers tout le pays, et à travers le monde. Trump a réagi en d’exigeant l’envoi de la troupe contre la population américaine et en autorisant des unités de police nationale ou paramilitaire à tabasser, voire carrément enlever les manifestants.

C’est dans ces conditions que l’État français tente d’illégaliser l’expression d’une opposition politique de gauche à la dictature policière et au fascisme.

Il est essentiel de défendre sans concession aucune la vérité historique et s’opposer à l’autoritarisme policier. Force est de constater que pour l’heure Chaimovitch, dont le parti a de profonds liens avec des partis de l’appareil policier comme le PS, rétropédale face aux menaces réactionnaires de Darmanin et des syndicats policiers. Peu avant l’annonce par Darmanin de la plainte contre lui, Chaimovitch a publié un communiqué pour applaudir la police.

Il écrit: «Bien entendu, pour moi il n’y a aucune comparaison possible entre police et gendarmerie d’un État démocratique d’une part, et police et gendarmerie de l’État pétainiste. Je regrette que mon propos ait pu porter à confusion … Je veux rappeler mon soutien aux policiers et aux gendarmes qui exercent la lourde responsabilité républicaine de sécurité dans des conditions extrêmement difficiles.»

Mais aucune barrière étanche ne sépare l’État capitaliste «démocratique» de l’État fasciste. Il faut rappeler que c’est l’Assemblée nationale qui, le 10 juillet 1940, a voté les pleins pouvoirs à Pétain.

Le Parti de l’égalité socialiste (PES) a mené campagne parmi les travailleurs pour un boycott actif du second tour des présidentielles de 2017 entre Macron et Marine Le Pen. Il a rejeté les arguments que Macron était plus démocratique que Le Pen et averti que la question décisive était la lutte pour armer politiquement les travailleurs pour une lutte indépendante contre la politique autoritaire que mènerait l’un ou l’autre candidat s’il était élu. L’évolution de Macron, qui a commencé son mandant en lançant un salut «républicain» à Le Pen et à ses électeurs, a donné raison au PES.

Pour ces mêmes raisons, il est essentiel de s’opposer aux tentatives de Macron et Darmanin, en attaquant Chaimovitch, de protéger l’État policier et de créer un climat réactionnaire où toute référence à la lutte ouvrière contre le fascisme devient assimilable à un délit d’opinion.

Voir également:

De Cavaignac à de Villiers: la lutte des classes et les leçons de l’histoire

[20 décembre 2019]

L’armée française reçoit l’autorisation de tirer sur les «gilets jaunes»

[23 mars 2019]

Macron salue le dictateur fasciste Philippe Pétain

[10 novembre 2018]

Non à Macron et à Le Pen! Pour un boycott actif des présidentielles!

[27 avril 2017]