Des navires de guerre grecs et turcs au bord de l’affrontement en mer Égée pour le contrôle des champs de gaz méditerranéens

Par Alex Lantier
27 juillet 2020

Une expédition navale turque pour escorter des navires de forage pétrolier dans la mer Égée au large de l'île grecque de Kastellórizo la semaine dernière a failli dégénérer en guerre entre les alliés de l'OTAN, la Turquie et la Grèce.

Cela s'est produit sur fond de divisions croissantes au sein de l'alliance impérialiste au sujet de la guerre civile en Libye déclenchée par la guerre de l'OTAN de 2011 qui a renversé le régime du colonel Mouammar Kadhafi. Soutenue par la France, l'Égypte a voté pour approuver des déploiements militaires en Libye contre les forces soutenues par la Turquie, quelques semaines seulement après que des officiers des services de renseignement turcs ont été blessés dans un bombardement de la base aérienne libyenne de Watiya. Il est de plus en plus clair que les conflits déclenchés par des décennies de guerre impérialiste au Moyen-Orient et en Méditerranée menacent désormais de faire éclater l'alliance de l'OTAN.

La Turquie a annoncé que le navire de recherche Oruç Reis mettrait les voiles mercredi pour l'exploration pétrolière avec une escorte navale. Alors que des avions de combat turcs F-16 ont été interceptés par des jets grecs dans l'espace aérien grec près de Kastellórizo, un groupe de 18 navires de guerre turcs s'est préparé à escorter le navire dans les eaux que la Grèce revendique comme faisant partie de sa zone économique exclusive (ZEE). L'analyste Vassilis Nedos a déclaré au quotidien conservateur grec Kathimerini que les forces grecques avaient également détecté des drones turcs et des unités des forces spéciales opérant dans la région.

Un navire grec à Malonas Bay, Rhodes. (source: Flickr.com/seligmanwaite)

Après l’appareillage de 12 navires de guerre turcs avec l'Oruç Reis, le gouvernement grec a répondu en plaçant l'ensemble de ses forces armées en état d'alerte, en rappelant le chef d'état-major grec, le général Konstantinos Floros, de Chypre, et en se préparant à envoyer une flottille grecque contre les navires turcs.

Des officiers de la marine grecque ont fait des déclarations menaçantes à la presse. «Nous sommes prêts à déployer encore plus de navires de guerre dans la zone élargie dès que nous recevronsles instructions appropriées», a déclaré l'un d'eux auquotidien Pentapostagma. «Le moral des équipes de la flotte est élevé. Le temps est venu». Il a ajouté qu'Athènes était prête à franchir «la ligne rouge» à propos de Kastellórizo.

Le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, Hami Aksoy, a réagi en rejetant catégoriquement toutes les objections à l'opération turque. Il a déclaré: «La Grèce a soulevé des objections à l’activité de relevé en cours et a affirmé que la zone géographique à l’étude se trouve sur son propre plateau continental. La Grèce fonde cette affirmation sur la présence d'îles éloignées loin de son propre continent, notamment Kastellórizo. Cette revendication d’un plateau continental maximaliste de la Grèce est contraire au droit international, à la jurisprudence et aux décisions de justice.[ …] Nous rejetons donc ces affirmations injustifiées de la Grèce».

C’est l’intervention de Berlin qui a permis d’éviter une escalade militaire totale dans la région. La chancelière allemande Angela Merkel avait déjà appelé le président turc Recep Tayyip Erdoğan la veille, alors que le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas était en visite à Athènes. Merkel a ensuite téléphoné à Erdoğan et au Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis pour éviter un affrontement armé entre les marines turque et grecque.

Les informations initiales sur les pourparlers ont été publiées dans le journal allemand Bild. «Une situation se développait qui aurait pu conduire à tout moment à une escalade entre les deux pays de l'OTAN», écrit-il. «Puis Merkel est intervenue». Le journal a ajouté que la flotte turque changea de cap après qu'Erdoğan a pris l'appel téléphonique de Merkel.

La porte-parole du gouvernement allemand, Ulrike Demmer, a par la suite confirmé le récit du Bild. Elle a déclaré que Merkel et Erdoğan ont discuté de «diverses questions, en particulier la situation en Libye, dans la mer Égée et en Méditerranée orientale, ainsi que diverses questions bilatérales». Interrogé directement si le forage turc était un problème, Demmer a déclaré: «Je peux confirmer que le problème était la Méditerranée orientale. Notre position sur la question du forage, sur la question des frontières maritimes et de l’exploitation des ressources naturelles en Méditerranée orientale est bien connue.»

Les tensions restent cependant élevées et l'armée grecque est toujours en alerte pour surveiller les navires de guerre turcs dans la région après que les navires de la marine turque ont terminé leur accompagnement de l'Oruç Reis.

Il y a eu la panique en Grèce jeudi dernier lorsque de nombreuses personnes ont reçu un texto, prétendant provenir du ministère grec de la Défense, leur disant de «se mobiliser» en réponse à un «incident militaire». La police a finalement envoyé son propre message texte en masse demandant au public de ne pas tenir compte du texte. La Direction grecque des poursuites contre la cybercriminalité a été chargée d'enquêter sur la source de l’envoi du texte.

Des positions contradictoires ont émergé des capitales impérialistes de l'OTAN sur le différend gréco-turc. Alors que le président français Emmanuel Macron a publié une déclaration déclarant sa solidarité avec la Grèce et appelant à des sanctions contre la Turquie, le département d'État américain a appelé les autorités turques «à mettre un terme à tout plan d'opérations et à éviter les mesures qui augmentent les tensions dans la région». Cependant, il a surpris Athènes en qualifiant les eaux de Kastellórizo de «contestées».

Lors de sa participation à un événement à l'Institut hellénique américain où il a attaqué les revendications turques sur l'île méditerranéenne divisée de Chypre, le sénateur américain Robert Menendez a critiqué la déclaration du département d'État. Il a dit: «Soyons clairs, le seul pays qui «conteste» ces eaux est la Turquie. Ces eaux appartiennent à la Grèce, et le département d'État doit reconnaître sans équivoque et publiquement que la Turquie est seule responsable de la tension qui les entoure.»

Cela ajoute encore aux tensions en Méditerranée orientale, qui a été complètement déstabilisée par la guerre de 2011 en Libye. Les divisions se sont creusées au sein de l'OTAN au sujet des milices libyennes à soutenir dans la guerre civile qui dure depuis une décennie en Libye, alors même que l'échec de la guerre par procuration menée par les États-Unis pour le changement de régime en Syrie a considérablement intensifié la rivalité géopolitique entre les grandes puissances mondiales.

Après que Washington a menacé de faire la guerre à la Syrie en 2013 puis reculé, plusieurs grandes puissances se sont tournées vers une politique étrangère plus active ou agressive. L'Allemagne commença la remilitarisation de sa politique étrangère, la Chine lança son Initiative de la BRI (Belt and Road Initiative), dite des «nouvelles routes de la soie», pour construire des infrastructures dans la région, et la Russie et l'Iran se préparèrent à intervenir directement pour soutenir le régime syrien contre les milices soutenues par les États-Unis.

De manière significative, lorsque le secrétaire d'État américain Mike Pompeo s'est rendu en Grèce l'année dernière pour ouvrir de nouvelles bases militaires, il a cité la Chine et la Russie comme les principales cibles de cette initiative.

La découverte de réserves de gaz naturel sous-marines massives en Méditerranée orientale n'a fait qu'intensifier ces conflits, qui menacent de plus en plus de dégénérer et d’échapper au contrôle des puissances impliquées. Alors que les entreprises pétrolières Total (France) et ENI (Italie) sont engagées dans une âpre rivalité pour les ressources énergétiques dans la région, les conflits militaires sanglants se mêlent aux rivalités inter-impérialistes au sein de l'OTAN.

Le Parlement égyptien a voté à l'unanimité lundi dernier pour approuver «le déploiement de membres des forces armées égyptiennes dans des missions de combat hors des frontières égyptiennes pour défendre la sécurité nationale égyptienne [...] contre les milices armées criminelles et les éléments terroristes étrangers». Sa résolution indiquait que le déploiement aurait lieu sur un «front occidental», ce qui était largement considéré comme une référence au voisin occidental de l'Égypte, la Libye.

Cela pourrait conduire à un conflit direct entre les armées turque et égyptienne. Alors que Le Caire et Paris ont soutenu les forces du chef de guerre Khalifa Haftar en Libye, le gouvernement Erdoğan soutenu par l'Italie a armé le gouvernement rival d'accord national (GNA) à Tripoli. Le Caire a accusé la Turquie d'avoir transporté des combattants islamistes de Syrie pour soutenir le GNA en Libye, et les navires français et turcs ont failli se tirer dessus lorsque Paris a tenté de fouiller les navires marchands turcs à destination de la Libye. Le Caire a également acheté des missiles anti-navires russes qui peuvent atteindre des navires de guerre turcs dans la région.

Le fait que les navires de guerre grecs et turcs aient été proches d'un affrontement direct dans la mer Égée la semaine dernière est un avertissement. Un siècle après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l'anarchie du système d'États-nations menace à nouveau de pousser toute la région – s’il n’y a pas une intervention indépendante d'un mouvement anti-guerre de la classe ouvrière – vers de grands conflits régionaux et même mondiaux.

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(Article paru en anglais le 24 juillet 2020)