«Quatre travailleurs se partagent chaque lit superposé»

Plus de deux cents travailleurs mexicains du secteur pétrolier de PEMEX sont morts du COVID-19

Par Andrea Lobo
18 juillet 2020

La compagnie pétrolière publique mexicaine, PEMEX, a fait état du plus grand nombre de morts au COVID-19 de toutes les entreprises du monde. Selon le dernier décompte officiel, 202 travailleurs actifs et 5 entrepreneurs ont été tués par le virus.

Bloomberg News a confirmé que seule l’agence de transport public (Metropolitan Transport Authority) de New York s’en approche avec 131 décès, alors que l’ensemble de l’industrie américaine de la viande et de la volaille, qui compte quatre fois plus de travailleurs que PEMEX, a enregistré 132 décès.

PEMEX gère son propre réseau d’hôpitaux pour ses 125.745 employés actifs, leurs familles et leurs retraités. PEMEX couvre un total de 750.000 personnes. Cela a conduit l’entreprise à signaler également que 234 membres de famille et 310 retraités sont décédés des suites du COVID-19.

Des travailleurs de Pemex dans la zone de l’explosion d’un oléoduc à Tlahuelilpan, dans l’État du Hidalgo, au Mexique, samedi dernier. (AP Photo/Claudio Cruz)

Tandis que les gouvernements du monde entier imposent des ordres imprudents de «retour au travail» dans un contexte d’aggravation de la pandémie, les données de PEMEX fournissent des preuves accablantes de l’augmentation du nombre de familles ouvrières victimes de conditions dangereuses sur les lieux de travail.

Toutefois, ces chiffres restent largement sous-estimés. L’entreprise n’a testé que 7.192 personnes, soit moins de 1 pour cent de ses employés, retraités et familles. Près de 60 pour cent des tests, soit 4.204, se sont révélés positifs, tandis que plus de 7.000 personnes chez qui PEMEX a diagnostiqué des symptômes respiratoires ne se sont jamais fait tester.

De plus, les travailleurs médicaux de PEMEX sont exclus des données de COVID-19, alors que les données nationales suggèrent que le personnel médical représente plus d’un cinquième de l’ensemble des infections et des décès. Les infirmières PEMEX font partie des milliers de membres du personnel médical au Mexique et dans le monde qui ont fait grève pour protester contre le manque d’équipements de protection individuelle (ÉPI).

En même temps, d’un point de vue médical, les données fournies par PEMEX sont pratiquement inutiles puisqu’elles n’incluent pas les lieux de travail, les hôpitaux et les détails médicaux des patients de COVID-19.

En réponse à l’indignation croissante, l’entreprise a affirmé dans son dernier communiqué de presse que sa «stratégie de prévention intégrale contre COVID-19 a réussi à contenir la propagation des infections parmi les travailleurs».

Un ingénieur expérimenté de PEMEX s’est entretenu avec le World Socialist Web Site depuis la ville de Campeche, dans le sud-est du pays, où une épidémie parmi 84 travailleurs des plateformes pétrolières «offshore», dont 7 morts, a été signalée pour la première fois le 13 avril et a obligé la société à commencer à fournir des rapports quotidiens sur le COVID-19. Loin de «contenir» le virus, il a fait valoir qu’aucune mesure efficace n’a été prise.

Il a expliqué: «Chaque équipe monte [sur les plateformes] tous les 14 jours, avec des centaines de travailleurs de différents états de la République mexicaine. Aucun contrôle sanitaire n’existe et ils sont pratiquement obligés d’y aller pour travailler même s’ils sont vulnérables».

«Ils ne disposent pas d’équipements de protection adéquats et quatre travailleurs dorment en se partageant chaque lit superposé. Parfois, ils se partagent le lit, un travailleur se reposant pendant que l’autre travaille. La plupart des infections se produisent par les lits superposés. Lorsque les travailleurs terminent leur quart de travail, ils retournent ensuite dans leur ville natale pour propager le virus».

Les travailleurs qui souffrent de maladies chroniques ont eu recours aux médias sociaux pour dénoncer PEMEX et le syndicat, le STPRM, pour les avoir forcés à travailler pendant la pandémie. «Eh bien, s’ils menacent de vous retirer votre salaire, comment pourriez-vous refuser», a écrit l’un d’entre eux.

D’autres personnes sur les médias sociaux ont protesté contre les conditions de travail sur les plateformes pétrolières, les navires et les installations de stockage, qui sont trop surpeuplées. Un travailleur de PEMEX a récemment déclaré à Índigo que de nombreux chauffeurs de camion ont contracté le coronavirus en interagissant avec des clients dans des stations pétrolières. Un autre a déclaré: «Ils ne nous avaient jamais mis autant en danger qu’aujourd’hui, et comme ces messieurs sont arrivés avec leur austérité, ils ne se soucient pas de nos camarades tombés au combat. C’est ce qui me met en colère».

Le travailleur de Campeche a confirmé à la WSWS qu’il connaissait certains des travailleurs décédés et a expliqué: «Les veuves et les familles ne reçoivent pas leurs indemnités. Le syndicat n’a pas voulu payer leur [assurance] post-mortem. Ils retardent généralement le paiement de plusieurs mois, voire de plusieurs années, et parfois ne paient jamais».

Concernant le nombre élevé de décès parmi les retraités, il a ajouté: «Ils sont vulnérables, souffrent d’hypertension, de diabète, d’obésité. Ils n’ont pas reçu de soins préventifs appropriés. Certains collègues de travail actifs et retraités sont tombés malades et ne reçoivent pas de soins, ils se font donc soigner à leurs frais dans d’autres hôpitaux et sont décédés. Les hôpitaux sont saturés et manquent de médicaments et de spécialistes médicaux depuis de nombreuses années».

Il a conclu: «Les dirigeants syndicaux brillent par leur absence. Ils sont enfermés dans leurs fermes ou leurs maisons de plage. Ils ne montrent pas leur visage et ne soutiennent pas leurs membres. Pendant ce temps, le gouvernement n’accorde aucune attention particulière au cas des travailleurs de PEMEX».

Le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (connu sous le nom d’AMLO) a également cherché à contrer les critiques. Il a tenu une conférence de presse mercredi avec le directeur de PEMEX, Octavio Romero Oropeza. Il a félicité Romero pour sa lutte contre les groupes de «guachicoleros» (qui volent le pétrole) et pour l’augmentation de la production dans les raffineries. Mais il a passé sous silence les rapports qui font état des pertes humaines massives causées par le COVID-19.

Malgré la baisse de la consommation et des prix du pétrole due à la crise pandémique, il a fait valoir que la production de PEMEX et en particulier sa capacité de raffinage doivent être augmentées pour avoir un «développement national» et une «autosuffisance» en dépendant moins des capitaux étrangers et des importations.

Le fait est que, «étant donné ses dettes privées extrêmement élevées», comme l’a expliqué récemment El País, «la société pétrolière mexicaine se fait exploiter en pratique avec l’autorisation des agences internationales de crédit… [ce qui permet] aux investisseurs de maximiser leurs profits».

De plus, la classe dirigeante mexicaine ne cherche qu’à exploiter la pandémie pour privatiser davantage le secteur pétrolier et canaliser les recettes de PEMEX vers les investisseurs privés. À cette fin, le gouvernement AMLO et le parti Morena ont déjà renforcé les mesures d’austérité, qui ne laissent aucune place à la sécurité des travailleurs.

Lors d’une conférence à la mi-avril, José Friedrich, sous-secrétaire au développement du gouvernement Morena dans le principal État producteur de pétrole, le Tabasco, a fait une déclaration aux investisseurs américains. Il a dit: «Pour sortir de la débâcle économique dont le Mexique va certainement souffrir… nous devons conclure des accords, des alliances, des contrats, des partenariats avec des entreprises privées pour favoriser ces investissements. Nous devons les avoir prêts au bon moment. Je pense que ce sera une question très stratégique».

La défense ostensible par AMLO de la production pétrolière publique du Mexique a été un élément central dans les références «de gauche» d’AMLO au cours de la dernière décennie. Il prétend avoir quitté le Parti démocratique révolutionnaire (PRD), qu’il dirigeait, parce que le parti prévoyait de soutenir le «Pacte de 2012 pour le Mexique». Il s’agissait d’un ensemble de politiques régressives centrées sur la privatisation effective de l’industrie pétrolière. La flambée des prix de l’essence qui a résulté de cette privatisation a conduit à des manifestations de masse en 2017 dans tout le Mexique. Les syndicats et le parti Morena d’AMLO ont canalisé ce mouvement derrière l’élection d’AMLO en 2018.

Aujourd’hui, des centaines de travailleurs et leurs proches sont sacrifiés à PEMEX sur l’ordre des spéculateurs financiers qui profitent du secteur pétrolier mexicain, alors qu’AMLO poursuit la politique de réduction des coûts et de privatisation de ses prédécesseurs.

Les travailleurs de PEMEX et de tout le Mexique ne peuvent faire face à la subordination de leur sécurité et de leur vie aux intérêts de Wall Street et de ses partenaires mexicains qu'en prenant en main la réponse à la pandémie et en s'opposant à tous les syndicats et partis pro-capitalistes et nationalistes, y compris Morena.

Cela implique la formation de comités de sécurité de base sur chaque lieu de travail et dans chaque quartier afin d’organiser les mesures nécessaires pour protéger leurs vies et celles de leurs familles. Ces efforts doivent immédiatement être coordonnés avec les travailleurs au niveau international, y compris avec les comités de sécurité de base formés par les travailleurs de Fiat Chrysler dans le Michigan et l’Ohio.