Les forces de sécurité soutenues par la France multiplient les exécutions extrajudiciaires au Sahel

Par Will Morrow
11 juillet 2020

Un rapport de Human Rights Watch publié jeudi fournit des preuves que les troupes du Burkina Faso procèdent à des exécutions extrajudiciaires massives de civils dans le cadre des opérations de la guerre menée par la France au Sahel.

Le rapport est une autre mise à nu de la guerre franco-allemande au Mali et au Sahel en tant qu' intervention néocoloniale dont le but est de contrôler la région riche en ressources et vitale du point de vue géostratégique tout en subjuguant sa population. Il fait suite à une série d’informations documentant des atrocités similaires commises par des soldats au Niger et au Mali, qui constituent avec le Burkina Faso, le Tchad et la Mauritanie la force G5 combattant aux côtés de l'intervention dirigée par les Européens. Cela intervient également au même moment où les puissances européennes intensifient leur occupation, qui est menée cyniquement sous l’étendard de la lutte contre le «terrorisme» et de la protection des droits de l'homme.

Le rapport est basé sur des entretiens avec 23 personnes de la ville de Djibo, au nord du pays, à 45 kilomètres de la frontière avec le Mali, dont des agriculteurs, des commerçants, des fonctionnaires et des travailleurs humanitaires. Tous ont parlé de manière anonyme par crainte de représailles du gouvernement. Ces derniers mois, des fosses communes ont été découvertes à Djibo contenant les corps d'au moins 180 personnes, tous des hommes, tués dans cette seule ville. Tous les témoins ont déclaré qu'ils pensaient que les meurtres avaient été commis par les forces de sécurité, après l'arrestation des victimes.

Des soldats du Burkina Faso avant déploiement pour un exercice au Mali (source: Wikimedia Commons)

Les exécutions auraient eu lieu entre novembre 2019 et juin 2020. Les corps des victimes ont été laissés sous les routes et les ponts, les champs et les terrains vacants. La plupart ont été retrouvés les mains liées étroitement derrière le dos et les yeux bandés, une balle dans la tête. Un agriculteur a déclaré à HRW: «La nuit, tant de fois j'entendais le bruit des véhicules et puis, boum! boum! boum! Et le lendemain matin, nous voyions ou entendions parler des corps trouvés ça et là.»

Les résidents ont rapporté que dans la plupart des cas, les corps ont été laissés à l'air libre pendant des jours ou des semaines. Toute personne accusée de sympathie pour les forces islamistes de l'Etat islamique combattant contre le gouvernement pourrait être tuée. «Les gens sont tout simplement trop terrifiés à l'idée de reconnaître le corps d'un homme accusé d'être un terroriste, car ils seront à leurs tours retrouvés morts», a déclaré un habitant.

Le rapport contient des détails précis sur les exécutions massives. Un homme a déclaré: «J'ai découvert les corps de neuf personnes à quelques mètres de la route, dont l'un était mon neveu de 23 ans. Ils avaient été arrêtés la veille. Un ami a appelé vers 11h00 pour dire qu'il y avait des problèmes sur le marché, que mon garçon avait été arrêté. Je suis allé au marché immédiatement et j'ai vu les neuf hommes attachés et face contre terre. Quatre gendarmes les ont emmenés dans leur véhicule. Cette nuit-là vers 20h00, j'ai entendu des coups de feu près du barrage de Djibo, et le matin je les ai vus dans la brousse, les mains liées, criblées de balles […] Nous avions trop peur de même les enterrer […] nous avons dû regarder mon neveu se transformer en squelette. Il n'a pas été enterré avant l'enterrement de masse en mars, avec des dizaines d'autres, mais ce n'était guère un enterrement et mon garçon n'était pas un djihadiste».

En mars et avril, les résidents ont reçu l'autorisation d'enterrer les corps et il leur était «strictement interdit» de prendre des photos des charniers. «Personne n'oserait faire cela parce que les FDS [Forces de défense et de sécurité] regardaient», a déclaré un habitant.

«Je n'ai reconnu aucun d'entre eux», a déclaré un habitant, «mais plusieurs de ceux qui ont regardé l'enterrement m'ont dit plus tard qu'ils avaient reconnu un père, frère ou fils […], que ce dernier avait disparu depuis son arrestation par les soldats à Djibo ou dans leur village – des semaines ou des mois plus tôt. Mais ils n'ont rien dit pendant l'enterrement […] de peur qu'ils ne soient eux aussi arrêtés».

La plupart des personnes tuées par les forces de l’État appartiennent à la communauté ethnique des Peuls ou Fullani, à prédominance musulmane. Pour cette raison, ils sont accusés d'être plus sympathiques aux recruteurs de l'Etat islamique.

Il est de plus en plus clair que la stratégie des puissances européennes est basée sur l’incitation d’un conflit ethnique entre les Peuls et les Dogons. Les différentes ethnies existent depuis longtemps pacifiquement côte à côte dans les mêmes villes de la région. Depuis le début de la guerre du Mali lancée par la France en août 2014, cependant, une série de massacres ethniques de plus en plus horribles ont eu lieu. Les forces de sécurité locales auraient largement armé et soutenu la milice Dogon dans le cadre de la guerre contre l'Etat islamique et fermé les yeux sur les massacres sectaires.

Rien que dans le centre du Mali, HRW affirme avoir documenté le meurtre de 800 civils dans des dizaines de massacres à grande échelle de citoyens peuls et de nombreux homicides de civils par des groupes peuls armés et des islamistes.

Le 14 février 2020, une milice Dogon a tué 35 villageois dans la ville d'Ogossagou, au même endroit d'un massacre de plus de 150 personnes un an auparavant, le 23 mars 2019. Il s'est produit dans les heures qui ont suivi le départ d’un détachement de sécurité malien qui y était stationné depuis le massacre de l'année précédente.

Le gouvernement a inexplicablement affirmé que la décision de suspendre la protection du village était une «erreur tactique». Selon un rapport publié en mai par HRW, ils se sont retirés sans fournir d'explication aux habitants de la ville. En quelques heures, les villageois ont commencé à voir un rassemblement d'hommes armés dans le quartier Dogon. Ils ont appelé les autorités maliennes de haut niveau, y compris les ministres du gouvernement, et la mission de maintien de la paix des Nations Unies, demandant leur protection.

«Parmi ceux qu'ils ont dit avoir contactés, il y avait du personnel des forces de sécurité – y compris des gendarmes et des militaires – basé à Bankass, à seulement 15 kilomètres», indique le rapport. En outre, «un témoin qui avait assisté à une réunion de hauts responsables du gouvernement et de la MINUSMA a déclaré […] que trois ministres, dont les ministres de la Défense et de la Sécurité, avaient été contactés en début de soirée du 13 février pour sonner l'alarme sur la probabilité d'une attaque». On a laissé le massacre se produire.

Pour l'impérialisme européen, de tels assassinats sectaires servent non seulement à terroriser la population locale, mais à fournir une justification de type «droits de l'homme» pour maintenir une occupation permanente de la région. Le Sahel contient non seulement des gisements d'uranium qui alimentent la France pour sa production d'énergie. La région est située dans une région géographiquement importante de l'Afrique de l'Ouest où l'impérialisme européen cherche à freiner l'influence croissante de l'activité économique et diplomatique de la Chine.

Avec une insouciance criminelle, l'impérialisme français et allemand suit la stratégie poursuivie par les États-Unis dans leur occupation de l'Irak et de l'Afghanistan, qui a détruit des sociétés entières et entraîné la mort de plus d'un million de personnes et l'émigration forcée de dizaines de millions.

Dans une chronique belliciste du 6 juillet dans Le Monde, le député du Parti social-démocrate allemand, Nils Schmid a déclaré que, «contrairement aux opérations anti-djihadistes en Afghanistan et en Irak, dirigées par les Etats-Unis, la France et l’Allemagne portent la responsabilité principale de ce qui se passe au Sahel. Nous ne pourrons donc pas nous défausser sur les Américains ni retirer nos troupes de manière gratuite!»

En effet, la France et l'Allemagne utilisent l'occupation du Sahel comme terrain d'essai pour les méthodes développées par les États-Unis dans sa «guerre contre le terrorisme» qui dure depuis des décennies au Moyen-Orient. La France utilise déjà des drones armés à partir du Niger pour des assassinats ciblés. L'Allemagne prévoit de déployer des drones dans la région. Le président français Emmanuel Macron s'est rendu en Mauritanie le 30 juin pour un sommet international avec les dirigeants du G5 pour annoncer une nouvelle intensification de l'intervention et une collaboration encore plus étroite avec le G5.

Le dernier rapport de HRW a été peu couvert dans les médias francophones et n'a suscité aucun commentaire du gouvernement français. On ne peut qu'imaginer les éditoriaux, les dénonciations du gouvernement et les menaces de sanctions qui suivraient si de telles atrocités documentées étaient commises par des forces militaires collaborant avec l'armée iranienne, chinoise ou russe.