Les fondements malthusiens de la stratégie d‘«immunité collective» de Boris Johnson

Par Thomas Scripps
18 juin 2020

Le nom du Premier ministre britannique Boris Johnson sera à jamais associé à la stratégie meurtrière de l’«immunité collective».

Cette politique désormais universellement suivie par les classes dirigeantes du monde entier a d'abord été ouvertement préconisée par le gouvernement Johnson en réponse à la pandémie de coronavirus. Elle a trouvé son digne représentant dans un premier ministre incarnant les traditions les plus réactionnaires de l'impérialisme britannique. Les actions de Johnson ont mis à nu la barbarie foncière d'un ordre social basé sur l'accumulation de profits par une oligarchie super-riche, et ce d'une manière qui ne sera jamais oubliée ni pardonnée par la classe ouvrière.

Le 13 mars, deux jours après qu’on ait déclaré le COVID-19 une pandémie, le conseiller scientifique en chef de Johnson, Sir Patrick Vallance, suggérait publiquement que la population pourrait «développer une sorte d'immunité collective afin que davantage de personnes soient immunisées contre cette maladie et que nous en réduisions la transmission ». Johnson avait expliqué ainsi les aspects pratiques de cette politique dans une interview la semaine précédente : «L'une des théories est que vous pourriez peut-être encaisser le coup, tout prendre d’un coup et donner, pour ainsi dire, libre cours à la maladie dans la population».

Le concept général d'immunité collective a un fond scientifique légitime, se référant à l'immunisation d'un pourcentage suffisant de la population pour y bloquer la transmission et donc contenir et éradiquer un virus. Mais avec des maladies graves, une telle immunité n'a jamais été conçue que comme le résultat de programmes de vaccination de masse. Compter sur le fait que des individus développent une immunité naturelle par contact avec le virus ne garantit en rien une résistance efficace à l'infection grâce au développement d'anticorps durables. Cela suppose également la mort des centaines de milliers de personnes qui ne survivront pas à la maladie. C'est exactement ce que voulait le gouvernement britannique.

Conformément à ce plan, aucune mesure de santé publique importante ne fut mise en place alors que la pandémie s'étendait rapidement dans toute l'Europe et à l’international. Aucun confinement ne fut imposé et les grands événements sportifs restèrent autorisés. Le 12 mars, le gouvernement abandonnait toute idée de contenir le virus grâce au traçage communautaire et à la mise en quarantaine. Interrogé sur Sky News sur pourquoi la société britannique se comportait normalement alors que des taux d'infection élevés allaient entraîner un nombre sans précédent de morts, Vallance a répondu: «Bien sûr nous sommes confrontés, comme l'a déclaré hier le Premier ministre, à la perspective qu'un nombre croissant de gens meurent. »

Ce qui se préparait, c'était un massacre. Le 2 mars, un rapport au Groupe scientifique du gouvernement pour les urgences (SAGE) a averti que le coronavirus était très contagieux et se propageait déjà dans la population. Si des «mesures strictes» n'étaient pas imposées, il en résulterait «environ 80% de la population [53 millions de personnes] infectées», entraînant de 250 000 à 500 000 décès.

Un confinement national n'a été mis en œuvre que trois semaines plus tard, le 23 mars, sous une pression populaire massive et sur fond de dégoût et de colère généralisée à l'égard des déclarations du gouvernement. Depuis lors, le gouvernement travaille avec la grande entreprise et les syndicats pour inverser la mesure, de sorte qu'une politique criminelle de retour au travail dangereux est en cours.

L '«immunité collective» n'est pas une stratégie sanitaire. C'est une politique d'élimination des personnes vulnérables tout en défendant les intérêts économiques de l'élite dirigeante – où la priorité est donnée, de façon sociopathique, au profit sur la vie. Selon un conservateur de haut rang, ce fut le conseiller de Johnson, Dominic Cummings, qui résuma cela ainsi : «immunité collective, protection de l'économie et si cela signifie que certains retraités meurent, tant pis».

Les partisans de Johnson dans les médias de droite ont ouvertement défendu la même politique. Le 13 mars, la chroniqueuse fascisante Katie Hopkins a tweeté: «Le coronavirus est un sport d'équipe. Laissez-vous infecter. Obtenez l'immunité. Requinquez-vous. Le troupeau triomphe. N'ayez pas peur de la mort. La fin arrive pour tout le monde. »

Le 31 mars, Toby Young a écrit dans le Sceptic: «dépenser 350 milliards de livres sterling pour prolonger la vie de quelques centaines de milliers de personnes âgées est une utilisation irresponsable de l'argent des contribuables». Lerédacteur en chef pour l’économie du Telegraph, Russell Lynch, publiait un article déclarant: «Le coût de sauver des vies dans ce confinement est trop élevé.»

Le résultat sanglant de cette politique est que la Grande-Bretagne a le plus grand nombre de morts dus au COVID-19 hors États-Unis, ceux-ci ayant une population bien plus grande. Le nombre de morts devrait exploser à mesure que la population est renvoyée au travail sans même que soient en place les protections sanitaires les plus minimes.

Boris Johnson et la «surpopulation mondiale»

Le gouvernement Johnson relance et met en pratique les théories sociales les plus barbares. On trouve un aperçu précieux des conceptions guidant la réponse du gouvernement au COVID-19 dans une tribune libre jusque-là obscure, écrite par Johnson pour le Daily Telegraph en 2007. L'article est intitulé «La surpopulation mondiale est le vrai problème». Dans ce document, Johnson déplore à quel point «c'est une mesure tragique de la façon dont le monde a changé» que «la fertilité de la race humaine» ne puisse plus être discutée publiquement sur le plan de la politique gouvernementale.

L’article de Johnson dans le Telegraph « La surpopulation est le vrai problème »

« Il semblerait que nous ayons renoncé au contrôle démographique, et toutes sortes d'explications sont proposées pour cette reddition. Certains disent qu'Indira Gandhi a donné à tout cela une mauvaise réputation, par son plan dément de stériliser les hommes indiens avec l'appât d'un transistor ».

«Certains attribuent notre complaisance à la Révolution verte, qui semble prouver que Malthus eut tort. C'est devenu sagesse reçue que la population mondiale pourrait atteindre des dizaines de milliards, à mesure que l'humanité apprend à faire pousser plusieurs épis de maïs là où il n’y en avait qu’un qui poussait auparavant. »

Ce que cela signifie, dit Johnson, c'est que la société «refuse de dire quoi que ce soit de raisonnable sur le plus grand défi auquel la Terre est confrontée; et non, malgré l’idée conventionnelle répandue, le grand défi n’est pas le réchauffement climatique. Le principal défi auquel notre espèce est confrontée est la reproduction de notre espèce même ».

Attribuant cette situation à la «lâcheté politique», Johnson avance qu’«il est temps que nous ayons une discussion adulte sur la quantité optimale d'êtres humains dans ce pays et sur cette planète.[ …] N'est-il pas temps que les politiciens cessent d'être aussi timides et commencent à parler du vrai problème numéro un?».

Johnson ne s’efforce pas vraiment de cacher le caractère fascisant de ses vues. «Nous avons atteint la position absurde dans laquelle l'humanité se lamente de la destruction de l'environnement, et pourtant il n'y a pas le moindre mot, dans aucun communiqué d'un sommet de l'UE, du G8 ou de l'ONU, sur la croissance démographique qui provoque cette destruction », écrit-il.

«Vous pouvez le voir en survolant la ville de Mexico, un vaste échiquier d'habitations de faible hauteur, emprisonnées dans le smog [nuage de pollution], qui s'étendent d'un horizon à l'autre; et quand vous regardez en bas à ce que nous faisons à la planète, vous avez une vision horrible où des habitations se multiplient et se reproduisent comme des bacilles dans un bouillon de culture. »

Plus que toutes les «enquêtes» sans effet des grands médias, cet article va au cœur de la réponse meurtrière du gouvernement britannique à la pandémie de coronavirus. Les inégalités sociales, la pauvreté, les guerres et l'éviscération des services sociaux ne sont pas des problèmes pour Johnson. Toute mesure pour y faire face, sans même parler d’une pandémie, serait contre-productive: les travailleurs des bidonvilles de Mexico (ou d’ailleurs) – qui «se reproduisent comme des bacilles dans un bouillon de culture» – sont le vrai virus.

L'idée maîtresse de l'article de Johnson repose sur la référence à Thomas Malthus, un idéologue capitaliste de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle qui a soutenu que «l'inévitabilité» de la surpopulation rendait la pauvreté et la mort prématurée nécessaires pour les pauvres. Johnson épouse cette affirmation quand il déclare que l'histoire « semblait » enapparence seulement « prouver que Malthus avait tort ».

Bien qu'il soit plus direct et semble plus stupide que la plupart de ses collègues politiciens capitalistes, Johnson a fait ses études à l'école privée d'Eton et à l'Université d'Oxford. Il est conscient du signal intellectuel et politique qu'il envoie à ses semblables.

Depuis sa première articulation, le malthusianisme a rempli une fonction politique vitale et malveillante pour la couche sociale dans laquelle Johnson se meut.

Comme l'a expliqué l’éminent marxiste allemand August Bebel en 1879, le travail de Malthus «contenait une explication des maux existants qui exprimaient les pensées et les souhaits les plus intimes des classes dominantes et les justifiaient devant le monde». C'est-à-dire que si la propriété et la richesse les isolent légitimement des ravages de la faim et de la maladie, la classe ouvrière, en tant que bête de somme des capitalistes et des propriétaires fonciers, ne devait pas s'attendre à un tel soulagement. L'élite peut vivre une vie luxueuse aussi longtemps que le travail de la société peut les soutenir, mais pour un travailleur âgé ou infirme la mort devient «naturelle» à partir du moment où il ne peut plus tenir son engagement envers ses supérieurs.

Thomas Malthus

Aujourd'hui, les morts réclamés par la pandémie sont considérés comme un « contrôle » prétendument naturel pour des segments de la population considérés comme « ponctionnant » les bénéfices. C'est là le contenu de «l'immunité collective».

Thomas Malthus et la «théorie des populations»

Fils d'un gentilhomme campagnard, Thomas Malthus (1766-1834) était un membre de l'Université de Cambridge, vicaire de l'Église d'Angleterre et plus tard professeur à une université privée créé par la Compagnie des Indes orientales pour former ses administrateurs. Il devint une figure de premier plan de la politique bourgeoise avec sa publication en 1798 de son Essai sur le principe de la population ou esposé des effets de cette cause sur le bonheur du genre humain.

Malthus soutenait que: « La capacité de la population est si supérieure à la capacité de la terre de produire la subsistance de l'homme, que la mort prématurée doit d'une manière ou d'une autre visiter la race humaine. Les vices de l'humanité [les guerres, par exemple] sont des ministres actifs et capables de la dépopulation. Ce sont les précurseurs de la grande armée de destruction; et finissent souvent eux-mêmes le travail épouvantable. Mais s'ils échouent dans cette guerre d'extermination, des saisons maladives, d'épidémies, de peste et de fléau avancent de façon impressionnante et emportent les milliers et dizaines de milliers. Si le succès était encore incomplet, de gigantesques famines inévitables taraudent à l'arrière et, d'un seul coup puissant, nivellent la population à la capacité alimentaire du monde. »

Tous les problèmes sociaux se résumaient en un problème d'excès perpétuel d’individus qui, s’il n'étaient pas gérés par la société, seraient tués «naturellement» par «les saisons maladives, les épidémies, la peste et les fléaux».

Sous peine de voir de telles catastrophes, Malthus plaidait pour des mesures punitives de contrôle de la population et insistait sur la futilité de la part des riches de soutenir une «population en trop». Il exigeait une «retenue morale» visant à empêcher les pauvres d'avoir trop d'enfants, la fin du système d'aide aux pauvres et une charité privée des plus sélectives.

C’était là une justification pour un fonctionnement sans entraves du système de profit capitaliste, quelles qu’en soient les conséquences, dévastatrices, pour la classe ouvrière.

Karl Marx en 1875

La «loi de la population» est un non-sens anhistorique. Karl Marx l'a qualifiée de «diffamation de la race humaine» et a livré une critique cinglante de la «relation numérique abstraite que [Malthus] a crée de toutes pièces et qui ne se fonde ni sur les lois naturelles ni sur les lois historiques».

Comme Marx devait le démontrer plus tard dans Capital, la pauvreté et le chômage sont la conséquence non pas de la «surpopulation» mais de l'exploitation du travailleur par le capitaliste, qui produit une «accumulation de richesse à un pôle» et une «accumulation de misère, d'agonie, d'esclavage, d'ignorance, de brutalité, de dégradation mentale, au pôle opposé. »

Malthus, explique Marx, a cherché à dissimuler cette réalité par une «apologie de la pauvreté de la classe ouvrière». Il avait conféré «une expression brutale à ce point de vue brutal du capital» que si les travailleurs ne pouvaient pas subvenir à leur besoins et ceux de leurs enfants dans la «lutte pour l'existence», pour reprendre les termes de Malthus, ils ne devraient s'attendre à aucune aide. Le travailleur « n'a pas de travail, donc pas de salaire, et puisqu'il n'a pas d'existence en tant qu'être humain mais seulement en tant que travailleur, il peut aller s'enterrer, mourir de faim, etc. ».

Dans le dernier chapitre de l'essai de Malthus on trouve cette déclaration:

« Que la cause principale et la plus permanente de la pauvreté a peu ou pas de rapport direct avec les formes de gouvernement ou le partage inégal des biens et que, comme les riches ne possèdent pas en réalité le pouvoir de trouver un emploi et un entretien pour les pauvres, les pauvres ne peuvent pas, dans la nature des choses, avoir le droit de les exiger; ce sont là des vérités importantes découlant du principe de la population… »

Cette théorie macabre a été avancée en opposition à la lutte des masses pour une amélioration de leur position. «Une foule», tremble l’universitaire bourgeois, «est de tous les monstres le plus funeste pour la liberté». L'essai de Malthus fut publié pour la première fois en 1798, l'année du soulèvement des Irlandais unis ; les trois éditions suivantes le furent dans les années qui précédèrent le massacre, en 1819, de travailleurs manifestant à Peterloo Manchester, pour une représentation parlementaire. La cinquième édition fut publiée en 1830.

Malthus s'est déclaré ennemi des arguments des Lumières pour l'égalité qui ne tardèrent pas à trouver leur concrétisation explosive dans les révolutions américaine et française. Dans la première édition de son essai et les éditions suivantes, il a critiqué l'anarchiste utopique britannique William Godwin, le socialiste utopique Robert Owen, le démocrate radical Thomas Paine et le révolutionnaire français Condorcet. Contre les arguments égalitaires exigeant un accès équitable aux droits sociaux fondamentaux, Malthus a fourni à la classe dirigeante un grossier bâton idéologique pour justifier comme l'ordre naturel des choses l'appauvrissement et la mort prématurée des pauvres. On le récompensa en lui accordant immédiatement une immense influence dans les cercles dirigeants.

Comme l‘expliqua Marx: « La grande sensation que produisit ce pamphlet juvénile n'était due qu'à l'esprit de parti. La Révolution française avait trouvé des défenseurs chaleureux de l'autre côté de la Manche, et ‚le principe de population‘, peu à peu élaboré dans le XVIII° siècle, puis, au milieu d'une grande crise sociale, annoncé à coups de grosse caisse comme l'antidote infaillible des doctrines de Condorcet, etc., fut bruyamment acclamé par l'oligarchie anglaise comme l'éteignoir de toutes les aspirations au progrès humain. »

Malthus a théoriquement entériné le principe selon lequel la classe ouvrière n'a droit à la vie que comme force de travail jetable pour la classe capitaliste. « ll est un [droit] qu'on confère généralement à tout homme, et qu'à mon avis il ne peut ni ne doit posséder: celui d'être nourri lorsque son travail ne lui en fournit pas les moyens […] aucune loi de la nature ne permet à quelqu'un de réclamer le droit à la subsistance s'il n'est pas en mesure de l'acquérir par son travail.. » a-t-il fait valoir.

Dans la deuxième version de son essai, Malthus a exprimé ses vues brutales si hardiment que le passage suivant a dû être supprimé dans les éditions suivantes: « Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance, et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert mis pour lui. »

Friedrich Engels

Friedrich Engels a soumis la théorie de Malthus à une critique cinglante dans ses Esquisses d'une critique de l'économie politique de 1843, en des mots qui résonnent avec force aujourd'hui:

« Malthus… soutient que la population fait toujours pression sur les moyens de subsistance; que dès que la production augmente, la population augmente dans la même proportion; et que la tendance inhérente de la population à se multiplier au-delà des moyens de subsistance disponibles est à l'origine de toute misère et de tout vice. Car, quand il y a trop de gens, ils doivent être éliminés d'une manière ou d'une autre: soit ils doivent être tués par la violence, soit ils doivent mourir de faim. […] Les implications de ce cheminement de la pensée sont que puisque ce sont précisément les pauvres qui sont le surplus, rien ne doit être fait pour eux sauf pour rendre leur mort de famine aussi facile que possible, et de les convaincre qu’il n’ y pas d’autre choix et pas d’autre salut pour toute leur classe que de maintenir la reproduction au minimum absolu. […] La charité doit être considérée comme un crime, car elle soutient l'augmentation du surplus de population. En effet, il sera très avantageux de déclarer la pauvreté un crime et de transformer les refuges pour les sans-abri en prisons, comme cela s'est déjà produit en Angleterre à la suite de la nouvelle loi «libérale» sur les pauvres… »

« Dois-je continuer à élaborer cette théorie ignoble et infâme, ce blasphème hideux contre la nature et l'humanité? Dois-je m’étaler sur ses conséquences? Voilà enfin l'immoralité de l'économiste portée à son comble. […] Et c'est justement cette théorie qui est la clé de voûte du système libéral de libre-échange, dont la chute entraîne la chute de l'ensemble de l'édifice. Car s'il s'avère que la concurrence est la cause de la misère, de la pauvreté et du crime, qui osera alors la défendre? »

Engels a noté qu'en 1834, quelques mois seulement avant la mort de Malthus, ses écrits ont été utilisés pour justifier une réforme du système d’aide aux pauvres visant à réduire le coût minimal pour ceux qui payaient l’impôt de l’aide aux indigents. Les allocations de secours ont été remplacées par un système d’hospices [workhouse] infernaux pour les pauvres. Des hommes, des femmes et des enfants étaient séparés et contraints de vivre et de travailler dans des conditions assimilables au système carcéral. Toute aide était retirée aux mères d'enfants «illégitimes».

Un peu plus d'une décennie plus tard, l’assertion malthusienne de l'inévitabilité et du bénéfice de «contrôles» catastrophiques de la population, et de l'incapacité de la société à éviter leurs conséquences, servit à justifier la réponse génocidaire du gouvernement britannique à la Grande famine en Irlande (1845-1849). Un million de personnes sont mortes de faim et un million d'autres furent forcées d'émigrer tandis que la classe dirigeante britannique insistait pour dire que le libre fonctionnement du marché ne pouvait être entravé. Alors même que la récolte irlandaise de pommes de terre était détruite par le mildiou, de grandes quantités de nourriture continuaient à être exportées pour la vente.

Charles Edward Trevelyan

Le secrétaire adjoint au Trésor du gouvernement whig, Charles Trevelyan, pensait que la famine était un «mécanisme efficace pour réduire la population excédentaire» et le «coup direct d'une Providence omnisciente et infiniment miséricordieuse» envoyée pour réformer les Irlandais « égoïstes, retors et agressifs ». Trevelyan avait été un étudiant de Malthus.

Mutatis Mutandis, rien ne distingue les actions des Whigs au milieu du XIXe siècle de celles des conservateurs de Johnson durant la pandémie de 2020.

Malthus, le darwinisme social et l’eugénisme

Malthus a été à la base des théories de « la loi du plus fort » du darwinisme social et de l'eugénisme de la fin du 19e et du début du 20e siècle.

Herbert Spencer (1820-1903), le darwiniste social le plus connu, fait référence dans sa Théorie de la population déduite de la loi de fertilité animaleà une «augmentation constante du nombre d’habitants au-delà des moyens de subsistance», un «excès de fertilité qui entraîne une pression constante de la population sur les moyens de subsistance ». Allant plus loin que l'idée de Malthus d'une «lutte pour l'existence», il conclut cependant:

« Forcément, les familles et les races que cette difficulté croissante à gagner leur vie entraînée par un excès de fertilité ne stimule pas à améliorer la production, c'est-à-dire à une plus grande activité mentale, sont sur la voie de l’extinction et devraient finalement être supplantés par ceux que la pression stimule. Cette vérité, nous l’avons vue récemment illustrée en Irlande. Et ici, en effet, sans autre illustration, on verra que la mort prématurée, sous toutes ses formes, et par toutes ses causes, ne peut manquer de fonctionner dans le même sens. Car comme ceux qui ont été emportés prématurément doivent, dans la moyenne des cas, être ceux chez qui le pouvoir de se préserver est le moindre, il s'ensuit inévitablement, que ceux qui sont laissés pour continuer la course sont ceux en qui le pouvoir de se conserver est le plus grand, sont les meilleurs de leur génération. »

Cette nouvelle étape idéologique vers la barbarie était une réponse à une nouvelle accentuation des tensions de classe. Spencer a écrit à la suite des tempêtes du chartisme ouvrier, des révolutions européennes de 1848 et de la publication du Manifeste communiste, et au milieu du «siècle impérial» britannique fondé sur la soumission et l'exploitation brutales de l'Inde, de la Chine et d'autres colonies. Confronté à un renforcement de la classe ouvrière et à l'émergence du mouvement socialiste, Spencer a été poussé à écrire une défense sans détour, invoquant à nouveau une prétendue loi naturelle, de l'inégalité, de l'oppression et de la violence impérialiste.

Herbert Spencer

Dans son livre Social Statics, il a critiqué l’affirmation «erronée» du socialisme « du droit de l’homme à une subsistance et de son droit à ce qu’un travail lui soit fourni». L'économiste contemporain en vue et disciple de Spencer Alfred Marshall a écrit dans le même esprit que l’aide sociale pourrait conduire à «un frein partiel de cette influence sélective de la lutte et de la concurrence […] qui, plus que toute autre cause, est responsable du progrès de la race humaine ».

La classe dirigeante a recouvert Spencer de louanges; il a vendu plus d'un million d'exemplaires de ses œuvres de son vivant. Le darwinisme social a «prouvé» à l'élite sa conviction que non seulement la classe ouvrière ne méritait pas d'être aidée, mais que ses souffrances et sa mort prématurée profitaient positivement à la «société» et à «la race humaine» – par quoi ils entendaient leur propre comptes en banque. Dans un passage écœurant de La Statique sociale on peut lire:

« Entre temps, le bien-être de l'humanité existante et son épanouissement dans cette perfection ultime sont tous deux assurés par la même discipline bienfaisante, quoique sévère, à laquelle la création animée est soumise dans son ensemble.[ …] La pauvreté des incapables, les souffrances qui frappent les imprudents, la faim des oisifs, et ces faibles écartés par les forts, qui laissent tant de monde «dans les bas-fonds et dans les misères», sont les décrets d'une grande et prévoyante bienveillance. Il paraît injuste qu'un artisan, malgré tous ses efforts pour surmonter son manque d’habilité, ait à souffrir de la faim. Il paraît injuste qu'un ouvrier frappé d'incapacité par la maladie ne puisse rivaliser avec ses semblables plus forts et dût supporter les privations qui en résultent. Il semble injuste de laisser les veuves et les orphelins lutter pour la vie ou la mort.

« Néanmoins, quand ils ne sont pas pris en considération séparément, mais rapportés aux intérêts de l'humanité universelle, ces morts brutales sont perçues comme procédant de la plus haute bienfaisance – la même bienfaisance qui envoie à leur mort précoce les enfants de parents malades, et frappe les déprimés, les intempérants, et les personnes affaiblies comme les victimes d'une épidémie. »

Dans le contexte de l'aggravation des tensions inter-impérialistes, des turbulences économiques et des luttes de classe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, le darwinisme social a engendré le mouvement eugéniste, dont le fondateur, Sir Francis Galton (1822-1911), promettait: «Ce que la nature fait aveuglément, lentement et sans pitié, l'homme peut le faire de façon providentielle, rapide et avec clémence. »

Sir Francis Galton

L'eugénisme offrait à la classe dirigeante une autre «explication» pseudo-scientifique de la pauvreté de la classe ouvrière et d'autres «races», jugées intrinsèquement inférieures mentalement. Les couches les plus opprimées, considérées comme un fardeau pour la classe capitaliste et ses ambitions impérialistes, pouvaient être abandonnées et éliminées comme une sous-classe «inapte».

Comme ses prédécesseurs idéologiques, le mouvement eugéniste a trouvé immédiatement de nombreux adhérents parmi les classes moyennes et les élites hostiles au socialisme révolutionnaire – depuis la tendance réformiste de « gauche » de la Fabian Society jusqu’à l'aristocrate conservateur Winston Churchill (que Johnson cherche constamment à singer).

Sous l'influence de ces idées, le Mental Deficiency Act 1913 (Loi sur la déficience intellectulle) a conduit à la ségrégation de jusqu'à 65 000 personnes «faibles d'esprit» ou «moralement défectueuses» dans des colonies internes au Royaume-Uni. Pendant la Grande Dépression des années 1930, un Comité paritaire sur la déficience intellectuelle a signalé qu'il y avait quelque 300 000 «déments» dans le pays et a défini les 10 pour cent les plus pauvres de la population comme un «groupe à problèmes sociaux». En 1934, le Comité gouvernemental sur la stérilisation recommanda une législation pour assurer la stérilisation «volontaire» des «femmes intellectuellement déficientes».

L'eugénisme, comme le malthusianisme et le darwinisme social, était un mouvement mondial qui justifia des dizaines de milliers de stérilisations forcées aux États-Unis et en Scandinavie. Il trouva son expression la plus achevée et la plus épouvantable dans l'Allemagne nazie, dont le concept de « vie indigne de la vie» a mené à la stérilisation forcée de 400 000 personnes et au meurtre de 300 000 personnes considérées comme mentalement ou physiquement handicapées ; et plus tard à l'extermination de masse des juifs, des slaves et des roms.

En citant Malthus dans son article, Johnson s'aligne sur tout cet héritage idéologique sanglant.

La classe dirigeante et la pandémie

Le renouveau par la classe dirigeante des traditions fascistes de son passé récent a été soigneusement analysée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) et le World Socialist Web Site (WSWS) au cours des six dernières années. En 2014, la section allemande du CIQI a engagé une lutte contre la relativisation des crimes du nazisme menée par une partie du monde universitaire.

Au cours de ce travail, qui a commencé par une lutte contre les enseignements réactionnaires des professeurs de l'Université Humboldt Jörg Baberowski et Herfried Münkler, le CIQI a mis au jour un complot plus large au sein de l'élite dirigeante. La déclaration de Baberowski dans les principaux journaux allemands que « Hitler n'était pas cruel » était une préparation au renouveau du militarisme allemand, actuellement orchestré au Bundestag (Parlement), et à l'intégration du parti fascisant Alternative pour l'Allemagne (AfD) et de sa politique à la machine gouvernementale, pour faciliter la répression de l'opposition de gauche.

La lutte contre la réhabilitation du fascisme est devenue une question majeure sur des dizaines de campus universitaires allemands, et des manifestations antifascistes massives ont eu lieu dans plusieurs villes. La section allemande du CIQI a été placée sur la liste de surveillance des extrémistes par les services de renseignement de l'État allemand, pour le compte de l'AfD.

Tirant les leçons de ces événements et suite à la révélation d’une conférence eugénique (la Conférence de Londres sur l’intelligence) à l’University College de Londres en janvier 2018 impliquant plusieurs universitaires britanniques, la section britannique du CIQI a commencé (article en anglais) une lutte presciente contre le renouveau de l'idéologie social-darwiniste et eugéniste, en particulier en relation avec l'ancien chercheur d'Oxford Noah Carl.

Le WSWS et le Socialist Equality Party ont expliqué (article en anglais) dans une série d'articles et deux réunions publiques que la recrudescence de ces idées était liée à une campagne internationale de revanchisme droitier sur les campus universitaires, en réponse à l'aggravation des inégalités sociales, à l’accroissement des tensions inter-impérialistes et à la résurgence mondiale de la lutte des classes. «Le retour de l'eugénisme et du darwinisme social», écrivions- nous, «est le résultat d'immenses changements dans les forces sociales et les puissants intérêts de la classe dirigeante, qui nécessitent un climat intellectuel de plus en plus droitier.»

En février de cette année, le WSWS notait (article en anglais) que les «eugénistes d’aujourd’hui avaient trouvé un allié dans le gouvernement conservateur violement élitiste et anti-migrant de Johnson».

Le Premier ministre britanique Boris Johnson explique la réponse du gouvernement au COVID-19 lors d’une conférence de presse

Johnson a déclaré au Center for Policy Studies en 2013: «Quoi que vous pensiez de la valeur des tests de QI, il est certainement pertinent pour une conversation sur l'égalité que jusqu'à 16 pour cent de notre espèce aient un QI inférieur à 85.» La même année, en tant que maire de Londres rencontrant régulièrement les milliardaires, Johnson a écrit un article pour le Telegraph soutenant que les «super-riches» appartenaient à «trois catégories assez exclusives de l'être humain». Ils avaient tendance « à être bien au-dessus de la moyenne » dans «le raisonnement mathématique, scientifique ou du moins logique».

S'exprimant au Center for Social Justice en 2016, l'ancien chef conservateur Iain Duncan Smith, architecte de l'assaut sur les prestations sociales et défenseur d’un âge de la retraite repoussé à 75 ans, a déclaré que la sécurité sociale «piégeait les individus [...] et créait une sous-classe de plus en plus nombreuse ».

Le principal conseiller de Johnson, Dominic Cummings, a produit un document pour le secrétaire à l'Éducation Michael Gove, arguant que puisque l'intelligence était surtout une question de gènes, financer une éducation complète pour les enfants de la classe ouvrière était inutile. Cummings est responsable de l'embauche de l'eugéniste autoproclamé Andrew Sabisky comme conseiller spécial du gouvernement en février. Sabisky a participé, aux côtés des suprémacistes blancs et des fascistes, à la London Conference on Intelligence. Plusieurs universitaires britanniques et le chroniqueur de droite Toby Young, qui avait été nommé à la tête de l'organisme gouvernemental de surveillance des affaires étudiantes en janvier 2018, ont également assisté à l'événement.

Plus tard cette année-là, le vice-président du Parti conservateur pour la jeunesse, Ben Bradley, a déclaré dans un article de blog que la Grande-Bretagne allait bientôt «être noyée dans une vaste mer de chômeurs fainéants », avant de dire aux familles les plus pauvres: «Désolé mais le nombre d’enfants que vous avez est un choix; si vous ne pouvez pas vous permettre d’en avoir, arrêtez d’en faire! Les vasectomies sont gratuites. »

Le WSWS a commenté après l'embauche de Sabisky que, dans tous les cas, cette idéologie «a pris de l'importance auprès de la classe dirigeante en réponse à une tension accrue de la lutte des classes, dans des conditions de crise capitaliste profonde. Sa raison d’être fondamentale est de servir d’arme idéologique contre le marxisme et le mouvement socialiste – insistant sur une cause biologique plutôt que sociale des inégalités – et ses conséquences sont le dénigrement, la répression et la division raciale de la classe ouvrière. [...] Cette saleté réactionnaire est le résultat d'une décadence profonde de la politique de la classe dirigeante, qui prend de plus en plus des allures fascistes ».

Au cours des trois derniers mois, ce processus qui a commencé son cheminement dans les entrailles profondes de la société bourgeoise a explosé sur la scène mondiale, affectant des millions de personnes.

Pour la classe dirigeante représentée par Johnson, la pandémie est une «catastrophe malthusienne» inévitable et largement bénéfique; un «frein» à la population qui filtrera ceux qui sont «en trop» et les «inaptes». La mise en danger continue de la classe ouvrière et en particulier de ses sections les moins bien payées et de celles qui ont des complications de santé, la transformation des foyers d’accueil en lieux de massacre et l'incapacité de subvenir aux besoins essentiels des personnes âgées et infirmes, isolées chez elles, sont des crimes sociaux qui ont leurs racines dans cette idéologie de classe odieuse.

Ses conséquences ont été révélées de la façon la plus manifeste et la plus horrible dans l'abandon des personnes âgées. Vendredi dernier, le Guardian révéla que le gouvernement avait rejeté un plan de Public Health England [Agence nationale de la Santé] pour un confinement plus sûr des maisons de retraites et pour l’utilisation des hôpitaux Nightingale [hôpitaux de campagne] inutilisés pour la mise en quarantaine et les soins de leurs résidents. La proposition avait été soumise le 28 avril, alors qu'il était parfaitement clair que ce secteur était décimé par le coronavirus.

Le gouvernement s’est montré indifférent au sort de plus de 400 000 personnes âgées parce qu'il les considère, dans le langage du IIIe Reich, comme des «bouches inutiles». Au début de la crise, Jeremy Warner, rédacteur en chef adjoint et chroniqueur économique du Telegraph, a écrit: «Dans une perspective économique totalement désintéressée, le COVID-19 pourrait même s'avérer légèrement bénéfique à long terme en éliminant de manière disproportionnée les personnes âgées à charge. »

Tout s’est produit sans opposition d’une partie quelconque de l'élite dirigeante ou de ses serviteurs dans les médias, les syndicats et le Parti travailliste.

La même chose se déroule à l’international. En Allemagne, des politiciens et des figures des médias, dont des représentants du Parti de gauche, poussent à un retour au travail en alliance avec des attroupements néonazis et crachent sur le droit à la vie. Le président américain Donald Trump procède à une réouverture débridée de l'économie et à l'abandon des mesures sanitaires en alliance avec le Parti démocrate. Le gouvernement social-démocrate suédois dont la politique d'immunité collective de fait a produit un des taux de mortalité par habitant les plus hauts du monde, a été cité à maintes reprises comme le modèle à suivre.

Le coronavirus a mis à nu une classe dirigeante en état de décadence terminale, qui a perdu tout droit de gouverner et qui répond aux crises par des théories meurtrières « déterrées dans un cimetière médiéval » comme l'écrivait Trotsky à propos du fascisme des années 1930. Une solution rationnelle et humaine à cette catastrophe mondiale et à ses conséquences dépend de la force progressiste dans la société, la classe ouvrière internationale, de l'accomplissement de sa mission révolutionnaire et de la défaite, dans une lutte consciente pour le socialisme, de ces forces sociales rétrogrades.

(Article paru en anglais le 8 juin 2020)