Le lanceur d'alerte de la NSA en exil Edward Snowden condamne la persécution de Julian Assange et Chelsea Manning

Par Kevin Reed
10 décembre 2019

Jeudi dernier, dans une entrevue vidéo en direct de Moscou aux Right Livelihood Awards à Stockholm en Suède, Edward Snowden s'est fermement opposé à l'emprisonnement et à la persécution de Julian Assange, fondateur et éditeur de WikiLeaks, et de la lanceuse d’alerte Chelsea Manning.

Julian Assange est détenu sans inculpation par les autorités britanniques dans la prison de Belmarsh, à Londres, dans l'attente d'une audience d'extradition à la demande du gouvernement américain qui l'a inculpé de 17 chefs d'accusation pour violation de la loi sur l'espionnage. La santé d'Assange s'est détériorée de façon spectaculaire pendant son incarcération à Belmarsh, à la suite de sa détention arbitraire par les autorités britanniques à l'ambassade équatorienne à Londres, où il a obtenu l'asile politique en 2012.

Chelsea Manning est en prison au centre de détention fédéral de Tisdale à Alexandria, en Virginie, depuis mars pour outrage au tribunal pour avoir refusé de témoigner contre Assange devant un grand jury. Manning avait déjà passé sept ans dans une prison fédérale pour avoir divulgué à WikiLeaks les documents «Iraq War Logs», «Afghan War Diary» et «Cablegate» qui dénonçaient les crimes de guerre et les intrigues diplomatiques de l'impérialisme américain.

Edward Snowden

Edward Snowden a été interviewé par Amy Goodman de Democracy Now devant plus de 1000 personnes lors du 40e anniversaire du programme de prix connu sous le nom de «Prix Nobel alternatif». Ces prix internationaux ont été créés en 1980 pour «honorer et soutenir ceux qui apportent des réponses pratiques et exemplaires aux défis les plus urgents auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui».

Cette année, les récipiendaires des prix The Right Livelihood ont été la Suédoise Greta Thunberg, militante suédoise du climat, Guo Jianmei, avocate chinoise des droits des femmes, Davi Kopenawa, leader autochtone brésilien et l'organisation qu'il a cofondée, la Yanomami Hutukara Association, et Aminatou Haidar, leader des droits de l’homme sahraouis. Edward Snowden a reçu le prix en 2014.

Le prix Right Livelihood avait été décerné à Snowden «pour son courage et son habileté à révéler l'ampleur sans précédent de la surveillance étatique qui viole les processus démocratiques et les droits constitutionnels fondamentaux». En mai 2013, Snowden a sacrifié un emploi lucratif en tant qu'entrepreneur en TI pour la National Security Agency (NSA) en révélant au public que le gouvernement américain violait les droits démocratiques fondamentaux en stockant toutes ses communications électroniques.

Snowden a ensuite fourni au Guardian et au Washington Post un grand nombre de documents classifiés de sécurité et de renseignement qui prouvaient que le gouvernement américain et ses partenaires de la Five Eyes Intelligence Alliance étaient engagés, avec la collaboration des sociétés de télécommunications, dans un vaste programme de surveillance mondiale.

Pleinement conscient qu'il serait traqué par l'État américain pour ses révélations, Snowden s'est arrangé pour rencontrer les journalistes Laura Poitras et Glenn Greenwald à Hong Kong et leur fournir les documents top-secret. De là, il a demandé l'asile en Équateur via l'espace aérien russe et cubain, mais son passeport a été révoqué par le gouvernement américain et son voyage international a été interrompu à Moscou après avoir été accusé de deux chefs d'accusation de violation de la loi sur l'espionnage de 1917. Edward Snowden reste en Russie jusqu'à ce jour en vertu d'une demande d'asile politique.

Amy Goodman a commencé son entrevue avec Snowden en lui demandant comment il avait pris la décision en 2013 de révéler au public le programme mondial de surveillance de masse du gouvernement américain.

Snowden explique: «Il s'agissait d'un nouveau système qui voyait tout ce que vous faisiez et ne tenait aucun compte de la différence entre ceux qui étaient soupçonnés de crimes et ceux qui n'avaient rien fait de mal.

«C'est un système, le premier système de l'histoire, qui est témoin de tout. Chaque frontière que vous franchissez, chaque achat que vous faites, chaque appel que vous composez, chaque tour de téléphonie cellulaire que vous utilisez, chaque ami que vous avez, chaque article que vous écrivez, chaque site que vous visitez et chaque sujet que vous tapez sont maintenant entre les mains d'un système dont la portée est illimitée, mais qui n'est pas protégé. Et j'ai senti, malgré ce que la loi disait, que c'était quelque chose que le public devait savoir.»

La déclaration de Snowden a suscité des applaudissements soutenus de la part de l'auditoire de Stockholm. Goodman l'a ensuite interrogé sur l'accusation portée contre lui par le gouvernement américain qui l'a forcé à obtenir l'asile à Moscou.

Snowden a déclaré qu'il était «persécuté plutôt que poursuivi» et que la peine qu'il risque aux États-Unis pour avoir dit la vérité est «de mourir en prison». Il a continué: «Il ne s'agit pas de moi. Peu importe ce qui m'arrive. J'ai contribué. J'ai dit ce que j'avais à dire. Je pourrais être la meilleure personne sur terre, je pourrais être la pire personne de l'histoire et cela ne changera rien à votre avenir. Mais que se passera-t-il si les gens peuvent dire la vérité au public sur les faits, les programmes et les politiques les plus importants qui affectent nos vies au quotidien?»

Encore une fois, cette déclaration a été applaudie avec enthousiasme. Enfin, Goodman a interrogé Snowden au sujet de l'emprisonnement de Julian Assange à Londres et de l'emprisonnement de Chelsea Manning aux États-Unis.

Snowden a passé en revue la manière dont la loi sur l'espionnage a été utilisée contre des personnes qui ont révélé les crimes de l'impérialisme américain, en commençant par la publication par Daniel Ellsberg des documents du Pentagone en 1971.

«Quand vous regardez mon affaire et l'affaire Manning avant moi, et quand vous regardez l'affaire Ellsberg qui remonte aux années 1970, elles découlent toutes de la même loi en vertu de laquelle Julian Assange – qui, il devrait être clair, ne doit aucune allégeance aux États-Unis; il n'est pas citoyen américain, il est simplement éditeur travaillant dans les nouvelles – ils ont été inculpés en vertu de cette loi sur l'espionnage. Il s'agit d'une loi spéciale qui exclut absolument toute forme de procès équitable remontant aux années 1970.

«Quand Ellsberg a essayé de dire au jury pourquoi il avait fait ce qu'il avait fait, son avocat lui a demandé: «M. Ellsberg, pourquoi avez-vous copié les Pentagone Papers» – qui relataient l'histoire secrète de la véritable implication des États-Unis dans la guerre du Vietnam – le procureur du gouvernement a dit: "Objection! Ce n'est pas quelque chose que le jury est autorisé à entendre." Et le juge était d'accord. Il a fait taire Ellsberg. Et il a réduit au silence notre capacité d'entendre pourquoi ces choses ont été faites, et l’occasion pour le jury d’évaluer si c'était légal, mais aussi moral.»

Snowden a passé en revue le lien entre les documents du Pentagone, l'exposition des crimes de guerre de Chelsea Manning et ses propres révélations sur la surveillance de masse de la NSA.

«Ce qui a commencé avec Ellsberg comme une poursuite extraordinaire contre une personne isolée qui a contesté l'implication du gouvernement dans la guerre a été repris par une nouvelle génération de dénonciateurs comme Chelsea Manning qui a révélé la torture et les crimes de guerre, la détention illimitée de la part du gouvernement américain dans des endroits comme l'Irak et l'Afghanistan et Guantanamo Bay à Cuba, et par ma propre implication dans la révélation de la surveillance de masse mondiale.

«Et dans tous les cas, nous avons été accusés en vertu de cette même loi qui interdit au jury d'examiner si c'était quelque chose qui faisait plus de bien au public de savoir que de mal au gouvernement en termes d'inconvénients ou de risques théoriques du journalisme d'investigation dans une société libre.

Fait significatif, Snowden a souligné l'utilisation accélérée par l'administration démocrate de Barack Obama de la loi sur l'espionnage pour inculper les dénonciateurs. Il a dit: «Et c'est ici que nous arrivons à cette partie cruciale de l'histoire. Nous passons d'un cas individuel et exceptionnel qui ne s'est pas répété pendant des décennies et des décennies dans l'affaire Ellsberg, à un cas où, sous l'administration Obama, il a accusé plus de sources de journalisme en utilisant cette loi spéciale que tous les autres présidents de l'histoire des États-Unis réunis.»

Enfin, Snowden a tiré d'importantes conclusions sur les efforts du gouvernement Trump pour extrader Assange vers les États-Unis.

«Et maintenant, sous l'administration de Trump, on a fait un pas de plus. On est passé de la guerre du gouvernement des États-Unis contre les dénonciateurs à une guerre contre le journalisme avec la mise en accusation de Julian Assange, pour ce que même le gouvernement lui-même admet être du travail lié au journalisme. Et je pense que c'est une chose dangereuse, dangereuse, pas seulement pour nous, pas seulement pour Julian Assange, mais pour le monde et l'avenir.

«Si nous permettons aux démocraties développées d'emprisonner leurs critiques et dissidents politiques, ceux qui remettent en question la légalité, l'opportunité, la moralité de leurs politiques et la poursuite de leurs guerres, nous encouragerons les régimes les plus autoritaires du monde. Et nous serons ceux que nos enfants interrogeront quand ils se demanderont comment le monde dont ils ont hérité a vu le jour.»

La défense claire d'Assange par Snowden est d'autant plus importante à souligner dans des conditions où les médias d'entreprise et des sections de l'establishment politique international cherchent à créer un fossé entre le dénonciateur de la NSA et l'éditeur de WikiLeaks. Bien qu'il y ait d'importantes différences de perspectives politiques entre Snowden et Assange, il est clair que Snowden dépendait de WikiLeaks pour éviter d'être arrêté et poursuivi par le gouvernement américain, et plaide pour qu’on mette un terme à ses persécutions et pour sa remise en liberté.

Comme Snowden l'explique dans son livre biographique Permanent Record, il a reçu un soutien crucial de la rédactrice en chef de WikiLeaks, Sarah Harrison, lors de ses efforts pour demander l'asile, après avoir remis les documents de la NSA à Poitras et Greenwald à Hong Kong. Expliquant sa relation avec Harrison et WikiLeaks, Snowden a écrit: «Grâce à son expérience avec le site Web et en particulier avec le sort d'Assange, elle était prête à m'offrir les meilleurs conseils du monde en matière d'asile...

«Les gens ont longtemps attribué des motifs égoïstes au désir d'Assange de m'aider, mais je crois qu'il était vraiment investi dans une chose avant tout – m'aider à échapper à la capture. Que cela impliquait de perturber le gouvernement américain n'était qu'un bonus pour lui, un avantage accessoire, pas un but.»

Comme le montre l'interview de Stockholm, la défense d'Assange par Snowden est basée sur des considérations objectives. Il reconnaît la continuité entre la poursuite vindicative dirigée contre des dénonciateurs tels que Manning et lui-même et la tentative ouverte de faire taire, sinon de tuer, Julian Assange. La persécution de ces personnes courageuses est au premier plan de l'attaque contre les droits démocratiques par le gouvernement américain et ses alliés, et une tentative brutale d'intimider tous ceux qui voudraient dire la vérité au public sur les crimes de l'impérialisme.

(Article paru en anglais le 9 décembre 2019)