Où va le mouvement de grève en France

Par Alexandre Lantier
7 décembre 2019

Jeudi, plus d’un million de travailleurs et de jeunes ont fait grève et manifesté contre la réforme des retraites d’Emmanuel Macron. Des grèves de cheminots, d’enseignants et d’autres travailleurs ont continué hier, bloquant les transports et les écoles et provoquant des pénuries d’essence.

Ces évènements marquent une nouvelle étape dans la résurgence internationale de la lutte des classes. Au coeur de l’Europe, les lignes de classe émergent et les travailleurs démontrent leur vaste puissance, potentiellement révolutionnaire. La crainte de l’élite dirigeante ressort de l’article du New York Times sur la grève jeudi, intitulé: «Un jour de révolution en France contre Macron.»

La grande question – comme dans les grèves et mobilisations de masse au Chili, en Bolivie, au Liban et en Irak, les grèves de l’automobile aux USA et au Mexique et des cheminots britanniques – est le niveau pathologique des inégalités que produit le capitalisme. L’éruption des luttes de classe réfute ceux qui nient le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, ou qui font du genre ou de l’ethnie la division sociale fondamentale, non le critère de classe.

A man stands on a traffic light during a demonstration in Paris [Credit: AP Photo/Thibaud Camus]

Cette nouvelle étape de lutte soulève des questions politiques essentielles devant les travailleurs, avant tout la nécessité de construire une avant-garde socialiste.

Un an après l’entrée en lutte des «gilets jaunes», aucune de leurs revendications fondamentales n’a été accordée: pour l’égalité, des meilleurs conditions de vie, et la fin de la misère, de la répression policière et de la guerre. De plus en plus de travailleurs tirent la conclusion qu’il est temps de se mobiliser pour mettre fin au diktat de l’aristocratie financière.

On peut résumer ainsi la réaction de l’élite dirigeante: tant pis pour la démocratie! Jeudi, Macron a envoyé des blindés, des cannons à eau et des milliers de CRS attaquer des grévistes dans plusieurs villes de France. Un gouvernement qui règne sans soutien populaire envoie les forces de l’ordre réprimer la mobilisation contre une politique rejetée par 70 pour cent des Français.

En France, comme ailleurs, l’État capitaliste n’est qu’une dictature à peine voilée de l’élite financière.

Le développement d’une stratégie pour les travailleurs dans cette lutte exige une compréhension correcte de son caractère et de sa dynamique. Les travailleurs en France luttent non seulement contre Macron, mais contre le capitalisme mondial, enfoncé dans sa plus profonde crise politique et économique depuis les années 1930 et confronté à une résurgence de la lutte des classes.

La voie pour aller de l’avant est une lutte pour faire chuter Macron, et mobiliser des couches de plus en plus larges des travailleurs et des jeunes en France et à l’international.

Comment le faire? Il faut bâtir une alternative politique révolutionnaire. Les travailleurs ne peuvent se limiter, comme le propose le chef de la CGT stalinienne, Philippe Martinez, à des grèves ponctuelles pour exiger que Macron retire sa réforme et recommence à zéro en négociant ses réformes avec la CGT. Ce chemin mène à la défaite.

Un demi-siècle nous sépare de la dernière avancée majeure concédée aux travailleurs en France, quand la CGT a trahi la situation révolutionnaire de la grève générale de Mai 68 pour les avancées salariales des accords de Grenelle. Aujourd’hui la crise économique et politique du capitalisme est bien plus profonde. Il n’y aura pas d’issue réformiste à la lutte des classes.

La République en Marche (LRM) a toujours dit que Macron ne reculera pas. Après l’éruption de violents conflits sur la politique militaire au sommet de l’OTAN à Londres, le parti au pouvoir insistera – sous prétexte de renforcer la défense européenne et la compétitivité française – qu’il faut accorder des centaines de milliards d’euros à l’armée et à l’aristocratie financière. Laisser Macron au pouvoir, même s’il retire cette réforme-ci, ne fera que lui donner le temps d’en préparer d’autres.

La présentation par la CGT de sa stratégie, dont se font l’écho le Nouveau parti anticapitaliste et la France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, est frauduleuse.

La CGT n’a pas décidé cette semaine de lutter pour défendre les retraites. Pendant un an de lutte des «gilets jaunes», que les syndicats ont isolés et traités de néofascistes, les syndicats ont discuté et négocié sa réforme avec Macron, sachant qu’elle suscitait le rejet d’une écrasante majorité des Français. La CGT n’a appelé à la grève que le mois passé, face à des grèves sauvages à la SNCF et des mobilisations dans les hôpitaux et des écoles, car elle craignait de se faire déborder.

Comme dans d’autres luttes historiques, la CGT travaille avec l’État pour fatiguer et désorienter les travailleurs et préparer une trahison. La classe dirigeante comprend très bien son rôle. Ainsi, alors que les forces de l’ordre attaquaient les cortèges à Paris jeudi, le premier ministre Edouard Philippe a déclaré que «Dans l’ensemble les grèves et manifestations se passent comme c’était prévu» et qu’il voulait «rendre hommage aux organisations syndicales pour l'organisation.»

Pour les travailleurs, il s’agit d’ôter le contrôle de leurs propres luttes aux appareils syndicaux. Le Parti de l’égalité socialiste, section française du Comité international de la IVe Internationale (CIQI) appelle à la formation de comités d’action, indépendants des appareils syndicaux et de leurs alliés politiques. Dans ces comités, les travailleurs et les jeunes pourraient planifier et décider librement de leurs luttes. Ils peuvent faire appel à la solidarité de leurs frères et sœurs de classe en une lutte révolutionnaire contre Macron et toute l’aristocratie financière.

Contre le diktat des marchés financiers et le réarmement européen, l’appel au prolétariat international est une nécessité brûlante, comme l’a expliqué le CIQI en 2018 à propos des «gilets jaunes»:

Le caractère explosif des événements en France témoignent d’énormes contradictions sociales accumulées durant les trois décennies depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, et en particulier depuis le krach de 2008. La profonde haine du capitalisme et les conditions qu’il crée en France comme dans le monde – le niveau stupéfiant des inégalités sociales, l’accumulation sans fin de richesses par une infime partie de la population, la croissance de la pauvreté et des souffrances – remonte à la surface … Ce ne sont pas avant tout les conditions nationales qui propulsent les événements en France mais la situation mondiale.

Cette analyse s’est avérée correcte. 2019 a vu une éruption mondiale de manifestations et de luttes de classes. Elles ont réfuté les théories postmodernes des «populistes de gauche» petit-bourgeois exsoixantehuitards, inspirés par le titre du livre d’André Gorz, Adieux au prolétariat (1980). Dans L’Ère du peuple, publié en 2014, Mélenchon prétendait qu’il fallait «dépasser» le socialisme, et que «le peuple qui prend la place qu’occupait hier la ‘classe ouvrière révolutionnaire’».

Ces populistes nationaliste discrédités vont rapidement à droite. Jeudi, face à la grève, Mélenchon a salué la néofasciste Marine Le Pen, en disant que sa creuse déclaration de soutien aux grévistes était du «progrès» dans une direction «humaniste».

Contre eux, le PES insiste que la résurgence des luttes des classes démontre que les travailleurs sont la force révolutionnaire décisive, et qu’une lutte révolutionnaire pour le socialisme est en germe.

Le PES préconise la construction de comités d’action pour mobiliser toute la puissance industrielle des travailleurs, mettre les usines et lieux de travail sous contrôle démocratique des travailleurs, et exproprier les richesses de l’aristocratie financière. Il agira pour lier cette lutte à un mouvement pour forger l’unité internationale de la classe ouvrière, transférer le pouvoir politique aux travailleurs, et réorganiser la vie économique sur la base non du profit mais des besoins sociaux.