Les élections espagnoles et la montée du parti fascisant Vox

Par Alex Lantier
13 novembre 2019

La montée rapide du parti fasciste Vox aux élections espagnoles de dimanche est une mise en garde contre les graves dangers politiques auxquels font face les travailleurs en Espagne et dans le monde. Face à la montée des manifestations politiques et de la colère contre les inégalités sociales, la classe dirigeante s’oriente vers la création d’États policiers fascistes chargés de réprimer violemment l’opposition sociale dans la classe ouvrière.

Javier Ortega Smith, secrétaire général du parti d’extrême droite Vox, s’adresse aux partisans réunis devant le siège du parti en attendant les résultats des élections générales à Madrid, le dimanche 28 avril 2019. (AP Photo - Manu Fernandez)

Les responsables de Vox ont publiquement salué le bilan de «l’armée nationale» du généralissime Francisco Franco, le dictateur fasciste qui a lancé un coup d’État en 1936 contre la radicalisation croissante de la classe ouvrière sous la seconde République espagnole. La guerre civile qui en a résulté a fait plus d’un quart de million de morts et imposé une dictature qui a gouverné l’Espagne jusqu’en 1978, trois ans après la mort de Franco. Franco a interné des centaines de milliers de personnes dans des camps de concentration, interdit les grèves et les partis politiques, censuré la presse et fait torturer des milliers de personnes par la police secrète.

Les travailleurs en Espagne et dans toute l’Europe ont tellement méprisé le régime franquiste après sa chute que lorsque la fondation de Vox en 2014, il n’a reçu pratiquement aucun soutien. Pendant plusieurs années, malgré ses liens étroits au sein de l’armée et du Parti populaire (PP), Vox a obtenu 50.000 voix ou moins, soit bien moins d’un pour cent des voix.

Cependant, le vote pour Vox a fait un bond en avant après la brutale répression policière du référendum pacifique sur l’indépendance catalane, en octobre 2017, en particulier dans le contexte d’attaques nationalistes espagnoles dans les médias envers les manifestations de masse à Barcelone qui s'opposaient à l’emprisonnement des prisonniers politiques nationalistes catalans le mois dernier. Dimanche, Vox a remporté 3,6 millions de voix, soit 15 pour cent, en doublant ainsi son groupe parlementaire de 24 à 52 sièges — le troisième derrière seulement le Parti socialiste espagnol (PSOE) et le PP.

La montée de Vox s’inscrit dans une tendance générale de la politique capitaliste européenne vers la croissance des partis néo-fascistes, le nationalisme et la légitimation publique officielle des dictateurs fascistes.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) est actuellement le troisième plus grand parti d’Allemagne, après des années de propagande de professeurs et de fonctionnaires d’extrême droite pour légitimer le militarisme et minimiser les crimes génocidaires du Nazisme. Les manifestations de masse contre l’AfD n’ont fait qu’intensifier la détermination de l’élite dirigeante à réhabiliter le nazisme. La semaine dernière, le président parlementaire Wolfgang Schäuble a dénoncé une «attitude pacifiste» comme le résultat désastreux de la défaite nazie dans la Seconde Guerre mondiale, qu’il a appelée «la catastrophe de 1945».

En France, alors qu’il lançait il y a un an une répression brutale contre les manifestations contre les inégalités sociales, le président Emmanuel Macron a salué le dictateur, collaborateur des nazis, Philippe Pétain, comme un «grand soldat». Au milieu d’une colère croissante face à ses coupes sociales, Macron continue de faire appel à l’extrême droite, accordant récemment un entretien contre les migrants et le voile musulman au magazine d’extrême droite Valeurs actuelles. En conséquence, les sondages montrent qu’il battrait à peine Marine Le Pen, candidate néo-fasciste à l’élection présidentielle, par 55 pourcents contre 45.

La montée du fascisme dans la politique officielle européenne ne signifie pas un retour au soutien populaire de masse dont jouissaient le Parti nazi, le Parti national fasciste de Mussolini ou la Phalange franquiste. Pour l’instant, il s’agit d’une campagne politique soigneusement mise en scène, menée depuis le sommet, pour promouvoir une opposition violente, de droite et nationaliste aux protestations sociales et politiques.

L’ascension de Vox en est un exemple classique. Vox a fait un bond en avant fondé sur sa propagande anti-catalane au milieu d’une vague énorme des dénonciations du référendum sur l’indépendance dans les médias. Aucun mouvement de masse n’a vu le jour en Espagne pour répondre aux appels de Vox à déployer l’armée et exécuter les «criminels» politiques en Catalogne. Les sondages confirment que de larges majorités d’Espagnols soutiennent un règlement négocié en Catalogne, malgré l’hystérie anti-catalans dans les médias.

La promotion de Vox et de Franco vient en grande partie de la machine d’État. Le PSOE a permis à Vox de se joindre officiellement à son procureur pour persécuter des fonctionnaires catalans condamnés le mois dernier à dix ans de prison pour avoir organisé le référendum pacifique de 2017. En juin, la Cour suprême a rendu une décision extraordinaire en l’honneur de «don Francisco Franco». Elle a déclaré que son auto-proclamation du 1er octobre 1936 en tant que dirigeant de l’Espagne pendant la guerre civile avait fait de Franco le chef de l’État. Ceci avait effectivement décidé que le coup d’État de Franco était légitime.

Enfin, l’élite dirigeante s’est entièrement concentrée sur la campagne électorale pour s’attaquer aux manifestations de masse en Catalogne, qu'elle a sauvagement réprimé avec des centaines d’arrestations. Les travailleurs se préoccupent des questions comme les emplois, les programmes sociaux et l’arrêt de la violence des militaires et des policiers. Ces questions n’étaient plus à l’ordre du jour. Le gouvernement intérimaire du Parti socialiste (PSOE), parlant au nom de toute la classe capitaliste, avait déjà écrit à l’Union européenne (UE) en promettant des milliards d’euros en réductions sociales et en augmentations des dépenses militaires. Tout cela a eu pour effet de booster Vox.

L’incapacité de la bourgeoisie à obtenir un soutien plus large pour sa campagne pro-fasciste jusqu’à présent ne peut, cependant, être un motif de complaisance. La menace fasciste s’accroît et ses partis gagnent de plus en plus de soutien grâce à leur promotion constante comme seul remplaçant aux partis officiels méprisés.

Il y a trente ans, les propagandistes bourgeois proclamaient que la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991 signifiait la «fin de l’histoire» et le triomphe de la démocratie capitaliste. En fait, la bourgeoisie européenne n’avait résolu aucune des contradictions du capitalisme qui la poussaient à parier son destin sur les régimes fascistes dans les années 1930. Confrontée à une colère explosive face aux inégalités sociales produites par des décennies d’austérité post-soviétique dans l’UE et de chômage de masse, la classe dirigeante prépare à nouveau la dictature.

Les élections espagnoles de dimanche ont révélé l’effondrement du système parlementaire établi en 1978 lors des pourparlers entre les fascistes franquistes, le PSOE et les staliniens espagnols. Le duopole du PSOE-PP au cœur de ce régime s’est effondré. Chacune des quatre élections qui se sont déroulées en Espagne depuis 2015 a abouti à la création d’un parlement sans majorité et aucun parti n’a été en mesure de réunir une majorité parlementaire depuis lors. La classe dirigeante répond, par l’intermédiaire de Vox, en se tournant vers le franquisme.

La tâche critique dans cette situation est de construire une direction révolutionnaire internationale dans la classe ouvrière, c’est-à-dire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en Espagne et au niveau international. Une opposition profonde et historiquement enracinée contre le fascisme et le nationalisme existe au sein de la classe ouvrière européenne. Mais elle ne peut être mobilisée sans un règlement de comptes politique avec les professeurs staliniens et pablistes, les officiers de l’armée et les bureaucrates syndicaux qui composent Podemos.

Fondé en 2014 en tant que parti «démocrate radical», Podemos appelle depuis 2015 à des gouvernements de coalition avec le PSOE pro austérité, pro-guerre. Il est constamment en train de promouvoir le nationalisme espagnol et d’indiquer son soutien au marché avec le diable que fut la transition de 1978. Le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, s’est vanté en 2017 d’être un meilleur nationaliste que l’aile droite: «Nous ne leur permettrons pas de dire qu’ils sont plus patriotes que nous.»

Podemos se précipite de plus en plus vers la droite, achevant son intégration dans la machine d’État de la police. Le mois dernier, Iglesias a de nouveau promis sa loyauté au PSOE alors qu’il sévissait contre les nationalistes catalans. En faisant le tour de la Catalogne pour applaudir la police et déclarant avec joie que «les relations institutionnelles entre les forces de police fonctionnent».

La posture de pseudo-gauche et la politique nationaliste réactionnaire de Podemos bloquent l’opposition de la classe ouvrière au PSOE depuis sa gauche. Cela permet à Vox de se positionner comme le seul opposant de l’alliance qui va du Podemos et du PSOE au PP.

Des manifestations de masse explosives et des luttes de la classe ouvrière se déroulent déjà à travers l’Europe et au-delà. La lutte pour unifier les travailleurs au-delà de toutes les divisions linguistiques et régionales en Espagne ne peut être menée qu’avec leurs frères et sœurs de classe à travers le continent européen. L’objectif d’une telle lutte sera de prendre le pouvoir de l’État et construire une société socialiste. Cette lutte sapera la politique réactionnaire et nationaliste impopulaire de la bourgeoisie. Cette lutte est inséparable de la lutte pour construire des sections du CIQI en Europe et dans le monde.

(Article paru d’abord en anglais le 12 novembre 2019)