Les libéraux du Canada s'accrochent au pouvoir et forment un gouvernement minoritaire avec le tiers des votes exprimés

Par Roger Jordan et Keith Jones
23 octobre 2019

Le gouvernement libéral du Canada, dirigé par Justin Trudeau, s'est accroché au pouvoir après les élections fédérales de lundi, avec 157 des 338 sièges de la Chambre des communes. Il manque donc 13 sièges aux libéraux pour former une majorité.

Trudeau devra donc travailler avec les néo-démocrates (NPD) ou le Bloc québécois ou, dans des cas exceptionnels, avec les conservateurs de l'opposition officielle, pour adopter une loi. Le partenaire le plus probable des libéraux est le NPD social-démocrate qui, poussé par ses alliés syndicaux, a passé les derniers jours de la campagne à auditionner pour le rôle de partenaire junior dans une alliance gouvernementale dirigée par les libéraux. Entre autres, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a, à maintes reprises, présenté les libéraux proguerre et proaustérités comme un allié «progressiste» contre les conservateurs.

Les élections de lundi laissent le Parti libéral, qui a perdu des sièges et des voix dans toutes les régions du pays, considérablement affaibli. En 2015, lorsque les libéraux ont pris le pouvoir en exploitant l'opposition de masse au gouvernement conservateur de droite de Stephen Harper, ils ont obtenu 39,5 % des suffrages populaires avec une participation électorale de 68 %. Lundi, les libéraux ont obtenu l'appui de moins d'un tiers des électeurs, soit 33,1 %, avec un taux de participation d'environ 66 %.

Les conservateurs, en grande partie grâce à l'appui solide de l'Alberta et des autres provinces des Prairies, ont en fait devancé les libéraux au vote populaire. Cependant, leur part du vote de 34,4 % n'était guère plus qu'un gain de 2 % par rapport à leur défaite de 2015, lorsque le parti a remporté 31,9 % des voix. Les conservateurs ont remporté 22 sièges de plus qu'en 2015, soit 121 députés.

La campagne électorale de 2019 s'est surtout distinguée par son esprit de clocher et son caractère dégradé et frauduleux. Par un accord tacite entre tous les partis, il n'a pas été question du réarmement de l’impérialisme canadien et de son alliance avec Washington dans les intrigues, les agressions et les guerres dans le monde entier. De même, il n'y a pas eu de discussion de fond sur les inégalités sociales croissantes et les attaques contre les droits démocratiques, y compris la criminalisation de l'opposition de la classe ouvrière par des lois antigrèves.

Dans l'ensemble, les résultats des élections révèlent de manière déformée l'aliénation croissante de larges couches de la population à l'égard de l'establishment politique. Après quatre années de hausse des dépenses militaires du gouvernement Trudeau, d'austérité continue dans le domaine de la santé et d'autres services publics, de réduction des impôts des sociétés et de coopération à la répression anti-immigrante de Trump, les illusions envers le caractère «progressiste» des libéraux se sont largement dissipées. Dans la mesure où elles subsistent, c'est dû au rôle fourbe de la bureaucratie syndicale, qui a investi des millions de dollars dans des publicités électorales qui prétendaient que la priorité principale devait être d'empêcher une victoire conservatrice, c'est-à-dire qu'il fallait «voter stratégiquement» pour les libéraux.

Le bilan de Trudeau en faveur de la guerre et de l'austérité a été souligné par la réaction chaleureuse de la Maison-Blanche à sa réélection. Écrivant sur Twitter, le président américain Donald Trump a déclaré: «Félicitations à Justin Trudeau pour cette grande victoire qui n’a pas été facile. Le Canada est bien servi. J'ai hâte de travailler avec vous pour l'amélioration de nos deux pays.»

Trudeau ne s'est pas seulement joint à la répression anti-immigrante de Trump. Son gouvernement a également intégré davantage le Canada dans les principales offensives militaires et stratégiques de Washington contre la Chine et la Russie et dans le Moyen-Orient riche en pétrole.

Le principal vainqueur des élections de lundi a été le Bloc québécois (BQ), le parti souverainiste frère du Parti québécois. Le BQ a remporté 32 sièges, contre 10 en 2015 et seulement quatre en 2011, et il est maintenant le troisième plus important parti du Parlement. Le BQ a mené une campagne chauvine de droite qui combinait la promotion du projet de loi 21, la nouvelle loi québécoise discriminatoire à l'égard des minorités religieuses, des attaques contre Ottawa pour avoir prétendument privilégié le secteur automobile de l'Ontario et des promesses démagogiques pour mener la lutte contre le changement climatique.

La bonne performance du Bloc est surtout attribuable au rôle pernicieux joué par Québec solidaire (QS), un parti de la pseudo-gauche. Depuis sa fondation en 2006, Québec solidaire s'emploie à ressusciter des illusions sur le caractère progressiste du nationalisme québécois et du mouvement souverainiste dirigé par le Parti québécois. QS a notamment présenté comme étant «légitime» le tollé réactionnaire, générée par les journaux à sensation, au sujet des «accommodements excessifs» accordés aux immigrants et aux minorités religieuses. Ces soi-disant «débats» ont été à l'origine du projet de loi 21.

Dans son discours le soir des élections, le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, a dû admettre que le succès de son parti ne reflète pas un appui de masse à la séparation du Québec du reste du Canada.

La résurgence du Bloc fait partie d'une croissance des forces populistes à travers le Canada qui utilisent le nationalisme et le régionalisme pour exploiter les frustrations liées à la stagnation et à la baisse du niveau de vie et au délabrement des services publics pour promouvoir les intérêts et les ambitions des factions rivales de l'élite dirigeante au Canada.

Dans des conditions de crise capitaliste mondiale et de résurgence de la lutte des classes, la classe dirigeante du Canada, tant anglophone que francophone, exploitera les différences régionales, linguistiques et ethniques pour favoriser les divisions entre les travailleurs et pousser la politique plus à droite. Blanchet l'a confirmé dans ses propos lundi soir, lorsqu'il a déclaré que les libéraux devraient promettre de renforcer les protections chauvines de type «discrimination positive» pour la langue française au Québec s'ils veulent obtenir l'appui des députés du BQ au Parlement.

L'ascension du Bloc a été l'une des manifestations de la croissance du régionalisme dans les résultats des élections. L'Alberta et la Saskatchewan ont également été balayées par les conservateurs, ce qui a coûté au ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale et au ministre des Ressources naturelles Amarjeet Sohi leur siège respectif à Regina et Edmonton. Avec plus de 64 % des voix en Saskatchewan et 69 % en Alberta, les conservateurs ont remporté les 48 sièges, sauf un, des deux provinces.

Au cours de la campagne, le premier ministre populiste de droite du Parti conservateur uni, Jason Kenney, a déclaré que la réélection d'un gouvernement libéral favoriserait la montée du séparatisme en Alberta. Kenney a exploité les frustrations de la population à la suite de l'effondrement du boom énergétique dans l'Ouest canadien après 2014 pour défendre sans vergogne les intérêts des grandes pétrolières.

Accusant les libéraux, leur taxe carbone et leur incapacité à faire avancer les projets de pipelines d’être responsables des malheurs de l'industrie pétrolière, Kenney a présenté des plans pour une attaque massive contre les services publics et les droits des travailleurs. Il s'est également engagé à tenir un référendum en 2021 pour exiger des changements au système de péréquation du Canada afin d'assurer l'accès aux services publics partout au pays.

Le NPD a subi une débâcle, n'élisant que 24 députés et n'obtenant que 15,9 % des suffrages, soit près de 4 points de pourcentage de moins que lors de sa campagne électorale désastreuse de 2015, sous l'ancien ministre du Cabinet libéral du Québec, Thomas Mulcair, un admirateur avoué de Margaret Thatcher.

Néanmoins, Singh, les hauts dirigeants du NPD et la plupart des médias de la grande entreprise ont tenté de présenter le résultat du NPD comme une victoire, car plus tôt cette année, il avait de la difficulté à rester au-dessus de 10 % dans les sondages. Le NPD de Singh a été pratiquement anéanti au Québec, et seul Alexandre Boulerice a conservé son siège. Il y a tout juste huit ans, sous Jack Layton, les sociaux-démocrates ont remporté 59 sièges dans cette province.

Singh, néanmoins, espère toujours atteindre son objectif électoral principal, soit la formation d'une sorte d'alliance gouvernementale avec les libéraux de Trudeau. Les 24 sièges du NPD permettront au parti d'obtenir une majorité pour Trudeau. Toutefois, leur influence sera limitée par le fait que les libéraux peuvent aussi se tourner vers le Bloc pour obtenir l'appui du Parlement.

S'exprimant depuis sa circonscription de Vancouver tard lundi soir, Singh a souligné les six «priorités clés» qu'il a décrites plus tôt ce mois-ci comme base des discussions sur une alliance postélectorale. Comme par hasard, ces six éléments s'harmonisent avec les engagements stratégiques du Parti libéral. Ils comprennent un programme national d'assurance-médicaments, des investissements dans le logement abordable, un plafond sur les factures de téléphone cellulaire et des mesures pour lutter contre les changements climatiques.

Même si ces vagues promesses étaient tenues, elles ne contribueraient en rien à renverser la pauvreté et la misère sociale généralisées auxquelles sont confrontées de vastes couches de la population.

Le NPD et ses partisans syndicaux n'ont pas l'intention de contester les prérogatives de la bourgeoisie canadienne. En échange d'un meilleur accès aux corridors du pouvoir et d'une coopération corporatiste accrue avec le gouvernement et l'industrie, ils ont plutôt l'intention d'utiliser leur rhétorique électorale de «gauche» pour fournir une couverture politique à un gouvernement de droite pro-grande entreprise dirigé par les libéraux, longtemps le parti fédéraliste préféré de l'élite dirigeante canadienne.

Les Verts, qui ont obtenu 6,5 % des voix et trois sièges, contre un en 2015, seront également représentés au nouveau parlement. Jody Wilson-Raybould, ancienne procureure générale de Trudeau, qui a été forcée de quitter le caucus libéral pendant l'affaire SNC-Lavalin, a conservé son siège à Vancouver comme indépendante.

Le parti d'extrême droite nouvellement formé, le Parti populaire du Canada, a obtenu un peu plus de 290.000 voix, soit 1,6 % du suffrage. Son chef, Maxime Bernier, l'ancien ministre sous Harper qui, en 2017, a failli remporter la direction du Parti conservateur, n'a pas réussi à conserver son siège dans le Québec rural.

Trudeau devra maintenant décider s'il doit chercher une alliance officielle avec le NPD, sous la forme d'une coalition, ou fournir un accord de confiance, ou s'il lui faudra négocier un appui sur une base ponctuelle.

Quelle que soit la forme que prendra une alliance entre le NPD et les libéraux, elle servira de base à une intensification de l'assaut contre la classe ouvrière au pays et au réarmement et au militarisme à l'étranger. Elle sera soutenue jusqu'au bout par les syndicats, qui utiliseront leur appareil pour réprimer la lutte des classes, comme ils l'ont fait pendant la campagne électorale en sabotant la lutte du personnel de soutien scolaire en Ontario contre le gouvernement populiste de droite de Ford.

Pour sa part, le chef du Parti conservateur Andrew Scheer, pour reprendre ses propres mots, a dit à Trudeau qu’il allait «l’avoir à l’oeil». Le chef conservateur sait très bien qu'il y a une puissante faction de la classe dirigeante qui est aigrie contre Trudeau, parce qu'elle considère que son gouvernement n'est pas assez agressif pour mener une guerre de classes au pays et pour défendre ses intérêts impérialistes prédateurs sur la scène internationale.

(Article paru en anglais le 22 octobre 2019)