Les médias australiens protestent contre les attaques du gouvernement contre la liberté de la presse

Par Oscar Grenfell
23 octobre 2019

Les plus grandes sociétés médiatiques australiennes ont lancé lundi une vaste campagne publique contre la répression du gouvernement contre la liberté de la presse. Tous les quotidiens les plus importants du pays, y compris ceux de News Corp et de Nine Entertainment, ont caviardé leurs pages de couverture pour protester contre les attaques du gouvernement contre les médias, notamment les descentes de police visant les journalistes et la poursuite des dénonciateurs.

The blacked-out covers of News Corp papers across the country

La campagne, intitulée «Your right to know» (Votre droit de savoir), fait suite aux descentes de la police fédérale australienne en juin dernier contre le siège social de l’Australian Broadcasting Corporation à Sydney et au domicile d’Annika Smethurst, une rédactrice politique de News Corp.

Depuis ces opérations sans précédent, les ministres du gouvernement de coalition au pouvoir ont refusé d’écarter la possibilité de poursuivre les journalistes impliqués dans des reportages dénonçant des crimes de guerre australiens présumés en Afghanistan et des projets d’expansion des activités d’espionnage sur le plan intérieur.

Cette menace est une application claire du «précédent Assange» par le gouvernement. L’arrestation du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, à Londres en avril dernier, et le dévoilement en mai de 17 accusations portées contre lui en vertu de la US Espionage Act (loi de contre-espionnage des États-Unis) pour des activités de publication légales, ont ouvert la voie à une attaque contre les journalistes et la liberté des médias dans le monde.

Dans un communiqué de presse publié lundi, les responsables de la campagne ont déclaré que la position du gouvernement «met en lumière les menaces qui pèsent en permanence sur la liberté des médias et qui entravent les tentatives visant à demander des comptes aux personnes et aux organisations puissantes en intimidant et en punissant sévèrement ceux qui osent parler, souvent lorsqu’ils ne savent vers qui se tourner.»

The front page of the Sydney Morning Herald on Monday

Le communiqué de presse explique: «L’objectif de notre campagne est de pousser le gouvernement fédéral à lever son voile du secret. Elle fait suite à l’adoption d’environ 75 lois relatives au secret et à l’espionnage au cours des deux dernières décennies, qui criminalisent dans les faits le travail de journalisme et pénalisent la dénonciation, même lorsque ces derniers révèlent des actes répréhensibles ou des informations importantes sur les décisions que le gouvernement prend.»

La publicité télévisée de la campagne «Your right to know» souligne les implications de cette loi draconienne pour les gens ordinaires. Elle fait remarquer qu’en vertu de diverses lois et réglementations sur le secret, les dénonciateurs sont empêchés de divulguer aux journalistes des informations allant des abus dans les établissements de soins aux personnes âgées aux mesures de surveillance gouvernementales.

Le directeur général du réseau ABC, David Anderson, a lancé comme mise en garde que «l’Australie risque de devenir la démocratie la plus secrète au monde». Hugh Marks de Nine Entertainment a pour sa part déclaré: «Cet enjeu va bien au-delà des simples médias. Il s’agit de défendre le droit fondamental de chaque Australien d’être bien informé des décisions importantes que le gouvernement prend en son nom.»

Dans des articles et des déclarations sur Twitter, des journalistes soulignent les conditions oppressantes auxquelles ils sont confrontés. Le rédacteur en chef en matière de sécurité nationale du quotidien The Australian, Paul Malley, écrit par exemple: «J’aimerais bien pouvoir vous parler de mon expérience la plus récente en matière de sécurité nationale, mais si je le faisais, je pourrais finir en prison.»

La campagne a été lancée au beau milieu d’une série de poursuites pour dénonciation.

David McBride, un ancien avocat militaire qui a divulgué des documents révélant l’illégalité de gestes posés par l’armée australienne en Afghanistan, risque des années de prison pour violation du secret. «Witness K» (le témoin K), un ancien agent des services secrets australiens, et son avocat, Bernard Collaery, sont également poursuivis pour avoir révélé l’existence d’activités d’espionnage australien au Timor oriental. Quant à Richard Boyle, un employé de l’Australian Tax Office, le ministère du Revenu de l’Australie) qui a dénoncé des abus de pouvoir, y compris des pratiques agressives de recouvrement de dettes, il a été accusé de 66 chefs d’accusation.

Les sociétés médiatiques, ainsi que le syndicat des journalistes Media, Entertainment and Arts Alliance, réclament toute une série de changements législatifs, notamment le droit de contester tout mandat policier contre les journalistes et les organisations médiatiques; le droit d’exemption pour cause d’intérêt public pour les journalistes en vertu des lois sur la sécurité; le droit à la protection pour tout dénonciateur; de nouvelles limitations quant aux types de documents que les gouvernements peuvent qualifier de secrets; un système de droit à l’information «fonctionnant correctement»; et un relâchement des lois en matière de diffamation.

La campagne exprime une vague d’hostilité parmi les journalistes à l’égard des mesures autoritaires visant à supprimer les preuves d’actes répréhensibles de la part du gouvernement et à museler la presse.

Les préoccupations des conglomérats des médias sont bien différentes. Depuis des décennies, ils fonctionnent comme des partenaires des gouvernements et des agences de renseignement, supprimant volontiers maintes informations sur toute une série de questions de «sécurité nationale», y compris le rôle de premier plan joué par l’Australie dans la confrontation des États-Unis avec la Chine et dans la persécution d’Assange.

L’opposition des conglomérats des médias aux mesures gouvernementales est fondée sur la crainte que cette récente législation ne mine leurs modèles d’affaires lucratifs et ne les expose à des poursuites en justice coûteuses et dommageables. Bon nombre des déclarations contenues dans les publications des sociétés médiatiques sont des appels plaintifs à rétablir les relations intimes qui existent depuis des décennies entre les médias de l’establishment et les autorités.

Le caractère tiède de la campagne officielle est bien résumé par l’éditorial paru lundi dans The Age dans lequel le quotidien déclare qu’il ne «cherche aucunement à mettre la sécurité nationale en danger.»

L’éditorial explique: «The Age ne croit pas que les descentes de police contre les journalistes devraient être interdites. Mais nous soutenons que la police devrait faire valoir son point de vue auprès d’un juge principal et que tout mandat de perquisition émis devrait être jugé dans l’intérêt national.» Le quotidien ne demande donc qu’un «juste équilibre» entre «transparence et bon sens».

Pour leur part, les principaux députés travaillistes de l’opposition cherchent à récupérer cyniquement la campagne. Lors d’une demande parlementaire de renseignements lundi, la sénatrice travailliste Kristina Keneally a brandi des copies des journaux caviardés devant des représentants de la police fédérale australienne.

Le dirigeant travailliste Anthony Albanese s’est présenté pour sa part avec une pile de journaux à la Chambre des représentants avant de tweeter qu’il était «fier d’être aux côtés des journalistes australiens qui luttent pour protéger la liberté de la presse».

Les journalistes et les défenseurs des droits démocratiques doivent rejeter cette attitude avec tout le mépris qu’elle mérite. Les gouvernements travaillistes successifs ne se sont pas gênés en effet pour adopter les unes après les autres toute une série de lois draconiennes en matière de «sécurité nationale», notamment sous le prétexte fallacieux de la «lutte contre le terrorisme». Et lorsque dans l’opposition, ils ont apporté un soutien bipartite à toute une série de lois répressives. Pensons notamment à l’adoption, l’an dernier, d’une loi sans précédent sur l’ingérence et l’espionnage étrangers.

Outre l’élargissement des peines d’emprisonnement pour les dénonciateurs, ces lois visent explicitement à créer des conditions permettant de poursuivre les journalistes. Elles érigent en infraction pénale le fait de «traiter» toute information «pouvant porter atteinte» à la «sécurité nationale». L’expression «traiter» est définie de façon à couvrir toute une longue liste d’activités telles que «recueillir», «posséder», «enregistrer», «copier», «modifier», «dissimuler», «communiquer», «publier» et «rendre disponible».

La répression bipartite démontre également la nécessité pour les journalistes de briser le silence prolongé des médias australiens sur la persécution d’Assange. En accord avec le soutien de l’establishment politique à la vendetta menée par les États-Unis contre le fondateur de WikiLeaks, les publications des sociétés médiatiques occultent depuis de nombreuses années des informations sur sa situation désespérée, tout en répétant les calomnies concoctées par les services secrets américains pour le discréditer.

Dans un article d’opinion publié lundi par le Sydney Morning Herald, Jennifer Robinson, l’un des avocats d’Assange, a souligné le lien direct entre la persécution de son client et les atteintes à la liberté de la presse en Australie.

Robinson écrit que des publications telles que le New York Times et le Washington Post ont reconnu que l’acte d’accusation américain contre Assange «criminalise les pratiques journalistiques utilisées par ces journaux dans l’intérêt public».

L’avocate poursuit: «Non seulement l’Australie a refusé de prendre la défense d’Assange et de condamner cette attaque contre la liberté d’expression, mais le gouvernement poursuit maintenant ce précédent au pays.

«On ne peut nier les parallèles avec les descentes contre l’AFP et les journalistes australiens et l’acte d’accusation d’Assange: les deux incidents impliquent la réception et la publication d’informations classifiées sur l’Afghanistan, y compris de preuves d’éventuels crimes de guerre américains et australiens».

(Article paru en anglais le 22 octobre 2019)