Le Fonds de solidarité FTQ commandite une allocution du chef conservateur de droite Andrew Scheer

Par Laurent Lafrance
21 octobre 2019

Le mois dernier, à quelques jours du lancement de la campagne électorale fédérale, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) a invité le chef du Parti conservateur, le très à droite Andrew Scheer, à prononcer un discours sur les grandes orientations de son parti et son plan pour le Québec.

Dans le contexte où les classes dirigeantes canadienne et québécoise se tournent vers des politiques de plus en plus droitières et chauvines, il n’est pas surprenant que la CCMM, qui parle pour la grande entreprise de la région métropolitaine, ait accueilli chaleureusement le chef conservateur. Le fait le plus notable de l’allocution de Scheer, cependant, est qu’elle a été parrainée par le Fonds de solidarité, un fonds d’investissement étroitement lié à la Fédération des travailleurs du Québec, la plus grande centrale syndicale de la province. La raison est devenue évidente durant son discours.

À la satisfaction du président de la CCMM, Scheer s’est engagé à ne pas annuler la décision de l’actuel gouvernement libéral de rétablir le généreux crédit d’impôt offert aux fonds d’investissement comme le Fonds de solidarité FTQ, le Fondaction de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et les autres fonds syndicaux similaires que le gouvernement Harper avait décidé d’éliminer progressivement en 2013. Soulignant le rôle qu’ont joué et jouent toujours ces fonds dans l’économie capitaliste de la province, Scheer a déclaré: «Au Québec, les fonds de travailleurs sont un exemple de recette gagnante où les actionnaires et les entreprises partenaires y trouvent leur compte au profit de la croissance économique dans toutes les régions de la province».

Ce développement constitue un sérieux avertissement pour toute la classe ouvrière canadienne. Même si les syndicats canadiens comme le Congrès du travail du Canada et Unifor, ainsi que leurs homologues au Québec, sont à la tête d’une campagne agressive «N’importe qui, sauf les conservateurs» visant à faire réélire le PLQ impérialiste et proaustérité de Trudeau, ils sont aussi prêts à promouvoir un politicien encore plus ouvertement à droite lorsque celui-ci affirme qu’il protégera les privilèges de la bureaucratie syndicale.

La création du Fonds FTQ en 1983 marquait, au Québec, le tournant des syndicats vers le corporatisme et un nationalisme de plus en plus virulent. Le Fonds incarne l’intégration croissante des syndicats dans la gestion du système capitaliste et le développement d’intérêts carrément hostiles aux travailleurs qu’ils disent représenter. Si certains chefs syndicaux jouissent aujourd’hui de salaires à six chiffres et de relations privilégiées avec l’élite, c’est entre autres grâce aux fonds syndicaux.

Né d’une collaboration consciente entre la bureaucratie syndicale et les élites québécoise et canadienne dans le contexte d’une montée de la lutte des classes internationale, le Fonds visait à la fois à empêcher un mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le capitalisme, et renforcer le contrôle de la bourgeoisie francophone sur l’économie de la province à travers le développement et le financement d’entreprises québécoises.

À cette époque, le gouvernement de René Lévesque, suivant les politiques de Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne, a répondu à la récession économique de 1981-82 en attaquant les acquis sociaux de la classe ouvrière, y compris en imposant des baisses de salaire pouvant aller jusqu’à 20 pour cent aux travailleurs du secteur public.

Pour étouffer la colère grandissante envers le gouvernement péquiste de Lévesque, le président de la FTQ à l’époque, Louis Laberge, avec l’appui d’une bonne partie de l’élite dirigeante québécoise, proposa l’idée d’un fonds syndical à travers lequel l’argent des travailleurs cotisants serait utilisé pour financer des entreprises québécoises et «sauver les emplois». Dans le but d’éloigner les travailleurs d’une perspective révolutionnaire socialiste, Laberge affirma que l’établissement du Fonds de solidarité était beaucoup plus «révolutionnaire» que la création d’un parti ouvrier.

En réalité, la fonction des fonds syndicaux est d’offrir de l’investissement à des entreprises naissantes ou en difficulté financière dont la profitabilité dépend principalement des suppressions d’emplois et de la réduction des conditions des travailleurs salariés. Aujourd’hui, le Fonds est devenu la plus importante société en capital de risque de la province, avec un actif de plus de 10 milliards de dollars.

Ses gestionnaires, dont les hauts chefs syndicaux de la province, ont travaillé main dans la main avec des milliers d’entreprises, y compris des «fleurons du Québec inc.». Le câblodistributeur Vidéotron du milliardaire Pierre-Karl Péladeau, la compagnie aérienne Air Transat de l’actuel premier ministre François Legault, ou même la firme corrompue SNC-Lavalin se sont tous enrichis massivement grâce à l'argent des travailleurs et par les coupures d’emplois et de conditions de travail.

Le corporatisme est le résultat logique des politiques nationalistes et procapitalistes que les syndicats ont toujours défendues. Comme ailleurs dans le monde, les syndicats québécois et canadiens ont réagi à la mondialisation de l’économie en abandonnant leur rôle traditionnel d’organisations qui faisaient pression pour l'obtention de meilleurs salaires et conditions de travail dans le cadre du système capitaliste pour devenir des agences directes du patronat dans l’exploitation de la classe ouvrière. Au même moment où ils collaborent étroitement avec le gouvernement et la grande entreprise pour accroître les profits de l’élite dirigeante, les bureaucrates syndicaux sabotent depuis des décennies toutes les luttes ouvrières et imposent aux travailleurs les reculs exigés par les entreprises.

Bien que les chefs syndicaux présentent la FTQ et le Fonds de solidarité comme deux entités distinctes, leurs liens sont au contraire extrêmement étroits. Jusqu’en 2014, le président de la FTQ était automatiquement nommé à la tête du Fonds de solidarité. Les choses ont changé lorsqu’une puissante section de l’élite et les médias se sont servis des scandales de corruption dans l’industrie de la construction révélés dans la foulée de la Commission Charbonneau pour attaquer certains privilèges de la bureaucratie syndicale, y compris sa mainmise sur la gestion du Fonds de solidarité.

La FTQ, inquiète que l’implication du Fonds dans le vaste réseau de corruption et ses liens incestueux avec la grande entreprise et le crime organisé mine davantage le peu de confiance que lui portent les travailleurs de la base, s’était alors soumise à cette demande. Au nom d’une plus grande «transparence», la FTQ acceptait de réduire le nombre de syndicalistes sur le conseil d’administration et d’offrir le rôle de PDG à un membre issu directement de l’élite patronale. Cela dit, cette simple manœuvre superficielle ne peut effacer les liens historiques et actuels qui existent entre le Fonds et le syndicat. Environ la moitié des membres du conseil d’administration proviennent de la bureaucratie syndicale, sans compter ceux qui siègent aux nombreux comités du Fonds.

L’ouverture de la FTQ envers un politicien comme Scheer indique que loin de s’opposer à la montée de la droite et de l’extrême droite au Canada, comme à l’échelle internationale, les syndicats sont prêts à collaborer avec les forces les plus réactionnaires pour empêcher un mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le capitalisme.

(Article paru en anglais le 15 octobre 2019)