Au forum de New York pour la défense de Julian Assange et Chelsea Manning

Le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture: «Assange n'aura pas un procès équitable en Virginie»

Par Sandy English
18 octobre 2019

Ce mardi, il y a eu un développement significatif dans la défense de Julian Assange et Chelsea Manning. Les principales organisations de défense de la liberté de la presse ont parrainé un débat d’experts intitulé «Liberté de la presse, sécurité nationale et lanceurs d’alerte». L’événement a eu lieu à l’Université Columbia à New York.

La réunion a mis à nu le caractère illégal et vindicatif de la détention et la torture de Julian Assange à la prison Belmarsh de Londres. Aussi, elle a établi le lien entre son emprisonnement et les crimes de guerre commis par les gouvernements américains successifs.

Parmi les panélistes figuraient Sandra Coliver de l’Open Society Justice Initiative, Carrie DeCell du Knight First Amendment Institute, Nancy Hollander, l’avocate de Chelsea Manning et Nils Melzer, rapporteur spécial de l’ONU sur la torture. La table ronde était animée par Agnes Callamard, directrice de «Columbia Global Freedom of Expression» et rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires.

Environ 100 personnes y ont assisté, dont beaucoup étaient des partisans d’Assange et de Manning.

Nils Melzer à l’Université Columbia

Meltzer a commencé par décrire son implication dans l’affaire Assange. Les avocats d’Assange l’avaient contacté et il était initialement réticent à se charger de l’affaire en raison de ce qu’il avait lu dans les médias. Lorsqu’on l’a contacté une deuxième fois, a-t-il dit, il a commencé à explorer le cas d’Assange plus en profondeur et il a remarqué que certaines choses n’avaient pas de sens. Il s’est ensuite rendu auprès d’Assange avec deux experts médicaux, qui ont conclu qu’Assange présentait tous les symptômes d’une personne qui subissait des tortures psychologiques.

Poursuivant son discours d’ouverture à la réunion de New York, Melzer a mis en doute la légalité de la détention d’Assange à Belmarsh. Pour une affaire suédoise qui n’était même pas en instance à ce moment-là, il a noté que la peine initiale de 50 semaines avait été prononcée par le tribunal en réponse à une violation de la liberté sous caution. Au Royaume-Uni, une telle peine ne mène généralement pas à l’emprisonnement. En outre, Assange n’avait pas respecté les conditions de sa mise en liberté sous caution parce qu’il avait exercé son droit juridique de demander l’asile pour échapper aux persécutions politiques.

Melzer a noté la partialité extrême des juges britanniques dans cette affaire et le conflit d’intérêts documenté de la première magistrate, Emma Arbuthnot. Le fait qu’Assange n’ait jamais reçu de documents sur son cas jusqu’à il y a deux semaines, ainsi que le caractère fallacieux de la procédure suédoise, constitue, selon Melzer, une preuve supplémentaire que cela ne correspond pas à un «État de droit».

Il a ensuite fait remarquer que, parmi les dix-huit accusations portées contre les États-Unis en vertu de la Loi sur l’espionnage, 17 sont l’affaire d’un journaliste d’investigation. «Quelque chose ne colle pas», a-t-il dit, surtout si l’on considère que l’Équateur a mis fin à l’asile et à la citoyenneté d’Assange, ce qui s’est fait sans aucune procédure judiciaire.

«Il faut prendre une vue d’ensemble», dit Melzer. «Qu’a fait cet homme? Il a divulgué une énorme quantité d’informations que les gouvernements veulent garder secrètes, dont la plus tristement célèbre est la vidéo “meurtre collatéral”, qui, à mon avis, est une preuve de crimes de guerre».

«Ce qui est scandaleux dans cette affaire, c’est que tout le monde se concentre sur Julian Assange. Voici quelqu’un qui expose des preuves de crimes de guerre, y compris de torture et de meurtre, et il subit cette pression constante. Je me suis absolument convaincu qu’il n’aura pas un procès équitable en Virginie et qu’il restera en prison dans des conditions inhumaines pour le reste de sa vie.»

Agnes Callamard, Nils Melzer, Carrie DeCell, Nancy Hollander et Sandra Coliver

Carrie DeCell a noté les questions juridiques entourant la protection du premier amendement de la constitution américaine pour WikiLeaks. Elle a estimé que des questions similaires étaient en jeu avec l’utilisation de la Loi sur l’espionnage contre Assange. En outre, le gouvernement cherchait à criminaliser ce qui était, de la part d’Assange, «des activités journalistiques tout à fait ». En outre, ils étaient de la plus haute importance pour le public, puisqu’il s’agissait de crimes de guerre. «Nous considérons l’inculpation de Julian Assange en vertu de la loi sur l’espionnage comme une menace importante pour la liberté de la presse elle-même».

Fred Mazelis, l’un des membres dirigeants du Parti de l’égalité socialiste, a pris la parole au cours de la période de discussion, se présentant en tant que journaliste pour le World Socialist Web Site.

Il a dit: «Bien que les membres du groupe se soient concentrés dans une large mesure sur les questions juridiques et constitutionnelles, il convient de souligner les questions politiques cruciales que soulève la persécution de ces lanceurs d’alerte. Comme Nils Melzer l’a déjà expliqué, Julian Assange a été essentiellement emprisonné et torturé parce qu’il a exposé des crimes de guerre. La persécution a lieu pour deux raisons connexes: pour se concentrer sur le narcissisme présumé d’Assange plutôt que sur les crimes de guerre qu’il a exposés; et pour agir comme un moyen de dissuasion, un avertissement que c’est le traitement qui sera réservé pour quiconque choisit de témoigner et de dire la vérité.»

«Je tiens également à souligner le caractère bipartite de l’attaque contre Assange et Manning. Comment se fait-il qu’aucun candidat démocrate à la présidence, y compris Bernie Sanders bien sûr, n’ait jugé bon de se porter à la défense de ces personnalités? Pourtant, ils défendent le droit à la liberté d’expression et à la liberté de la presse garanti par le Premier amendement. Parce que ces premiers défendent “l’intérêt national”. Mais, c’est “l’intérêt national” de qui? C’est les intérêts du capitalisme américain qui sont en jeu, et non ceux de la grande majorité des Américains et de la classe ouvrière à travers le monde. C’est à ces forces que nous devons nous tourner dans la lutte pour libérer Julian Assange et Chelsea Manning. C’est pour cela que le “World Socialist Web Site” se bat».

En réponse aux remarques de Mazelis, le modérateur a demandé pourquoi personne ne défendait Julian Assange dans l’establishment politique et lors des élections. «Pourquoi personne ne veut aborder cette question?» Melzer a noté qu’il avait vu de nombreuses personnalités politiques ne pas vouloir défendre d’Assange et que l’effet dissuasif était extrêmement important dans sa persécution.

Toujours en réponse à la question, et manifestement en lien la remarque sur les candidats du Parti démocrate en tête, le conférencier de l’Open Society Foundation a demandé à Nancy Hollander quelle était la raison qui avait motivé Obama à gracier Chelsea Manning.

Hollander a fait remarquer que son équipe juridique a été surprise lorsque Obama a accordé la clémence. Bien que des dizaines de milliers de personnes aient déjà signé une pétition et que Manning, comme l’exige la loi, avait d’excellentes lettres de recommandation. Elle a noté que Obama avait simplement dit que la peine de Manning était trop longue et a ajouté que pour lui, c’était la bonne chose à faire.

Nils Melzer a ensuite déclaré: «C’est aussi le président qui a reçu le rapport du comité sénatorial confirmant que la CIA avait une politique de torture systématique. Et quelle était la bonne chose à faire là-dessus? Que dit la convention sur la torture? Il existe une obligation juridique et internationale d’enquêter, de poursuivre et de punir chaque acte de torture… qu’a dit ce président? “Oh, regardons vers l’avenir, maintenant”. Et si Julian Assange avait dit cela? Et si Chelsea Manning avait dit cela?»

En réponse à des questions sur le silence des médias sur Julian Assange, Hollander a fait remarquer que le New York Times et le Washington Post ne s’intéressaient pas aux révélations de Chelsea Manning sur les crimes de guerre américains avant que WikiLeaks les publie.

Un membre de l’auditoire, une professeure à l’Université Fordham, a fait remarquer que les médias et l’armée étaient maintenant plus étroitement intégrés que jamais. L’armée, a-t-elle dit, considère l’opinion du public américain comme une question de sécurité nationale. «Lorsque notre pays est en guerre, la nature de cette guerre est en fin de compte secrète». Ensuite, elle a fait remarquer: «les principaux médias de notre pays sont fortement alignés sur l’armée, dans ce que nous pouvons appeler le complexe militaro-médiatique à ce stade».

À un autre moment de la discussion, les conférenciers ont abordé la question de Chelsea Manning à qui l’on a dit qu’elle était libre. Melzer a noté qu’on a dit la même chose à Julian Assange alors qu’il était à l’ambassade de l’Équateur, et que cela est conforme au concept de torture. «Avoue, c’est tout. Dis ce qu’on veut que tu dises. Si l’on garde quelqu’un captif jusqu’à ce qu’il craque, c’est de la torture.»

Dans sa conclusion, Melzer a dit: «Il s’agit en fait de l’éléphant dans la salle dont personne ne parle. On ne parle pas de l’éléphant parce qu’on a un puissant projecteur pointé sur nous, et cet éléphant est le fait que, même s’il y a des rapports et des preuves de crimes de guerre, il n’y a aucune conséquence. Ça, c’est le grand scandale.»

Des partisans du Parti de l’égalité socialiste à New York ont diffusé la perspective du WSWS «Six mois après l’arrestation brutale de Julian Assange, l’éditeur de WikiLeaks» et se sont entretenus avec les partisans d’Assange. Ils ont souligné qu’Assange pouvait être libéré, mais non par des appels à la bonne volonté du Parti démocrate ou à celle d’une partie quelconque de l’establishment politique. Plutôt, c’est vers la classe ouvrière internationale qu’il fallait s’orienter et c’est elle qu’il fallait mobiliser pour exiger sa liberté.

Laura et Paula

Des partisans d’Assange ont parlé de son cas au WSWS. Paula a dit: «Julian a fait ce qu’il a fait pour le bien du peuple. On ne peut même pas évaluer à quel point c’est important».

Interrogée sur les raisons du silence du Parti démocrate au sujet d’Assange, Paula a déclaré: «Je pense qu’ils sont très effrayés dans les hautes sphères. Sans transparence, on ne rend pas les comptes. Je n’ai vu aucun criminel de guerre poursuivi ou emprisonné. Mais nous avons vu des révélateurs de la vérité être traqués. Ils veulent tuer notre droit de savoir.»

Elle a noté qu’un de ses amis avait demandé à Bernie Sanders, lors d’une campagne électorale au New Hampshire, quelle était sa position sur Julian Assange. Sanders lui a répondu qu’il ne pouvait pas répondre à cette question.

«Il a dit: “Je suis au courant du problème. Eh bien, Assange va mourir avant qu’il ne fasse quelque chose», a dit Paula. Elle a ajouté que Sanders avait couvert le téléphone cellulaire de son ami pour qu’il ne puisse pas l'enregistrer».

(Article paru en anglais le 17 octobre 2019)