Canada: Le NPD débite une rhétorique «progressiste» tout en envisageant de soutenir un gouvernement libéral minoritaire

Par Roger Jordan
14 octobre 2019

La campagne du Nouveau Parti démocratique pour l'élection fédérale du 21 octobre au Canada vise à duper les électeurs avec une série limitée d'engagements politiques «progressistes». Non seulement les politiques proposées sont tout à fait inadéquates pour faire face à la crise sociale à laquelle sont confrontés les travailleurs, mais étant donné la servilité du NPD à l’égard des grandes entreprises et l'ampleur de la crise capitaliste mondiale, il n’en réalisera aucune et ne se battra pas véritablement pour elles.

Le parti social-démocrate du Canada, qui s'est efforcé au cours des quatre dernières années de se distinguer des libéraux de la grande entreprise, s'est lancé dans la campagne électorale de façon désorganisée, avec un peu plus de 10 % d'appui dans les sondages d'opinion.

Toutefois, il semble que la rhétorique de campagne du chef du NPD, Jagmeet Singh, et les promesses du NPD d'un régime national d'assurance-médicaments et de hausses de l'impôt des sociétés et des gains en capital trouvent de l'écho dans une partie de l'électorat, surtout chez les jeunes. Singh a dénoncé les libéraux et les conservateurs pour avoir cédé aux caprices des «riches» et leurs «amis du monde des affaires» et a soutenu que l'économie est «truquée» en faveur de la grande entreprise.

Le caractère hypocrite et cynique d'une telle rhétorique est mis en évidence par les plans du NPD de soutenir un gouvernement libéral minoritaire sous Trudeau. Les sondages suggérant que les libéraux remporteront le plus grand nombre de sièges parlementaires, mais n'atteindront pas la majorité parlementaire, Singh a annoncé jeudi les six «priorités urgentes» que le NPD demandera aux libéraux de «prendre très au sérieux» dans toute négociation postélectorale. Fait révélateur, la plupart des «priorités» vaguement formulées, y compris la création d'un régime national d'assurance-médicaments, des «investissements dans le logement», la réduction des émissions de carbone et la «réduction des factures de téléphone cellulaire», sont toutes des choses que les libéraux de Trudeau prétendent déjà favoriser.

Le titre du programme électoral du NPD, A New Deal for the People, résume sa base et son orientation de classe. Un parti de bureaucrates syndicaux, de professionnels bien nantis et de propriétaires de petites entreprises, le NPD fait partie intégrante de l'aile «libérale» de la bourgeoisie nord-américaine. Cela est illustré par le fait qu'il a fait l'éloge d'une grande partie de la rhétorique et des prescriptions politiques de l'aile soi-disant progressiste du Parti démocrate, l'un des deux principaux partis de l'impérialisme américain.

Soulevé par la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, l'appel à un «new deal» fait référence au programme de réformes sociales, mis en œuvre par Franklin Delano Roosevelt pendant la Grande Dépression, pour protéger le capitalisme américain d'une poussée révolutionnaire et le préparer à la seconde guerre impérialiste mondiale. Tout comme les efforts d'Ocasio-Cortez pour donner aux démocrates des lettres de noblesse «progressistes», le NPD utilise une rhétorique de «gauche» pour piéger les travailleurs et les jeunes en mouvement vers la gauche dans l'establishment politique, facilitant ainsi la poursuite de l'austérité, du réarmement et de la guerre par l'élite au pouvoir.

Les références répétées du NPD au «peuple» soulignent son adoption d'un langage populiste qui n'est pas très différent de celui qu'offre explicitement la droite, comme le Parti populaire de Maxime Bernier au Canada ou le Rassemblement national de Marine Le Pen en France. Bien que le NPD ait toujours été un parti procapitaliste, son abandon des références à la classe ouvrière ou même aux «travailleurs» reflète une évolution supplémentaire vers la droite et sa préoccupation croissante pour le genre, la race et d'autres formes de politiques identitaires, par lesquelles diverses couches petites-bourgeoises cherchent à obtenir un meilleur accès aux positions de pouvoir et de richesse.

Le fait que le NPD soit un partisan et un défenseur de l'impérialisme canadien est illustré par son silence assourdissant sur le rôle important que joue le Canada dans les grandes offensives militaires américaines – contre la Chine, la Russie et au Moyen-Orient – et par la décision de Trudeau d'augmenter les dépenses militaires de plus de 70 pour cent d'ici 2026.

Appui sans réserve au réarmement du Canada

L'appui du NPD aux plans des libéraux de dépenser des dizaines de milliards de dollars pour de nouvelles flottes d'avions de guerre et de cuirassés est clairement énoncé dans sa plateforme. Le programme se plaint des retards dans leur approvisionnement et déclare franchement: «Malheureusement, après des décennies de compressions et de mauvaise gestion de la part des libéraux et des conservateurs, nos forces armées se retrouvent avec du matériel désuet, un soutien insuffisant et un mandat stratégique mal défini... Un gouvernement néo-démocrate s'assurera que nos troupes ont l’équipement, la formation et le soutien nécessaires pour accomplir le travail difficile et dangereux que nous leur demandons de faire».

L'appui du NPD à l'armée va de pair avec son adhésion au protectionnisme économique et au nationalisme. Le NPD déclare dans son programme électoral son désir de soutenir une industrie automobile «fabriquée au Canada» et des «emplois manufacturiers canadiens», tout en préconisant des «accords de commerce équitable», c'est-à-dire le rejet du libre-échange dans la même optique nationaliste que Trump et ses alliés de «l'America First». Les néo-démocrates se sont joints à la campagne anti-Chine appuyée par la majorité de l'élite au pouvoir, déclarant leur appui à l'interdiction du géant technologique chinois Huawei du réseau 5G du Canada.

Pendant que Singh tente d’accumuler les votes en parlant d'un salaire minimum fédéral de 15 $ l'heure, de meilleures protections pour les travailleurs temporaires et d'un impôt sur la fortune de 1 pour cent pour ceux dont la fortune dépasse 20 millions de dollars, il est, comme ses prédécesseurs du NPD, désireux d'offrir son soutien à un gouvernement libéral minoritaire.

Chaque fois que la question de l'appui à un gouvernement minoritaire Trudeau a été soulevée, Singh a soigneusement choisi ses mots, soulignant qu'il n'appuierait jamais les conservateurs d'Andrew Scheer. Singh a fait grand cas du Parti Vert qui a laissé la porte ouverte à un appui aux conservateurs, en dénonçant Elizabeth May, chef des Verts, parce qu’elle était prête à faciliter la nomination de Scheer comme premier ministre.

L'appel de Singh en faveur d'une coalition de fait avec ce qui a longtemps été le parti préféré de l'élite dirigeante canadienne est conforme aux traditions du NPD en tant que parti nationaliste et procapitaliste, allié à la bureaucratie syndicale. À maintes reprises, les sociaux-démocrates du Canada sont intervenus pour fournir une majorité parlementaire aux gouvernements libéraux, de ceux dirigés par Pearson et Pierre Trudeau dans les années 1960 et 1970, à ceux dirigés par Paul Martin de 2004 à 2006.

Que s'est-il passé la dernière fois que le NPD a appuyé un gouvernement libéral minoritaire? De 2012 à 2014, le NPD de l'Ontario a soutenu les gouvernements libéraux provinciaux dirigés par Dalton McGunity et Kathleen Wynne, qui ont imposé une série de budgets d'austérité. Les dépenses pour les soins de santé, l'éducation et les services sociaux ont été réduites; les salaires des enseignants, des infirmières et d'autres travailleurs de la fonction publique ont été réduits; et les impôts ont été maintenus à des niveaux historiquement bas pour les entreprises et les super-riches. En tant que député provincial à l'Assemblée législative de l'Ontario, Singh a voté avec ses collègues néo-démocrates pour faciliter ces mesures.

Les circonstances entourant la dernière fois que le NPD a officiellement accepté de soutenir un gouvernement fédéral dirigé par les libéraux sont tout aussi révélatrices. À la fin de 2008, en réaction à l'éclatement de la plus grande crise du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression, le NPD a accepté d'être le partenaire subalterne d'un gouvernement de coalition qui s'est expressément engagé à réduire de 50 milliards de dollars les impôts des sociétés, à faire la guerre en Afghanistan jusqu’en 2011 et à faire de la «responsabilité financière» le principe budgétaire directeur du gouvernement. Cette entente a été annulée après que les conservateurs de Stephen Harper ont prorogé le Parlement dans le cadre d'un coup d'État constitutionnel antidémocratique pour empêcher l'opposition de renverser son gouvernement.

Lorsque le NPD est devenu l'opposition officielle après les élections de 2011, il a cherché à prouver à l'élite dirigeante qu'il était prêt à prendre les rênes du gouvernement en virant encore plus à droite. Sous la direction de l'ancien ministre libéral québécois Thomas Mulcair, il a mené en 2015 une campagne électorale à la Harper, promettant des budgets équilibrés et des hausses des dépenses de défense.

L'élite dirigeante du Canada préférerait sans aucun doute que la campagne électorale actuelle aboutisse à un gouvernement majoritaire, que ce soit sous les libéraux ou les conservateurs. Ces derniers mois ont été dominés par la frustration croissante des médias corporatifs et de l'establishment politique face à l'incapacité de Trudeau de faire face à la multitude de crises qui touchent l'impérialisme canadien, de la faillite des institutions multilatérales à la montée de la Chine, des tensions croissantes entre l'impérialisme américain et européen et la résurgence de la lutte des classes au niveau international. La bourgeoisie canadienne veut un gouvernement fort, aussi isolé que possible des pressions publiques, pour réprimer les luttes de la classe ouvrière au pays tout en armant les militaires jusqu'aux dents pour poursuivre les intérêts impérialistes canadiens sur la scène mondiale.

Cependant, un gouvernement libéral minoritaire soutenu par le NPD, ou une coalition libérale-néo-démocrate, ne serait pas moins hostile aux intérêts de la classe ouvrière et ne serait pas moins un instrument de la grande entreprise. Après les quatre premières années du gouvernement de Justin Trudeau, une combinaison de ces deux partis, quelle qu'en soit la forme précise, utiliserait une rhétorique «progressiste» pour masquer sa poursuite de l'austérité capitaliste, ses attaques contre les droits démocratiques au pays, son réarmement et un partenariat militaire et stratégique toujours plus étroit avec Washington.

En outre, la coopération entre libéraux et néo-démocrates reposerait en grande partie sur le soutien des syndicats, qui ont prouvé à maintes reprises qu'ils étaient prêts à imposer des réductions salariales et budgétaires aux travailleurs qu'ils prétendent représenter. Pas plus tard que la semaine dernière, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) a accepté l’«augmentation» salariale annuelle de 1 pour cent sur trois ans du personnel de soutien scolaire du premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, dans le cadre d'une entente visant à saboter une grève de 55.000 travailleurs contre le programme d’austérité de plusieurs milliards de dollars du gouvernement Ford. Cette capitulation crée un précédent pour le gouvernement en réduisant les salaires d'un million de travailleurs du secteur public et en empêchant l'éclatement d'un mouvement ouvrier de masse contre Ford dans des conditions où 250.000 enseignants et personnels de l'éducation travaillent sans contrat. Trois jours après la trahison du SCFP, Singh était un conférencier vedette au congrès du syndicat.

L'élite au pouvoir est bien consciente des précieux services que les syndicats et le NPD pourraient leur rendre dans des conditions de crise croissante. Cela explique pourquoi Singh a généralement bénéficié d'une couverture médiatique favorable au cours de la campagne actuelle. Sa réponse au «scandale du blackface» de Trudeau a été qualifiée de «sensible», de «chaleureuse» et digne d’un «homme d'État» par des médias allant de Reuters aux publications de pseudo-gauche de Fightback et de l'International Socialists.

L'utilisation par Singh du scandale pour donner une supposée «leçon» sur le racisme s'inscrivait en fait entièrement dans le cadre de la politique de l'establishment. Le racisme et le chauvinisme anti-immigrant n'ont pas été révélés pour ce qu’ils sont: des maux sociaux délibérément employés par l'élite dirigeante pour diviser la classe ouvrière. En fait, tout ce que ce politicien capitaliste à en devenir a à offrir comme antidote au racisme est son slogan de campagne insipide, inspiré par Barack Obama et l’ancien chef du NPD, feu Jack Layton: «Amour et courage».

(Article paru en anglais le 12 octobre 2019)