Qui sont derrière l'assassinat de l'homme de politique Walter Lübcke?

Par Peter Schwarz
24 juin 2019

Il est de plus en plus évident qu'un réseau néonazi étroitement lié à l'État allemand est à l'origine de l'assassinat, il y a trois semaines, de Walter Lübcke, le président de district de la région de Kassel, dans l'État de Hesse.

Walter Lübcke

Après l'arrestation du néonazi Stephan Ernst, qui a un long casier judiciaire, comme principal suspect dans cette affaire, des témoins ont laissé entendre que d'autres personnes avaient participé au crime. Un ancien soldat de l'armée allemande a affirmé avoir entendu un coup de feu dans la nuit du meurtre, suivi 20 minutes plus tard par deux voitures qui ont traversé «de manière agressive» le village. Il a identifié l'un des véhicules comme étant une Volkswagen Caddy. L'épouse d'Ernst possède un tel modèle immatriculé sous son nom, mais allègue que le véhicule était utilisé exclusivement par Ernst.

Si la déclaration du témoin est exacte, cela signifie qu'au moins un autre auteur a été directement impliqué dans le meurtre. Walter Lübcke a été exécuté sur la terrasse de sa maison avec une balle dans la tête à bout portant juste après minuit le 2 juin.

D'autres détails sur les liens du suspect avec le milieu néonazi sont également mis au jour. Elles vont jusqu'au groupe terroriste de droite Nationalsozialistischer Untergrund (Parti national-socialiste clandestin) qui a commis le neuvième de ses dix meurtres à Kassel en 2006, en passant par des organisations associées et aussi l'agence nationale de renseignement.

Ernst a un long casier judiciaire. Ont été répertoriées au total sept décisions rendues contre lui par les tribunaux de Hesse, de Schleswig-Holstein et de Münster entre 1993 et 2010. La peine la plus longue a été infligée en 1995, lorsqu'Ernst a été condamné à six ans de détention pour avoir attaqué avec une bombe artisanale un centre pour demandeurs d'asile à Hohenstein-Steckenroth, Hesse. Des amendes ont également été infligées pour vol, lésions corporelles et insultes. De plus, un certain nombre d'accusations, notamment d'incendie criminel, d'homicide involontaire, de lésions corporelles graves et de vol qualifié ont été abandonnées en raison d'un manque de preuves.

La dernière condamnation contre Ernst a été prononcée par le tribunal de district de Dortmund en 2010. Il a été condamné à sept mois de prison pour avoir attaqué le rassemblement du 1er mai 2009 de la Confédération allemande des syndicats (DGB) à Dortmund avec des pierres et des morceaux de bois, avec des centaines de néonazis. Malgré sa longue liste de condamnations antérieures, le tribunal a suspendu la peine.

Durant cette période, Ernst était un membre actif du milieu néonazi violent de Kassel. NSU-Watch et la plateforme de recherche antifasciste Exif ont publié plusieurs photos montrant Ernst en compagnie de néonazis connus.

Au début des années 2000, il a participé à plusieurs réunions du NPD néonazi avec Mike S., membre de l'Équipe de combat de rue Oidoxie. Ce groupe, du nom d'un groupe de rock de droite, se considérait comme la section allemande du groupe terroriste d'extrême droite Combat 18. Il a maintenu des liens étroits avec le NSU, notamment en lui apportant un soutien pratique.

En 2006, Uwe Böhnhardt et Uwe Mundlos, deux membres du NSU, auraient assisté à une fête d'anniversaire à Kassel pour Stanley R., un néonazi local de premier plan. Ernst, qui était proche de R., les a probablement rencontrés personnellement lors de l'événement. Peu après, le NSU a assassiné sa neuvième victime, Halet Yozgat, dans un cybercafé à Kassel.

Au moment de l'assassinat, Andreas Temme, un employé de l'agence de renseignements de Hesse, surnommé «Petit Adolf», se trouvait lui aussi au café. Toutefois, il affirme n'avoir été témoin de rien de fâcheux, ce que de nombreux experts considèrent comme hautement improbable. Le rôle réel de Temme n'est toujours pas clair à ce jour. Bien que Temme ait comparu au procès du NSU à Munich et devant les commissions d'enquête parlementaires, l'ancien ministre de l'Intérieur de Hesse et actuel ministre-président Volker Bouffier, un ami personnel de Lübcke, a refusé à Temme l'autorisation de témoigner sans restriction.

Après son rôle douteux dans l'affaire Yozgat, Temme, qui était responsable des informateurs des services de renseignement dans les groupes de droite, a changé d'emploi. Depuis, il travaille dans le présidium de district de Kassel, l'institution dirigée par Lübcke: une simple coïncidence ?

Le meurtrier présumé de Lübcke, Ernst, était au moins indirectement lié à Temme. Il connaissait l'informateur néonazi et des services de renseignements Benjamin Gärtner, qui a parlé à Temme au téléphone peu avant le meurtre de Yozgat. Lors de son témoignage devant la commission d'enquête du NSU au parlement du Land de Hesse en février 2016, Gärtner a confirmé qu'il connaissait Ernst comme «Stephan du NPD».

À l'époque, la commission possédait un dossier secret sur Ernst. Le dossier a ensuite disparu. L'agence de renseignement prétend qu'il n'a pas été supprimé, mais que l'accès à celui-ci a simplement été bloqué parce qu'Ernst ne faisait l'objet d'aucune accusation depuis dix ans. On ne sait toujours pas si c'est effectivement le cas.

L'affirmation selon laquelle Ernst ne serait pas apparu publiquement comme un extrémiste de droite au cours des dix dernières années manque de crédibilité. La question beaucoup plus pertinente est de savoir s'il est parvenu à un accord avec l'agence de renseignement qui l’aurait laissé tranquille.

Il est certainement resté un extrémiste de droite actif. En 2016, il a donné €150 à la campagne électorale de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Thuringe, une section particulièrement agressive du parti. Sous le pseudonyme «Game Over», il faisait de l'agitation sur YouTube contre les étrangers et le gouvernement. Il a prévenu en 2018: «Soit ce gouvernement démissionne bientôt, soit il y aura des morts». La police a trouvé des armes lors d'une perquisition chez lui.

Jusqu'à présent, on a supposé que Walter Lübcke avait été assassiné en raison de sa position proréfugiés. En 2015, il s'est opposé aux membres du mouvement d'extrême droite Pegida lors d'une réunion publique sur la question du logement des réfugiés, dont il était responsable en tant que président de district. C'est ainsi qu'une campagne de menaces de mort en ligne a été lancée, ce qui a incité la police à assurer une protection personnelle à Lübcke pendant un certain temps. Sans raison apparente, cette campagne a été relancée plus tôt cette année.

Toutefois, étant donné le professionnalisme avec lequel le meurtre a été commis et les liens étroits du suspect avec des réseaux d'extrême droite liés à l'appareil de sécurité de l'État, d'autres motifs d'assassinat ne peuvent être exclus. Se pourrait-il que Lübcke en savait trop et soit devenu un obstacle pour les clans d'extrême droite ?

Il est désormais incontestable que les criminels violents d'extrême droite peuvent agir en grande partie sans être gênés par l'État, tout en maintenant des relations étroites avec les réseaux pertinents de l'appareil d'État.

En 2017, l'agence fédérale de renseignement national a compté 24.000 néonazis en Allemagne, dont 12.700 étaient considérés comme prêts à commettre des actes de violence. Ces chiffres n'incluent même pas l'AfD, Pegida et ses associés d'extrême droite, car ces organisations ne sont pas considérées d'extrême droite par les services de renseignement. L'année dernière, l'Office fédéral de la police criminelle a enregistré 838 cas de blessures causées par des violences de droite. Malgré cela, les services de renseignement ont qualifié de menaces seulement 38 des 12.700 néonazis prêts à commettre des actes de violence.

Les victimes de violences et de menaces provenant de l'extrême droite constatent à plusieurs reprises qu'elles ne reçoivent aucun soutien de la police. Les journalistes et les politiciens locaux et d'État ont reçu des milliers de menaces de droite par courrier électronique, sans que la police fasse quoi que ce soit à leur sujet. La candidate à la mairie de Cologne Henriette Reker et le maire d'Altena, Andreas Hollstein, n'ont survécu que de peu à des attentats de l'extrême droite. D'autres, comme Philipp Wohlfeil, homme politique du Parti de gauche de Berlin, ont été grièvement blessés par des voyous d'extrême droite et figurent sur des listes noires tenues par l'extrême droite.

Suite à la révélation de l'officier de l'armée d'extrême droite Franco A., qui s'est frauduleusement enregistré comme réfugié, des enquêtes sur ce que l'on a appelé la «communauté des survivalistes» et les lettres de menaces envoyées à l'avocat Seda Başay-Yıldız, de nombreux réseaux d'extrême droite de l'armée et de la police ont vu le jour. Mais il n'y a guère eu de conséquences.

Bien que des informations détaillées sur un réseau national «survivaliste», qui avait des caches d'armes et tenait à jour des listes d'assassinat d'opposants de gauche, aient été révélées lors d'une série de descentes policières en Mecklenburg-Poméranie il y a deux ans, les membres du groupe sont restés secrets et certains ont même pu continuer à travailler comme agents de police.

Ce n'est que récemment, le 12 juin, que quatre policiers d'élite ont été arrêtés. Ils avaient réussi à détourner et à cacher des munitions, dont 10.000 balles.

Est-ce un hasard si ces arrestations ont eu lieu dix jours seulement après le meurtre de Lübcke et trois jours avant l'arrestation du suspect néonazi? Ou est-ce que certaines parties de l'appareil d'État ont eu la frousse?

(Article paru en anglais le 22 juin 2019)