« Les dictatures en tant qu'ordres d’alternative »: pas avec nous !

Berlin: l'Université Humboldt veut financer un groupe de réflexion droitier

Par L'International Youth and Students for Social Equality, IYSSE et Etudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale
13 juin 2019

Le Sénat académique (SA) de l'Université Humboldt décidera mardi 18 juin s'il financera un groupe de réflexion droitier pour mener des recherches sur les dictatures. L'initiateur et le moteur de ce projet, préparé depuis cinq ans sous le titre « Les dictatures en tant qu'ordres d’alternative », est le professeur d'extrême droite et historien de l'Europe de l'Est Jörg Baberowski. La partie publique de la séance commence à 13 heures dans la salle du Sénat. Le projet de Baberowski doit être approuvé à la fin de la séance. Nous demandons à tous les étudiants de participer au sit-in pour protester contre ce plan.

La décision même du SA d'inscrire le projet de Baberowski à l'ordre du jour contre les souhaits exprimés par les étudiants révèle son caractère tout à fait antidémocratique. Le 25 avril, le parlement étudiant a voté à la quasi-unanimité contre ce projet. Seuls deux des trois députés du RCDS, l'organisation étudiante des chrétiens-démocrates, ont voté contre la motion. Le parlement étudiant a condamné non seulement le projet de Baberowski sur les dictatures, mais aussi les tentatives de la direction de l'université de réprimer l'opposition des étudiants. Voici le texte intégral de la résolution:

«Le parlement étudiant condamne les attaques politiques et personnelles de l'administration de l'université, de nombreux médias et de professeurs contre un étudiant membre du Sénat académique (SA). Celui-ci a légitimement révélé via Twitter des sections des documents devant servir de base de discussion dans la partie publique du SA sur la création d'un «Centre de recherche comparative sur la dictature».

Le parlement étudiant s'oppose à l'utilisation des fonds de l'Université Humboldt pour créer un tel centre, qui est expressément conçu comme un «groupe de réflexion» – s'appuyant sur les théories de Carl Schmitt, le «juriste en chef du Troisième Reich» et d'autres – pour fournir aux décideurs des lignes de conduite possibles. Cela n'a rien à voir avec la recherche scientifique sur les dictatures, mais vise plutôt à légitimer des formes autoritaires de gouvernement. Le StuPa appelle tous les membres du Sénat académique à refuser leur accord pour la création d'un tel centre à l'avenir.»

Baberowski a déposé la requête pour la création du centre auprès d'Anna-Bettina Kaiser, professeure de droit qui a obtenu sa chaire en 2017 sur le thème du droit constitutionnel dans les états d'urgence. Plusieurs autres professeurs sont impliqués dans ce projet. Ils demandent à l'UH

de fournir un financement de 50 000 euros pour les trois prochaines années, somme à compléter par un soutien financier de tiers.

Le projet considérera les dictatures comme une alternative légitime et attrayante aux démocraties, et les examinera avec une approche « impartiale ». La motion décrit les dictatures comme « des ordres qui ne sont pas seulement basés sur le manque de liberté, la violence et la répression », mais qui représentent aussi « des configurations du politiquement possible qui doivent être comprises ». Dans les temps modernes, ils ont toujours été une alternative « devenue attractive sous certaines conditions ».

La motion poursuit: « Dans certains pays, les citoyens ont pu en profiter intellectuellement ou matériellement, parce que les sociétés ouvertes ne peuvent pas se permettre dans des conditions précaires ce que les dictatures peuvent réaliser dans d'autres circonstances ».

Le centre est explicitement conçu comme un groupe de réflexion qui poursuivra l'objectif de « faire des offres aux politiciens pouvant être utilisées dans le processus décisionnel quotidien ». En d'autres termes, Baberowski, connu pour sa banalisation des nazis (« Hitler n'était pas cruel ») et son agitation contre les réfugiés (« Merkel devrait fermer les frontières »), veut conseiller les décideurs politiques sur la manière de supprimer l'opposition au virage à droite, au militarisme et aux inégalités sociales.

Baberowski bénéficie du soutien explicite du gouvernement allemand. Dans une déclaration officielle publiée à l'occasion du 70e anniversaire de l'adoption de la Constitution sur le site du ministère de l'Éducation et de la Recherche, la ministre de l'Éducation Anja Karliczek (CDU) a apporté son soutien au professeur d'extrême droite. « En Allemagne, la liberté scientifique est un droit fondamental garanti. Cela va de pair avec la liberté d'opinion », a déclaré la ministre de l'Éducation. « Cela inclut également la reconnaissance d'autres opinions. Des opinions comme celles du professeur Baberowski de Berlin, qui a été diabolisé ».

Alors que les opinions de Baberowski, qui incluent la banalisation d'Hitler, l'agitation contre les réfugiés et les opposants politiques et la mobilisation en faveur d'un retour à la violence militaire, sont considérées par le gouvernement comme protégées par la Constitution allemande, la critique de ces positions ne le sont apparemment pas. « Les discussions controversées doivent en principe avoir lieu partout, mais surtout là où les positions pour et contre ont surtout droit de séjour, dans les universités », a écrit Karliczek. « Cependant, une condition préalable à cela est que les discussions et leurs participants restent basées sur l'ordre démocratique libre ».

Cela rappelle le 1984 de George Orwell. Si quelqu'un se cache derrière des phrases sur la « liberté et la démocratie » tout en opérant en dehors de l'ordre démocratique libre, c'est bien les conspirateurs anti-démocratiques du centre pour les dictatures de Baberowski, et leurs partisans dans le SA et au gouvernement.

Il est important de comprendre le contexte historique et politique de ces développements. Face à la crise capitaliste la plus profonde depuis les années 1930, à la préparation de nouvelles guerres et à la montée des conflits entre grandes puissances, la classe dirigeante revient à ses anciennes traditions autoritaires et fascistes pour imposer sa politique militariste, le renforcement de la répression d’État à l'intérieur et des forces armées à l'étranger et la réduction des dépenses sociales.

Baberowski et ses collègues ne cessent pas de citer Carl Schmitt qui réclamait déjà des formes autoritaires de gouvernement dans la République de Weimar et soutint la consolidation du pouvoir par les Nazis après 1933. En l'honneur du juriste nazi, Baberowski a donné la ‘Conférence sur Carl Schmitt’ à l'université fin 2016 après y avoir été invité par la Fondation Carl Schmitt.

Par le biais d'un certain nombre d'accords de coopération, le projet de Baberowski doit être étendu au niveau national et international. Son département a récemment été invité à un atelier « dictatures en transition » à l'Université de Princeton, qui a mis à disposition 300 000 dollars pour un projet commun.

La première tentative de Baberowski d'obtenir l'adoption en catimini de la motion par le Sénat Académique le 15 janvier avait échoué.

Avant le vote, le projet s'est heurté à une forte opposition dans le processus d’examen, lorsqu'il a été attaqué par deux des quatre universitaires et par les étudiants. Avant la réunion de l'AS, un représentant étudiant a affiché des extraits de la motion sur Twitter, accompagnés de commentaires critiques. L'IYSSE a publié une déclaration intitulée « 'Les dictatures en tant qu'ordres d’alternative': pas avec nous ! » sur sa page d'accueil. Le journal TAZ a également parlé du sujet et a publié un article critique.

Cela déclencha une tempête d'indignation, dirigée par Baberowski lui-même. Il a dénoncé ses étudiants comme des criminels et des extrémistes de gauche sur Facebook et a insulté le journaliste du TAZ dans le style du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne en le qualifiant de « dénonciateur ». Plusieurs médias de droite qui ont soutenu Baberowski par le passé, dont Cicero, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Welt, se sont précipités pour le défendre.

La présidente de l'UH, Sabine Kunst, une sociale-démocrate qui avait précédemment intenté une action en justice contre le conseil des étudiants à l'initiative de l'AfD, a eu recours à des mesures autoritaires pour réprimer l'opposition des étudiants au groupe de réflexion de droite de Baberowski et aux manoeuvres de l'administration de l'UH.

Lors de la séance suivante du SA, elle a présenté une motion visant à modifier l'ordre du jour et à restreindre en principe l'accès aux documents de la séance. Bien que cette motion n'ait pas été adoptée immédiatement par le Sénat, elle poursuit un objectif précis: désormais doit rester secret quels groupes de réflexion droitiers douteux l’université financera. Toute critique de la part des étudiants ou des médias doit être bloquée dès le départ et ses auteurs intimidés.

Les actions dictatoriales de l'administration universitaire, soutenues par ses alliés du SA, soulignent l'ampleur du glissement à droite des cercles dirigeants. Pour empêcher le retour de la dictature et du fascisme, les étudiants ont besoin avant tout d'une perspective politique dirigée contre les racines de ces maux: le système capitaliste. L'IYSSE appelle donc les étudiants et les jeunes à faire entendre leurs protestations contre la création du centre sur les dictatures lors de la séance du SA. Nous ne pouvons permettre que l'UH soit transformée en un camp de formation de cadres dirigé par l'État pour des idéologies d'extrême droite et militaristes, comme ce fut déjà le cas dans l'histoire allemande.

(Article paru en anglais le 12 juin 2019)