Le choc Huawei

Par Nick Beams
25 mai 2019

Les mesures prises par l'administration Trump contre le géant chinois des télécommunications Huawei provoquent des ondes de choc dans l'économie mondiale et le système commercial international. La décision de l'administration d’interdire les ventes de marchandises Huawei pour le marché américain, soutenue par le retrait par Google de l'accès à des composants essentiels du système d'exploitation Android, marque une nouvelle étape dans la «guerre commerciale» contre la Chine.

En fait, l'expression «guerre commerciale» est un terme qui est de plus en plus inapproprié. Les États-Unis ont lancé une guerre économique de grande ampleur visant à empêcher le progrès industriel et technologique de la Chine et à la réduire à un statut semi-colonial.

Comme le WSWS l'a noté dans sa perspective publiée mardi, la décision met sûrement un terme à l'idée que les catégories fondamentales du marxisme, comme l'impérialisme, ont été supplantées. L'impérialisme et les processus qui l'accompagnent, surtout la guerre économique, et ce qui en découle, les conflits militaires menés pour le profit et la suprématie de grandes puissances, sont de retour en force.

Les dernières décisions américaines ne visent rien de moins que la paralysie de Huawei, afin d’exclure l’entreprise du marché mondial des téléphones intelligents et empêcher sa participation au développement des réseaux de télécommunications 5G.

Les actions posées contre Huawei ne sont pas sorties de nulle part. Bloomberg a rapporté que l'administration Trump prévoyait depuis des mois de soumettre Huawei à des sanctions économiques, mais qu'elle avait repoussé le moment en attendant la signature d’un accord commercial avec la Chine.

Même avant les dernières décisions, les négociations commerciales avaient pratiquement échoué en raison de l'insistance des États-Unis pour que Washington ait le droit absolu de dicter des changements aux lois chinoises, dans le cadre d'une «procédure d'application», ainsi que le maintien des tarifs jusqu'à ce qu'elle juge unilatéralement que la Chine se conforme à tout accord.

Les implications des décisions Huawei et la décision de Google et d'autres entreprises américaines, telles que Qualcomm, Broadcom et Intel, de se ranger derrière l'administration, vont bien au-delà de cette entreprise.

Comme Abraham Liu, vice-président de Huawei pour la région européenne, l'a déclaré lors d'une conférence de presse mardi, les actions américaines n'étaient pas seulement une attaque «sans précédent» contre son entreprise, mais contre l'ensemble du système du commerce international basé sur des lois.

«Maintenant, ça arrive à Huawei. Demain, cela peut arriver à n'importe quelle autre entreprise internationale», a-t-il dit. «C'est dangereux.»

Il y a eu une série de commentaires inquiets sur l'importance des décisions pour l'ensemble du système commercial international. L'économiste Nouriel Roubini, l'un des rares à avoir sonné l’alarme contre les dangers d'un krach financier avant 2008, a dit que ce qui a commencé comme une guerre commerciale «pourrait dégénérer en un état permanent d'animosité mutuelle» comme le reflète la stratégie de sécurité nationale du gouvernement Trump qui a déterminé que la Chine était un «concurrent stratégique».

Il a qualifié la nouvelle situation de «guerre froide» sino-américaine «à grande échelle». Mais les analogies tirées du conflit avec l'Union soviétique ne parviennent pas à résumer la situation, comme l'analyse même de Roubini l'a montré clairement. Il a évoqué un «monde balkanisé» dans lequel les grandes puissances seraient obligées de choisir leur camp et dans lequel une «guerre chaude» ou une série de guerres par procuration «ne peut être exclue».

Même ceci tend à sous-estimer la situation, car la logique inhérente à la confrontation est le conflit militaire. Lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté en 1939, les États-Unis ont préparé le terrain pour son entrée dans ce conflit en imposant des embargos contre les importations japonaises de pétrole, rendant inévitable un affrontement militaire. Au XXIe siècle, les embargos contre la Chine visent la technologie.

Martin Wolf, le chroniqueur économique du Financial Times, a écrit mercredi un commentaire inquiet intitulé «Le conflit États-Unis-Chine met le monde au défi».

«Sous Donald Trump, les États-Unis sont devenus une superpuissance sans scrupule, hostile, entre autres, aux normes fondamentales d'un système commercial basé sur des accords multilatéraux et des règles contraignantes, en effet, les alliés américains aussi sont la cible d'intimidation bilatérale», a-t-il écrit.

Ce que cette analyse dit est vrai en partie, mais elle ne va pas assez loin.

En premier lieu, le processus n'a pas débuté avec Trump. Le partenariat transpacifique de l'administration Obama, maintenant présenté comme une alternative aux mesures de Trump, n'en était pas moins dirigé contre la Chine. Deuxièmement, les mesures de Trump ne sont pas seulement les siennes. Elles ont reçu un soutien enthousiaste de la part de sections clés du Parti démocrate ainsi que des grandes entreprises qui se rangent maintenant derrière lui, comme en témoigne la décision de Google et d'autres géants de la technologie.

Les mesures de Trump ne sont pas enracinées dans sa personnalité ou sa santé psychologique, mais dans le déclin économique prolongé des États-Unis par rapport à leurs anciens rivaux, et dans la menace posée par un nouveau rival, la Chine. L’impérialisme américain est déterminé à contrer cette situation par tous les moyens jugés nécessaires, y compris la guerre.

Wolf s’oppose fermement à tout soutien de la part «d’alliés des États-Unis» pour «les tentatives de l'Amérique de contrecarrer la montée en puissance de la Chine» en déclarant que ceci est «inadmissible».

Au lieu de cela, ils devraient indiquer où ils sont d'accord avec les objectifs des États-Unis en matière de commerce et de technologie en ce qui concerne la Chine et «défendre les principes d'un système commercial multilatéral, sous les auspices de l'Organisation mondiale du commerce».

Mais, comme Wolf le reconnaît lui-même, l'OMC a été paralysée par le refus des États-Unis d'accepter de nouvelles nominations à l'organe d'appel qui entend les différends.

Face à cette situation, Wolf préconise le développement d'un mécanisme informel. Au fur et à mesure que les pays s'apprêtent à conclure des accords de libre-échange (ALE) entre eux, à l'extérieur des États-Unis, ils devraient aller plus loin.

«Les pays qui voient les avantages d'un ordre commercial fort devraient transformer ces accords de libre-échange en un «accord de libre-échange mondial des volontaires», auquel tout pays pourrait participer. On pourrait envisager un avenir dans lequel les participants à un tel accord mondial de libre-échange défendraient leurs membres contre les agressions illégales commises par des non-membres, grâce à des représailles coordonnées».

Il ne s'agit pas d'une recette pour éviter une guerre commerciale, mais pour la formaliser. Il suffit de poser la question: si un tel mécanisme devait se mettre en place, les États-Unis resteraient-ils les bras croisés, attendant calmement l’érosion de leur position mondiale?

Ne se vengeraient-ils pas immédiatement en invoquant des mesures telles que les droits de douane de 25% sur les automobiles et les composantes automobiles dont l'Europe et le Japon sont déjà menacés, ce qui provoquerait une escalade rapide du conflit?

La faillite des mesures avancées par Wolf et d'autres libéraux découle du fait qu'ils effacent de leurs calculs une contradiction fondamentale et inévitable du système capitaliste mondial: celle entre le développement de la production mondialisée et la division du monde en grandes puissances impérialistes et États-nations rivaux et antagonistes.

L'ordre commercial international libéral de l'après-guerre semblait avoir surmonté cette contradiction. Les nations qui commerçaient les unes avec les autres, affirmait-on, n'iraient pas en guerre, établissant la «paix permanente» envisagée pour la première fois par le philosophe allemand Emmanuel Kant à la fin du XVIIIe siècle.

Cependant, ce scénario a ignoré à la fois les leçons de l'histoire et les forces motrices de l'économie capitaliste.

À la veille de la Première Guerre mondiale, il n'y avait pas de pays qui jouissaient d'une relation commerciale plus étroite entre eux que la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Mais cela n'a pas empêché le déclenchement de la guerre le 4 août 1914.

De plus, le moteur du commerce international n'est pas l'échange de biens et l'expansion de la production en tant que telle, mais la lutte pour les marchés et les profits et l'accumulation du pouvoir géopolitique par les différents États capitalistes nationaux.

L'ordre commercial de l'après-guerre avait été développé sous l'hégémonie des États-Unis et était fondé sur leur supériorité écrasante par rapport à leurs rivaux. Cette supériorité a disparu et, par conséquent, l'impérialisme américain s'affirme avec toujours plus de force.

La seule réponse au danger croissant d'une guerre économique et militaire à grande échelle n'est pas une tentative futile de rassembler les fragments brisés du système commercial international d'après-guerre, mais le développement d'un mouvement socialiste par la classe ouvrière internationale pour mettre fin au système capitaliste dépassé de l'État-nation et du profit avant avant qu’il ne plonge l'humanité dans une catastrophe.

(Article paru en anglais le 23 mai 2019)