Andréa Kotarac passe de la France insoumise au soutien pour le néo-fascisme

Par Alexandre Lantier
24 mai 2019

La semaine dernière André Kotarac, un jeune dirigeant de La France insoumise (LFI), a annoncé avec fracas son départ de LFI et son soutien pour le mouvement néo-fasciste de Marine Le Pen. Depuis, les grands médias ont largement relayé et analysé sa déclaration réactionnaire, motivée par sa crainte de l’éruption de la colère sociale des travailleurs contre Macron et l’Union européenne.

«Etant né en 1989, je dois vous avouer être assez peu sensible aux tabous posés par la gauche des années 1980», a déclaré Kotarac à la revue d’extrême-droite Éléments. «Les élections européennes sont l’occasion unique de faire un choix: soit conforter Macron et sa politique de casse sociale qui prépare l’avènement d’une Europe fédérale; soit voter utile pour la seule liste capable de le battre au soir (des élections européennes) du 26 mai. Ainsi, mon choix est fait: je voterai pour la liste menée par Jordan Bardella et Marine Le Pen.»

Sur BFM-TV, Kotarac a déclaré que «Macron a catalysé la colère des Français, (…) il y a répondu par l’arrogance, par l’insulte.» Kotarac a donc appelé à voter néo-fasciste pour «faire barrage» à Macron. Kotarac a aussi salué Le Pen et déclaré qu’il se sent «assez en phase avec sa fibre sociale et son attachement au caractère indivisible de la nation française.»

Le chef de LFI, Jean-Luc Mélenchon a réagi en déclarant que le geste de Kotarac était un «coup monté» et une «boule puante de fin de campagne.»

Mais l’évolution de Kotarac de LFI à un soutien pour le néo-fascisme n’est ni une coïncidence, ni un incident individuel, mais correspond à une profonde logique de classe. Face à la résurgence de la lutte des classes parmi les travailleurs contre les syndicats, les petit-bourgeois nationalistes qui peuplent le populisme de «gauche» vont nettement à droite. Terrifiés par les «gilets jaunes», l’explosion de grèves au Portugal ou des enseignants polonais ou encore la lutte des travailleurs algériens contre la junte militaire, ils cherchent à tout prix un leader fort qui unirait la nation, en clair qui étoufferait ou réprimerait les luttes.

Le ralliement d’un dirigeant de LFI à l’extrême-droite donne raison à tous les avertissements formulés par le Parti de l’égalité socialiste (PES) sur le rôle réactionnaire de cette pseudo-gauche petite-bourgeoise, qu’un gouffre de classe sépare des travailleurs et du PES.

Le ralliement de Kotarac au néo-fascisme n’a exigé aucune modification profonde des convictions nationalistes qui l’avaient amené à rallier LFI, et qui étaient largement connues. A partir des positions nationalistes de Mélenchon, il a nourri une profonde hostilité envers les travailleurs immigrés. Ainsi il a déclaré: «Sur l’immigration, Jean-Luc Mélenchon a un bon constat, il a dit que l’immigration est une souffrance. … Puisque c’est une souffrance, il faut l’arrêter.» Il a ajouté, «Je préfère que les gens vivent dignement, fièrement, chez eux.»

Kotarac avait déjà fait parler de lui en se rendant à une conférence organisée en avril par le Kremlin en Crimée, où il a pris la parole publiquement aux côtés de deux néo-fascistes français, Thierry Mariani et Marion Maréchal Le Pen. Celle-ci s’affiche aux côtés de l’Action française, le mouvement antisémite et vichyste de Charles Maurras au 20e siècle.

Les calculs électoralistes qui poussent Kotarac dans les bras de l’extrême-droite reflètent la faillite politique de LFI. Depuis l’éruption du mouvement des «gilets jaunes», le parti de Mélenchon s’effondre. LFI a reçu 7 millions de voix, soit presque 20 pour cent du vote aux présidentielles de 2017 et s’est vue affublée du titre de «meilleure opposition à Macron» juste après l’élection. Mais l’évolution de LFI depuis a donné raison aux avertissements formulés par le Parti de l’égalité socialiste (PES) sur le rôle réactionnaire du nationalisme populiste véhiculé par Mélenchon.

LFI n’a organisé aucune manifestation de solidarité envers les «gilets jaunes» ou d’opposition aux violences policières commises contre eux, préférant s’aligner sur les syndicats, qui étouffaient des grèves de routiers et de dockers et dénonçaient publiquement les «gilets jaunes». A présent, sur fond de panique généralisée de la classe politique, LFI est discréditée auprès des travailleurs par son inaction et tourne autour de 8 pour cent des intentions de vote aux européennes.

A présent, face à une débâcle annoncée, LFI est tiraillée entre la tendance «populiste» qui s’oriente vers le néo-fascistes, et les partisans de Mélenchon, qui lui cherche à renouer une «fédération populaire» qui le rattacherait au Parti socialiste (PS), d’où est sorti Macron lui-même.

Cette évolution souligne les profonds différends qui séparent LFI du PES, qui a soutenu les «gilets jaunes» dès le début du mouvement. Le PES soulignait que les «gilets jaunes» faisaient partie d’une mobilisation internationale des travailleurs qui réfute le mensonge des propagandistes bourgeois selon lequel la dissolution de l’Union soviétique par les staliniens marquait la «Fin de l’Histoire» et le triomphe final du capitalisme. Dans tous les cas, les luttes produisent des confrontations aigües avec le pouvoir, dont la seule issue progressiste est la prise de pouvoir par les travailleurs.

La trajectoire droitière de LFI reflète surtout le rejet du trotskysme par son fondateur, Mélenchon. Il a commencé en politique après Mai 68 dans l’Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert, qui rompait alors avec le Comité international de la IVe Internationale (CIQI) pour rallier l’Union de la gauche entre le PS et le Parti communiste français stalinien. Des membres de l’OCI travaillaient en même temps dans le PS, dont le futur premier ministre austéritaire Lionel Jospin et Mélenchon qui a été conseiller, sénateur ou ministre au PS entre 1976 en 2008.

La rupture de Mélenchon avec le PS pour fonder le Front de gauche en 2009 n’était que de surface, comme le démontre à présent sa nouvelle proposition d’alliance avec le PS. Il l’a menée de pair avec l’ex-social-démocrate Oskar Lafontaine, dirigeant du Parti de gauche allemand – coalition entre les staliniens qui avaient restauré le capitalisme en Allemagne de l’Est, des fractions social-démocrates ou petite-bourgeoises issues de l’Allemagne de l’Ouest. En même temps, il s’alliait avec le parti grec Syriza, qui mène actuellement l’austérité en Grèce.

L’évolution de Kotarac est un avertissement de plus du rôle contre-révolutionnaire de ces tendances, dont l’ancrage dans les classes possédantes s’exprime à travers leur rejet explicite du marxisme. Face aux «gilets jaunes», Mélenchon a mis en avant son populisme, inspiré par les théories de Chantal Mouffe. Tout en insistant qu’il fallait trouver «une sortie institutionnelle aux évènements», il a moqué sur son blog «la doxa traditionnelle de la gauche traditionnelle et de l’extrême gauche» et «la centralité du concept prolétariat (salariat) / révolution socialiste comme couple indépassable de la dynamique de l’Histoire.»

Tout comme Mélenchon a tiré les conclusions qui s’imposaient de l’orientation liquidatrice de l’OCI pour rejoindre directement le PS, Kotarac tire les conclusions du populisme nationaliste de Mélenchon et, préférant l’original à la copie, passant de LFI au néo-fascisme. Ceci souligne l’importance de la lutte du CIQI de fonder sa section française, le PES, en 2016, en tant qu’alternative politique à l’évolution droitière de la pseudo-gauche qui est ressortie du mouvement étudiant petit-bourgeois post-soixantehuitard.

Les deux stratégies électoralistes qui émergent au sein de LFI, une alliance avec l’extrême-droite ou avec le PS, sont toutes deux réactionnaires et impopulaires. La déclaration de Kotarac saluant la «fibre sociale» de l’héritière du régime fasciste de Vichy et sa capacité d’unir la France relève de l’obscénité politique. Au pouvoir, Le Pen mènerait une politique austéritaire, militariste et xénophobe comme le fait son allié italien, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini.

Mais aucune différend fondamental ne sépare la fraction de LFI orientée vers l’extrême-droite de celle, plus orientée vers le PS, de Mélenchon. Le PS, qui a imposé la loi travail et l’état d’urgence, a bien sûr lancé la politique austéritaire et répressive menée par Macron, qui a salué l’année dernière le dictateur fasciste Philippe Pétain. En mettant en avant son nationalisme antimarxiste, d’ailleurs, Mélenchon a couvé les forces qui se retournent à présent contre lui.

Depuis avoir quitté le PS en 2008, Mélenchon a cultivé de nombreuses amitiés avec des politiciens de droite nationaliste ou d’extrême-droite, tels que le gaulliste Henri Guaino et le journaliste pro-pétainiste Eric Zemmour. Il a aussi recruté à LFI un large éventail de «populistes» liés à la police et aux haut gradés militaires, traditionnellement proches de l’extrême-droite. L’ancien conseiller en politique étrangère de Mélenchon, l’ex-officier du renseignement serbe Djordje Kuzmanovic, n’en était qu’un exemple particulièrement frappant.

L’extrême-droite, largement représentée dans les milieux de la police, du renseignement et de l’armée, y côtoie les forces de LFI et mène en permanence sa propagande auprès d’eux. Le récit que donne la revue Éléments de comment s’était produite son entrevue avec Kotarac et le ralliement de ce dernier au néo-fascisme donne un certain aperçu des liens que tisse l’extrême-droite avec les forces de pseudo-gauche comme LFI:

Nous nous sommes mis en quête, téléphonant à droite et à gauche, puis du côté de La France Insoumise, de ceux qui avaient claqué la porte, des déçus et de tous les autres. … La démission d’Andréa Kotarac, comme l’exclusion d'un certain nombre de représentants d’une ligne souverainiste au sein de La France insoumise, tels que François Cocq ou Djordje Kuzmanovic étaient écrites. Il y en aura d’autres, assurément. Et nous les accueillerons volontiers dans les colonnes d'Éléments, comme nous l'avons fait pour Denis Collin, proche de la République souveraine de Djordje Kuzmanovic; Jacques Nikonoff, l’ancien président d’Attac, actuel président du parti de la démondialisation; ou encore Bernard Langlois le fondateur de Politis.

A cela, il n’y a à ajouter que le fait que l’évolution droitière de ce milieu ressort d’une longue évolution réactionnaire des petit-bourgeois, nationalistes et antitrotskystes, comme Mélenchon. En effet, Éléments auraient pu ajouter que l’extrême-droite a accueilli en 1992 dans les pages de Krisis un Mélenchon quadragénaire et conseiller du président PS et ancien vichyste François Mitterrand.

Les médias ont rabaché l’idée que le geste de Kotarac démontrerait que l’extrême-gauche rejoindrait l’extrême-droite comme les deux extrémités d’un fer à cheval. La «théorie du fer à cheval», idée reçue anticommuniste de l’époque de la Guerre froide, dédouane Macron, qui lui aussi salue Pétain et mène une politique autoritaire et militariste, de guerre impérialiste en Afrique et de répression sanglante des «gilets jaunes». Ainsi cette théorie est-elle fondamentalement fausse. Ce n’est pas que les «extrêmes» se rejoignent, mais que toute une classe politique va très rapidement et très loin vers la droite, contre les travailleurs.

L’alternative à l’évolution hystérique et nationaliste du milieu de LFI vers la droite est la lutte du CIQI pour défendre la continuité du trotskysme, et la rétablir à travers la construction et l’action du PES en France.

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