Dix ans après la guerre civile, les élites dirigeantes sri-lankaises préparent la guerre de classes

Par Pradeep Ramanayake et K. Ratnayake
23 mai 2019

Le 18 mai, dix ans s’étaient écoulés depuis la fin de la longue guerre communautariste du Sri Lanka qui s’est terminée par la défaite sanglante de l’organisation séparatiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE).

Commémorant la victoire militaire, le président Maithripala Sirisena a rendu un vibrant hommage aux forces armées. Ces mêmes forces viennent de se déployer dans le cadre de leur première opération majeure à l’échelle nationale depuis la fin du conflit en 2009.

Les attentats terroristes à la bombe du 21 avril qui ont tué près de 260 personnes innocentes ont dominé le bref discours de Sirisena, prononcé dimanche, lors d’une cérémonie dans l’enceinte du Parlement. Ces attaques contre des églises et des hôtels de luxe avaient été coordonnées avec un groupe extrémiste local, le National Thowheeth Jamma'ath, par le groupe fondamentaliste État islamiste basé au Moyen-Orient.

Sirisena a loué les «soldats héroïques qui ont mis fin à la barbarie des LTTE… une fois pour toutes », ajoutant, « mais, après dix ans de paix et d’harmonie, un acte de terrorisme inattendu a eu lieu…» Il s’est vanté qu’«avec 30 ans d’expérience», l’armée serait capable de mettre fin au «terrorisme international».

Tout d'abord, l'affirmation de Sirisena selon laquelle les attentats à la bombe étaient «inattendus» est un mensonge éhonté. Les forces de sécurité avaient été averties à l'avance par une agence de renseignement indienne des attaques prévues, y compris de certaines des cibles spécifiques du dimanche de Pâques. L'avertissement a été ignoré et on a permis que les attaques à la bombe se produisent. Personne n'a expliqué pourquoi de façon plausible.

Sirisena et le gouvernement se sont cependant saisis de l’attaque pour imposer un état d’urgence donnant des pouvoirs étendus aux militaires et à la police. Au nom de la «lutte contre le terrorisme international», des dizaines de milliers de soldats et de policiers ont été déployés dans l’île.

En même temps, les médias et l’establishment politique mènent une campagne antimusulmane virulente visant à intimider les musulmans et à diviser la classe ouvrière. Surtout, ces mesures étatiques policières visent une classe ouvrière qui commence de plus en plus à lutter contre l’attaque des conditions de vie par le gouvernement.

L’affirmation qu’au cours des dix dernières années ont prévalu «la paix et l’harmonie» est absurde. Sirisena a été ministre de premier plan du gouvernement du président Mahinda Rajapakse qui, immédiatement après la défaite des LTTE, avait déclaré la «guerre économique».

Près de trois décennies de guerre civile sanglante ont dévasté l’île économiquement. La crise financière mondiale de 2008-2009 a encore aggravé cette situation. La «guerre économique» visait avant tout à imposer le fardeau économique à la classe ouvrière par la mise en œuvre du programme d’austérité du Fonds monétaire international.

On a canalisé l’opposition de masse qui s’était développée contre Rajapakse derrière une opération de changement de régime pour l’évincer en 2015, orchestrée par les États-Unis pour contrer l’influence de la Chine. Cette opération a porté Sirisena et le premier ministre, Ranil Wickremesinghe, au pouvoir.

Les États-Unis avaient soutenu la guerre communautariste et le régime autocratique de Rajapakse, mais s’opposaient à ses relations étroites avec Beijing. Ils cherchaient à intégrer le Sri Lanka dans ses préparatifs de guerre contre la Chine, et Sirisena et Wickremesinghe sont rentrés dans le rang.

Quatre ans plus tard, les luttes de masse des travailleurs, des jeunes et des pauvres ont éclaté à la surface et alimenté d'âpres luttes intestines entre factions concurrentes de la classe dirigeante, dirigées par Sirisena, Wickremesinghe et Rajapakse. Mais, quelles que soient leurs différences, ils soutiennent tous la mobilisation de l'armée sous prétexte de lutter contre le terrorisme international pour préparer la guerre de classe contre les travailleurs.

Pour lutter contre les mesures policières de l’État, les travailleurs et les jeunes doivent être politiquement équipés, notamment avec les leçons de sanglante guerre civile du Sri Lanka.

Sirisena, comme tout l’establishment de Colombo, traite la guerre en termes chauvins comme la conséquence du «terrorisme des LTTE ». En réalité, la guerre civile a été l’aboutissement d’une discrimination officielle systématique de la minorité tamoule depuis l’indépendance officielle du Sri Lanka en 1948.

Incapable de répondre aux revendications pour des droits démocratiques et sociaux, la classe dirigeante de Colombo s’est servi du chauvinisme anti-tamoul pour diviser les travailleurs sur une base ethnique. L’une des premières actions du gouvernement du Parti national unifié (UNP) en 1948 a été de dépouiller un million de travailleurs tamouls des plantations de leurs droits civiques.

Après le Hartal (grève générale) de 1953 qui a mis le gouvernement UNP à genoux, la classe dirigeante s’est tournée vers le suprémacisme cinghalais du Sri Lanka Freedom Party (SLFP) qui a pris le pouvoir en 1956 et mis en œuvre sa politique du cinghalais à l’exclusion de toute autre langue. En 1972, le gouvernement dirigé par le SLFP a élevé le bouddhisme au rang de religion d’État, réduisant par là les Tamouls au rang de citoyens de seconde classe.

Au cours d’une autre crise provoquée par l’effondrement économique du milieu des années 1970, l’UNP dirigé par J. R. Jayawardene a pris le pouvoir en 1977 ; il fut l’un des premiers gouvernements au monde à mettre en œuvre une politique de «marché ouvert» qui eut un impact dévastateur sur la classe ouvrière.

Face à une opposition croissante, Jayawardene modifia la constitution pour confier des pouvoirs autocratiques au président, tout en organisant des provocations contre les Tamouls. Après le meurtre de 13 soldats en juillet 1983, le gouvernement UNP déclencha un pogrom anti-tamoul dévastateur à l’échelle de l’île faisant des centaines de morts, et déclara la guerre aux LTTE.

La guerre contre les «terroristes du LTTE» était avant tout une guerre contre la classe ouvrière. En commençant par Jayawardene, les gouvernements successifs ont exploité la guerre pour réduire drastiquement les droits sociaux fondamentaux comme la gratuité de l’éducation, des services de santé et les prix subventionnés pour les pauvres. Les privatisations dans le secteur public ont entraîné des pertes d’emplois massives. La guerre a également servi à justifier les mesures policières visant les travailleurs.

Tout en prétendant lutter pour les droits démocratiques des Tamouls, les LTTE étaient un parti bourgeois qui représentait les intérêts des élites tamoules. Ils visaient à gagner le soutien des puissances impérialistes pour établir un État tamoul indépendant où la bourgeoisie pourrait mettre les travailleurs à la disposition des investisseurs étrangers comme main-d’œuvre à bon marché.

La défaite des LTTE est avant tout une conséquence de leur faillite politique. Lorsque l’armée sri-lankaise reserra l’étau, ils furent incapables de faire appel à la classe ouvrière du Sri Lanka, d’Asie ou au plan international pour son soutien. Au lieu de cela, ils se trouvèrent réduits à faire des appels pitoyables aux puissances mêmes qui fournissaient le soutien politique, financier et militaire à la guerre brutale du gouvernement Rajapakse.

A la fin du conflit, l’île était en ruines; on y comptait plus de 100.000 morts, pour la plupart des Tamouls et bien plus encore de blessés tant physiques que psychologiques. Selon un rapport de l’ONU, l’armée a massacré plus de 40.000 civils tamouls dans les dernières semaines de la guerre. Sirisena et Wickremesinghe ont, avec le soutien des États-Unis, bloqué toute enquête et toute poursuite pour ces crimes de guerre.

Des centres de détention sous contrôle militaire regroupaient près de 300.000 personnes. En outre, l’armée a saisi et détenu 12.000 jeunes hommes et jeunes femmes dans des camps dits de réhabilitation où on leur fit subir tortures et lavage de cerveau. Beaucoup ont disparu sans laisser de trace. Plusieurs centaines d’entre eux sont toujours en prison. L’occupation militaire par des centaines de milliers de soldats est toujours en vigueur dans le nord et l’est de l’île.

Des milliers de Tamouls vivent encore dans des conditions misérables dans des camps de fortune privés de services essentiels. Ils ont perdu leurs commerces et leurs emplois. La plupart des terres saisies par les forces armées pendant la guerre n’ont pas été restituées à leurs propriétaires. Environ 90 000 veuves de guerre luttent quotidiennement pour subvenir aux besoins de leurs familles sans aucun revenu réel.

Voilà ce qu’il en est des prétendus dix ans de «paix et d’harmonie» de Sirisena. Aujourd’hui, l’ensemble de l’establishment politique prépare une nouvelle «guerre contre le terrorisme» bidon qui vise en premier lieu les musulmans de l’île. Mais son véritable objectif est de réprimer l’opposition de la classe ouvrière. Les mesures policières d’État, mises en place et affinées au cours de 30 années de guerre communautariste brutale, ont été très rapidement imposées et appliquées dans toute l’île.

La guerre une fois finie, la bourgeoisie tamoule était immédiatement rentrée dans le rang. L'Alliance nationale tamoule (TNA), qui a servi de porte-parole aux LTTE, avait rapidement été à droite. A présent, elle appuie pleinement l'imposition de l'état d'urgence et exige même que le gouvernement ne retire pas l’armée du nord et de l’est en raison du danger présumé d'attaques terroristes. Comme ses homologues cinghalais de Colombo, la TNA craint avant tout une montée du mouvement de la classe ouvrière.

La principale leçon politique pour les travailleurs est qu’ils ne peuvent défendre leurs droits sociaux et démocratiques s’ils sont divisés. Il faut rejeter la propagande empoisonnée diffusée par les médias et les partis politiques bourgeois qui cherchent à monter les travailleurs les uns contre les autres sur la base de la langue ou de la religion. Les ouvriers font face dans la classe exploitante, la bourgeoisie, à un ennemi commun qui ne reculera devant rien pour maintenir son pouvoir et sa richesse.

La classe ouvrière ne peut lutter pour ses intérêts de classe qu’en construisant un mouvement politique unifié, indépendant de tous les partis de la bourgeoisie. Sa lutte doit viser le renversement du capitalisme et établir un gouvernement ouvrier et paysan pour mettre en œuvre une politique socialiste.

Le Parti de l’égalité socialiste (SEP) lutte pour une République socialiste unie du Sri Lanka et d’Elam. Une telle lutte fait partie intégrante de la lutte pour le socialisme en Asie méridionale et au plan international. Nous vous exhortons à rejoindre le SEP et à le construire comme la direction révolutionnaire nécessaire pour mener les luttes à venir.

(Article paru d’abord en anglais le 22 mai 2019)