La Maison-Blanche et Google lancent une guerre technologique contre la Chine

Par André Damon
22 mai 2019

Lundi, Google, le monopole des logiciels de recherche sur Internet et des smartphones, a annoncé qu'il empêcherait les téléphones Huawei d'accéder à des parties essentielles du système d'exploitation Android, mettant ainsi fin aux activités de Huawei à l'étranger.

Pour compliquer la situation, les fabricants américains de matériel informatique Qualcomm, Broadcom et Intel ont annoncé qu'ils ne vendraient plus à l'entreprise les composants sans lesquels elle ne peut produire aucune de leur gamme actuelle de smartphones ou systèmes d'infrastructure informatique.

Ces mesures ont été prises après que le ministère américain du commerce a ajouté Huawei à sa Liste d'entités restreintes au motif qu'elle était «engagée dans des activités contraires à la sécurité nationale ou aux intérêts de la politique étrangère américaine».

Les entreprises se sont conformées à la mesure effrontément protectionniste de Trump, qui a de graves conséquences pour leurs propres intérêts commerciaux, sans la moindre protestation. Quels que soient les dommages que la guerre commerciale de Trump causera à leurs résultats financiers, ils seront plus que compensés en gagnant la faveur de l'État américain et en obtenant un traitement réglementaire préférentiel et des contrats militaires lucratifs à la valeur de milliards de dollars.

Huawei announces the Mate X folding smartphone in February

Dans un éditorial anxieux, reflétant les hésitations de la classe dirigeante britannique sur la guerre américaine contre Huawei, le Financial Times ne mâche pas ses mots. Les États-Unis craignaient que la technologie de la Chine «ne soit sur le point de dépasser celle des États-Unis», écrit-il. Le journal a conclu sans ambages: «En effet, les mesures américaines semblent faire partie d'une tentative pour freiner la montée en puissance de la Chine.»

Dans une situation où les ventes de téléphones Apple et Samsung sont en chute libre, Huawei était sur le point de devenir le plus gros vendeur de smartphones à la fin de l'année, en plus d'être le premier fournisseur mondial d'équipements de télécommunications 5G.

En l'espace de quelques années, Huawei est devenu l'acteur le plus dynamique du très concurrentiel et riche marché mondial des smartphones,. Ses ventes de téléphones ont augmenté de 50 % au cours des 12 derniers mois.

Huawei n'a pas seulement produit l'appareil photo téléphonique le mieux classé, selon DxOMark, de deux générations consécutives. Avec le lancement raté du Galaxy Fold de Samsung, Huawei est également sur le point de lancer le premier téléphone de masse viable qui se transforme en tablette, dominant ainsi un segment de marché qu'Apple, l'ancien leader du secteur, n'a même pas tenté de pénétrer.

Toutefois, l'inscription de Huawei sur la liste noire par l'administration Trump et la coopération de Google et d'autres grandes entreprises technologiques signifieront la destruction effective de Huawei en tant qu'acteur sur le marché mondial des smartphones. Même si elle est capable de produire des téléphones sans dépendre des composants vendus par les entreprises américaines, leurs ventes seront limitées au marché chinois. Selon un analyste du Financial Times, ces mesures «vraisemblablement coûteraient à Huawei toutes ses livraisons de smartphones à l'extérieur de la Chine.»

Personne ne sait quelles seront les conséquences de cette nouvelle salve dans la guerre commerciale mondiale. Le développement d'Internet et le lancement de l'économie d'applications par Apple en 2007 se sont déroulés dans un contexte de mondialisation et d'intégration internationale. Cependant, l'Internet et l'industrie technologique mondiale se fragmentent le long des frontières nationales, au milieu de la montée du protectionnisme et de la guerre commerciale.

Dans un avertissement clairvoyant sur les implications potentielles de la rupture des relations américano-chinoises, Morgan Stanley a prédit qu'en dépit d'un relâchement de la politique monétaire de la Fed, la décision prise contre Huawei annoncerait probablement une «récession totale» aux États-Unis.

L'annonce par la Maison-Blanche, la semaine dernière, de nouvelles restrictions à l'égard de Huawei et du respect de ces restrictions par Google fait suite à l'échec presque total des efforts américains visant à empêcher ses alliés d'acheter du matériel de communication Huawei. La Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Inde et de nombreux autres pays ont rejeté les efforts de Washington pour les contraindre à interdire les équipements de télécommunications 5G de Huawei, qui sont universellement considérés comme substantiellement supérieurs à ses concurrents occidentaux.

En réponse, les États-Unis ont tout simplement redoublé ses efforts, ce qui a conduit à ce qu'un analyste a déclaré au Financial Times était «le signal de départ d'une guerre froide technologique». Le New York Times a qualifié cette action de début d'un «rideau de fer numérique».

L'intensification massive et soudaine de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a été un choc pour beaucoup de personnes. «La décision de l'administration Trump est beaucoup plus complète que ce à quoi s'attendaient de nombreux Chinois, a déclaré un analyste au New York Times,... «Elle est également survenue beaucoup plus tôt. Beaucoup de gens se rendent compte seulement maintenant du fait que c'est pour de vrai.»

Le conflit croissant entre les États-Unis et la Chine est centré sur les efforts déployés par les États-Unis pour empêcher les entreprises chinoises d'entrer sur des segments de production à forte valeur ajoutée qui étaient auparavant dominés par les États-Unis et des membres de l'UE tels que l'Allemagne. L'an dernier, l'administration Trump a raccourci la durée des visas pour les étudiants chinois des cycles supérieurs qui étudient dans des domaines comme la robotique, l'aviation et la fabrication de haute technologie. Pendant ce temps, un groupe de législateurs du Congrès réclame encore plus de restrictions sur les visas des étudiants.

US Vice President Mike Pence

En novembre, le vice-président Mike Pence a annoncé ce que beaucoup ont qualifié d'une nouvelle Guerre froide entre les États-Unis et la Chine, exigeant que la Chine abandonne ses efforts pour entrer dans «les industries les plus avancées du monde, y compris la robotique, la biotechnologie et l'intelligence artificielle», qu'il appelle les «sommets de l'économie du XXIe siècle».

Depuis lors, les négociateurs américains et chinois ont intensivement discuté d'un accord possible pour mettre un terme à la guerre commerciale qui fait rage. Mais les discussions ont échoué, une fois qu'il est devenu clair pour les négociateurs chinois que les États-Unis exigeaient ce que la Chine ne pouvait offrir: le démantèlement effectif de son secteur manufacturier de haute technologie.

Commentant l'annonce de la semaine dernière, le China Daily a déclaré: «Avec son traitement de Huawei, le gouvernement américain a révélé toute sa laideur dans ses rapports avec les autres pays: son despotisme en tant que seule superpuissance mondiale sans respect des règles, son arrogance et son manque de respect pour la dignité de ses partenaires commerciaux, son attitude condescendante envers le reste du monde, son égoïsme pur et simple, sa réticence à accepter d'appartenir à une communauté élargie.»

Mais l'élite dirigeante chinoise aurait-elle pu s'attendre à autre chose? L'impérialisme américain était heureux de faire de la Chine l'atelier de misère du monde, tirant des milliards de dollars du labeur de son prolétariat. Toutefois, les États-Unis n'accepteront pas que la Chine devienne un pair économique et ils utiliseront toute leur puissance - de leur rôle prééminent dans le système financier mondial à leur réseau d'alliances, en passant par la menace d'une guerre nucléaire totale - pour affirmer leur position dominante.

La tentative américaine de détruire Huawei n'est qu'un avant-goût de ce qu'elle va faire pour assurer son hégémonie. Le pays qui a amené au monde Hiroshima, le Vietnam et la guerre en Irak est prêt à détruire plus que de simples entreprises. Elle vise maintenant un pays de 1,4 milliard d'habitants, avec des conséquences potentiellement dévastatrices pour l'ensemble de l'humanité. La Chine, malgré toute sa croissance économique vantée, reste un pays opprimé dans la ligne de mire de l'impérialisme.

Ces développements devraient mettre fin aux arguments académiques à la mode selon lesquels les catégories du marxisme - l'impérialisme, le monopole, l'exploitation et le conflit entre l'économie mondiale et le système d'États-nations - ont été supprimées. En fait, seuls ces outils d'analyse expliquent la fragmentation de l'économie mondiale au XXIe siècle et la résurgence des «conflits de grandes puissances.»

L'argument central du marxisme contemporain, mis en évidence au XXe siècle, est que la révolution socialiste est le seul moyen d'éviter une nouvelle conflagration mondiale, poussée par la lutte désespérée entre les États-nations capitalistes pour les marchés, les profits et l'influence.

(Article paru en anglais le 21 mai 2019)