Le parti d’extrême droite Alternative pour l'Allemagne donne le ton au gouvernement de la grande coalition allemande

Par Joahannes Stern
21 mai 2019

Le débat de jeudi dernier au Bundestag (Parlement fédéral) a été un spectacle particulièrement odieux. Face aux tensions transatlantiques croissantes, au danger aigu de guerre au Moyen-Orient et à l'opposition croissante à l'inégalité sociale et au militarisme, la classe dirigeante allemande a démontré une nouvelle fois qu'elle se dirige de plus en plus à droite à la veille des élections européennes.

Les politiciens de tous les groupes parlementaires ont célébré le 70e anniversaire de la «loi fondamentale», comme l’appelle la constitution allemande de l’après-guerre, et ont hypocritement salué les mots «démocratie», «paix» et «droits de l’homme». Peu de temps après, le ministre de l’intérieur Horst Seehofer (Union sociale chrétienne, CSU) est venu à la tribune pour présenter sa dernière loi contre les réfugiés.

Même le nom du projet de loi, «loi du retour ordonné», rappelle les moments les plus sombres de l’histoire allemande. La loi signifie que les demandeurs d'asile déboutés seront réglementés, internés et expulsés en masse, encore plus brutalement. La loi prime sur les droits démocratiques fondamentaux et traite les demandeurs d'asile déboutés comme des criminels. Le projet de loi prévoit notamment que les «réfugiés tenus de quitter le pays» soient placés dans des prisons ordinaires. À cette fin, l'obligation de séparation entre prisonniers et déportés doit être suspendue.

Le programme législatif du gouvernement de grande coalition formé de démocrates chrétiens (CDU / CSU) et de sociaux-démocrates (SPD) met en œuvre la politique de l'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD). Bien que le parti d'extrême droite n'ait recueilli que 12,6 pour cent des voix lors des dernières élections législatives et qu’il est peu probable qu'il obtienne de meilleurs résultats aux élections européennes (les derniers sondages prévoyaient un score de 12 pour cent), c’est lui qui détermine la politique en matière de refugiés pour la grande coalition.

Au Bundestag, Seehofer a expliqué à la manière irréprochable de l’AfD: «Nous améliorons considérablement les conditions préalables, de façon à ce que l'obligation de quitter le pays puisse être appliquée». «La détention pour expulsion et la reconduite à la frontière» étaient des «outils indispensables» pour «éliminer» les obstacles aux déportations massives. Dans ce contexte, «les motifs de détention seraient étendus» et de nouveaux lieux de détention seraient créés. «Nous devons et voulons remédier à cette lacune en suspendant l'obligation de séparation des prisonniers et des expulsés.»

Dans une diatribe fasciste, le porte-parole de l'AfD, Gottfried Curio, a poussé à l'extrême la politique xénophobe de la grande coalition. Bien que le ministre de l'intérieur ait «déposé une loi pour une meilleure déportation» - par exemple, la «détention pour déportation» était un «instrument nécessaire pour empêcher la disparition de personnes expulsées» - il y avait «beaucoup d’aménagement des critères». Les «quotas d'expulsion» étaient encore «nettement trop bas» et «sans le refoulement systématique [de l'entrée] à la frontière», «la vague ira en grandissant». Seehofer voulait seulement «écoper à l’aide d’une passoire au lieu de reboucher définitivement la fuite.»

L'extrême droite ne peut agir de manière aussi agressive que parce que personne dans l'establishment politique ne s'y oppose. Le porte-parole du SPD, Helge Lind, a expliqué qu'il ne voyait «pas d'autre solution que la loi de Seehofer». Clairement, la seule chose qui l'a gêné dans la diatribe de Curio était «le choix des mots». Il a déclaré avec cynisme: «Surtout quand nous parlons de sujets aussi délicats que "le retour et la déportation", il convient de faire attention au langage.»

Les intervenants du Parti de gauche et des Verts ont également soulevé des objections uniquement verbales. En fait, ils sont d'accord avec la ligne anti-réfugiés de la grande coalition. Partout où ils gouvernent en coalition avec le SPD et la CDU, ou même à la tête des gouvernements des Länder, comme avec les Verts en Bade-Wurtemberg et le Parti de gauche en Thuringe, ils sont responsables de procéder aux mêmes déportations massives et brutales qu'ailleurs.

Quand la porte-parole nationale du Parti de gauche, Ulla Jelpke, a déclaré dans son discours que «près de 25.000 personnes sont déportées année après année» et que «les gouvernements fédéraux et des Länder ont mis en œuvre depuis longtemps des expulsions avec une brutalité sans précédent», elle impliquait également la politique de son propre parti.

Le débat au Bundestag a montré que la classe dirigeante dans son ensemble est non seulement orientée vers la politique de l'AfD, mais soutient de plus en plus ouvertement le parti extrémiste de droite. La récente tentative de faire élire Gerold Otten, candidat AfD, au poste de vice-président du Bundestag a toutefois de nouveau échoué. Il a obtenu 205 voix, soit 107 voix de plus que le nombre de députés AfD qui siègent au Bundestag. Otten est un ancien membre du Parti libéral-démocrate (FDP) et un ancien soldat professionnel. Selon Wikipedia, il est colonel dans la réserve de l'école des officiers de la Luftwaffe (armée de l'air) à Fürstenfeldbruck.

Tentant de dissimuler au moins quelque peu l'étroite collaboration de la classe dirigeante avec l'AfD, les médias ont relaté de manière évidente un court échange de coups entre le président du Bundestag, Wolfgang Schäuble, et le député AfD au Parlement, Stephan Brandner.

Brandner a affirmé dans son discours que le président fédéral Frank-Walter Steinmeier (SPD) avait «ouvertement fait la publicité d’un événement extrémiste de gauche», en l’occurrence le concert «rock contre la droite» à Chemnitz à la suite des émeutes néo-nazies de septembre dernier, et avait envoyé «des lettres de félicitations à des régimes inhumains et meurtriers» tels que l'Iran. Schäuble l'a immédiatement réprimandé en ces termes: «Monsieur Brandner, le président fédéral est notre chef d'État à nous tous. S'il nous honore de sa participation à notre débat, ce n'est pas une occasion pour vous de le critiquer. S'il vous plaît ne faites pas ça!»

Les critiques «collégiales» de Schäuble ne peuvent cacher le fait que la grande coalition coopère étroitement avec l'AfD dans toute sa politique intérieure et étrangère afin de mettre en œuvre son programme réactionnaire contre l'énorme résistance sociale et politique de la population. Par exemple, l'actuel rapport annuel des services secrets porte largement l'imprimatur de l'AfD. Il définit pour la première fois le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP) comme un «parti extrémiste de gauche» et un «objet de surveillance» et criminalise quiconque qui avance une critique socialiste du capitalisme, du militarisme et du nationalisme. Le SGP a intenté une action en justice contre le rapport.

Il est bien connu que l'ancien chef des services secrets, Hans-Georg Maassen (CDU), s'est réuni plusieurs fois avant la publication du document avec des personnalités de l'AfD, notamment le président du parti, Alexander Gauland et Brandner lui-même. Brandner doit ses fonctions de président de la commission parlementaire des affaires juridiques au vice-président du Bundestag social-démocrate, Thomas Oppermann, qui lui avait proposé à une élection secrète.

Et avant cela, avec sa décision de maintenir la grande coalition, le SPD a consciemment fait de l’AFD le parti de l’opposition officielle au Bundestag. Steinmeier y a joué un rôle clé. Fin novembre 2017, il a invité les coprésidents de l'AfD, Alexander Gauland et Alice Weidel, à une réunion commune dans sa résidence présidentielle, Schloss Bellevue. La réunion est documentée en images sur le site Web de l'Office fédéral de la presse.

(Article aru en anglais le 20 mai 2019)