Le gouvernement de l'Ontario sabre le financement de l'éducation postsecondaire et l'aide aux étudiants

Par Penny Smith
11 mai 2019

Le gouvernement progressiste-conservateur populiste de droite de l'Ontario a annoncé d'importantes compressions dans l'éducation postsecondaire dans son premier budget présenté le mois dernier. Ces compressions s'inscrivent dans le cadre d'une campagne concertée visant à restructurer l'enseignement postsecondaire afin de l'adapter encore davantage aux exigences du marché du travail des grandes entreprises et de subordonner davantage la recherche universitaire aux besoins des entreprises.

Entre-temps, la réduction par le gouvernement de l'aide aux étudiants et les pressions exercées par les universités qui manquent d'argent pour augmenter les frais de scolarité des programmes professionnels, feront en sorte que de nombreuses possibilités d'études et d'emploi deviendront le privilège des riches et des super-riches.

Le financement annuel du gouvernement provincial pour l'éducation postsecondaire et la formation passera de 12,1 milliards de dollars à 11,4 milliards de dollars, soit 700 millions de dollars de moins d'ici la fin du mandat de quatre ans des conservateurs. Cela représente une baisse moyenne de 1% par an. Cependant, si l'on tient compte de l'inflation, les réductions seront encore plus dévastatrices.

Le budget comprenait également des changements au modèle de financement de l'éducation postsecondaire, liant la plus grande part du financement des universités et des collèges aux «critères de rendement» imposés par le gouvernement, afin de faire de l'Ontario un «leader national» en matière de financement «axé sur les résultats». En d'autres termes, le financement des universités et des collèges sera lié aux objectifs et aux exigences établis par les lobbyistes d'entreprise et leurs mercenaires politiques.

Jusqu'à présent, seule une faible proportion du financement provincial a été liée au rendement des établissements: 1,4 pour cent pour les universités et 1,2 pour cent pour les collèges. Toutefois, en vertu du nouveau régime de financement, le pourcentage de la subvention provinciale qui dépendra du respect des nouvelles lignes directrices sur le rendement passera à 25 pour cent et, avec d'autres augmentations annuelles, à 60 pour cent d'ici 2024-2025, ce qui est énorme.

Les mesures du rendement n'ont pas encore été annoncées, mais un document obtenu par CBC/Radio-Canada révèle que les revenus des diplômés et les taux d'emploi, ainsi que le montant des fonds de recherche recueillis, constitueront une part importante de cette évaluation.

L'objectif du premier ministre Doug Ford, lui-même millionnaire, homme d'affaires et parfait ignare, est manifestement de mettre l'ensemble du système éducatif sous le joug des grandes entreprises. Tout comme son modèle Trump aux États-Unis, Ford s'est engagé à rendre l'Ontario «ouvert aux affaires» en réduisant les impôts de l'élite des entreprises, en décimant les services publics et en créant une main-d'œuvre à bas salaire et à l'emploi précaire qui sera exploitée sans pitié par les grandes entreprises.

De nombreux éducateurs et étudiants réagissent au nouveau système de financement avec inquiétude, frustration et colère. Pum van Veldhoven, professeur de sociologie à Carleton, a affirmé que le budget de Ford porte atteinte à la liberté académique. «À moins que vous ne leur enseigniez ce que nous aimerions que vous leur enseigniez, vous n'obtiendrez pas notre financement - c'est ce qu'il dit... Cela montre simplement que notre gouvernement n'est pas au courant de ce qui se passe dans les universités.»

Root Gorelick, professeur de biologie et président de la Carleton University Academic Staff Association (CUASA), a déclaré: «Si l'éducation, l'enseignement postsecondaire est vraiment un bien public, alors il [le nouveau modèle de financement] est complètement erroné.»

La Confédération ontarienne des associations de professeures et professeurs d'université (OCUFA), qui représente 17.000 membres du corps professoral et bibliothécaires universitaires de l'Ontario, a publié un communiqué de presse expliquant que «dans l'ensemble, le financement fondé sur le rendement nuit à l'amélioration de la qualité et punit les étudiants qui étudient dans des établissements déjà en difficulté financière, qui sont aux prises avec de nouvelles réductions budgétaires». Le président de l'OCUFA, Gyllian Phillips, a fait remarquer que «le financement des universités basé sur la performance créera un système de gagnants et de perdants, mettant la qualité de l'éducation en danger pour tous».

Le nouveau régime de financement du gouvernement cible également les coûts salariaux en modifiant les règles relatives à l'emploi des enseignants afin d'abaisser l'âge moyen de la retraite – dans le but d'éjecter lentement du système les postes d'enseignants permanents et retraités en faveur des nouveaux embauchés dans des conditions précaires. Ce processus est déjà bien avancé dans de nombreux établissements, une grande partie, et dans certains cas la majorité, de la charge d'enseignement incombant aux enseignants temporaires et à temps partiel. Comme l'a noté l’OCUFA dans son communiqué de presse, «le budget de ce gouvernement et le modèle de financement proposé encourageront davantage l'augmentation des postes universitaires précaires sur les campus de l'Ontario».

Le budget a également confirmé les compressions déjà annoncées au programme phare d'aide aux étudiants de la province, le Régime d'aide financière aux étudiantes et étudiants de l'Ontario (RAFEO), dans le prétendu but de le rendre plus «durable». La gratuité des frais de scolarité, récemment introduite pour les étudiants à faible revenu, a été remplacée par une combinaison de subventions et de prêts, un arrangement financier qui empêchera de nombreuses personnes de la classe ouvrière d'accéder aux études supérieures.

L'élimination du délai de grâce de six mois sans intérêt sur les prêts étudiants et l'annonce récente d'une fermeture temporaire des nouvelles demandes d'aide financière aux étudiants pendant que le gouvernement clarifie ses nouveaux critères ne font qu’intensifier l’assaut déjà sévère sur l’éducation.

Contrairement aux protestations des éducateurs, du personnel et des élèves, les administrateurs scolaires ont exprimé leur appui enthousiaste aux compressions imposées par le gouvernement. Cheryl Jensen, présidente du Collège Algonquin, l'administratrice de collège la mieux rémunérée de l'Ontario, affirme que le budget est «bon» pour son collège. L'Université d'Ottawa a répondu par un tweet qu'elle «partage l'objectif du gouvernement de rendre l'Ontario ouvert aux affaires».

Le Nouveau Parti démocratique de l'opposition officielle a fait une rare déclaration au sujet des compressions gouvernementales. La chef du parti, Andrea Horwath, a déclaré: «D'autres provinces investissent dans l'éducation. Ce gouvernement nous enlève de l'argent.» Chris Glover, porte-parole du NPD de l'Ontario en matière de collèges et d'universités, a déclaré qu'avec ses coupes impitoyables, Doug Ford rend l'éducation postsecondaire de plus en plus inaccessible à tous, sauf aux plus riches dans cette province.

Ces dénonciations rhétoriques sont tout à fait hypocrites considérant le bilan politique du NPD. Soutenu par les syndicats, le NPD a appuyé le gouvernement libéral minoritaire entre 2011 et 2014, ce qui lui a permis d'établir des budgets d'austérité dans une province où les dépenses publiques par habitant sont les plus faibles du pays et où beaucoup doivent choisir entre la nourriture et l'électricité. Chaque fois que le NPD a occupé des postes provinciaux dans l'ensemble du pays, il a imposé l'austérité et a formé ou poursuivi à maintes reprises des alliances avec les libéraux proaustérité et proguerre.

Parallèlement à son attaque contre l'éducation postsecondaire, le gouvernement Ford a lancé une offensive contre le système d'éducation de la maternelle à la 12e année, y compris l'augmentation de la taille des classes, l'élimination de milliers d'emplois dans l'enseignement, le gel des embauches, l'annulation des programmes parascolaires et une campagne pour «moderniser la salle de classe» – un slogan pour justifier une révision réactionnaire des programmes scolaires et promouvoir l'apprentissage en ligne. Dans une capitulation traître devant le programme du gouvernement, la Fédération des enseignantes et des enseignants des écoles secondaires de l'Ontario et le Syndicat canadien de la fonction publique, qui représente le personnel de soutien scolaire, ont tous deux demandé que les négociations collectives débutent rapidement, ce qui était prévu à l'automne.

Les coupures du gouvernement Ford s'inscrivent dans un ensemble de politiques soutenues par l'ensemble de la classe dirigeante, conçues pour dévaster l'éducation et d'autres services publics essentiels, afin qu'ils puissent être mieux adaptés aux intérêts financiers d'une élite corporatiste prédatrice. Le gouvernement de Ford a déjà annoncé de sévères coupes dans les soins de santé, supprimé une augmentation du salaire minimum pour les travailleurs faiblement rémunérés et assoupli la réglementation pour permettre aux employeurs de payer moins d'heures supplémentaires aux travailleurs.

Les attaques perpétrées en Ontario s'inscrivent dans le cadre de la campagne d'austérité de l'élite dirigeante à l'échelle internationale. L'an dernier, la réduction draconienne des dépenses d'éducation et la multiplication des écoles à charte aux États-Unis ont entraîné une vague de débrayages d'enseignants et un nombre record de grèves depuis 1986.

Le gouvernement Ford et ses partisans dans l'élite dirigeante sont bien conscients que ces dernières mesures déclencheront une vaste opposition sociale, et cherchent donc à créer un climat autoritaire de droite pour justifier le déploiement de toutes les forces de l'État capitaliste contre les grèves et les manifestations.

Le 1er mai, lors d'une manifestation contre les coupures, les manifestants ont porté une guillotine en carton recouverte de peinture rouge et portant le slogan «Pas de coupures, sauf celle-ci». Cette protestation politique tout à fait légitime, exprimant l'indignation de millions de personnes envers Ford et l'ensemble de l'establishment politique pour leur destruction du niveau de vie des travailleurs, a été dénoncée par les ministres et une grande partie des médias comme une «menace crédible» de «violence extrémiste». Dans un geste très provocateur, Ford a demandé que l'incident fasse l'objet d'une enquête policière.

Cela fait suite à la menace presque explicite de Ford de criminaliser les grèves des enseignants lors de la prochaine ronde de négociations collectives (voir: «Le gouvernement conservateur de l'Ontario intensifie ses attaques contre les droits des travailleurs»).

(Article paru en anglais le 9 mai 2019)