Les travailleurs des plantations de thé ont besoin d'une stratégie mondiale

Par Saman Gunadasa
6 mai 2019

La récente entente de concession conclue entre les syndicats de plantation sri-lankais et les employeurs s'inscrit dans la volonté impitoyable de l'industrie du thé d'augmenter les profits en augmentant la productivité et en détruisant les droits sociaux limités de cette frange hautement exploitée de la classe ouvrière internationale.

L’agression actuelle fait suite au ralentissement dans le secteur et à l’impact des sanctions économiques imposées par les États-Unis aux principaux pays acheteurs de thé, tels que l’Iran et la Russie.

L'Inde, le Kenya et le Sri Lanka, dont les plantations de thé ont été développées au XIXe siècle par les colonialistes britanniques, sont les plus grands exportateurs de thé au monde.

Une travailleuse qui cueille les feuilles de thé à Assam, en Inde

L’industrie indienne du thé est le premier employeur du pays dans le secteur privé, employant directement environ un million de travailleurs et 10 millions indirectement. Alors que l'État d'Assam, dans le nord-est de l'Inde, représente un sixième de la production mondiale de thé, les travailleurs de ses plantations sont confrontés à des conditions épouvantables, similaires à celles de l'esclavage.

Le commerce mondial du travail forcé, un rapport publié en 2018 par le Conseil de recherche économique et sociale de l'Université de Sheffield, a officiellement qualifié le labeur des travailleurs des plantations d'Assam de «travail forcé».

La plupart des travailleurs des plantations d'Assam sont des descendants «d’ouvriers Adivasi». Ces membres de communautés très exploitées ont été transférés dans les plantations de thé depuis d'autres régions de l'Inde pendant le régime colonial britannique.

Soumis au statut de minorité ethnique, les ouvriers Adivasi sont poussés dans les couches inférieures de la hiérarchie sociale indienne basée sur la race, l’ethnicité et la caste, et sont systématiquement soumis à la précarité, à la discipline, au contrôle violent, ainsi qu'à des conditions de vie inhumaines.

Les travailleurs des plantations de thé de l'État indien du Kerala sont confrontés à des situations similaires. Originaires du Tamil Nadu, ils ont été transférés au Kerala par les colonialistes britanniques.

Dans un langage adouci, le rapport sur le travail forcé a déclaré: «Plusieurs plantations ont un modèle d’affaires fondé sur la génération de revenus en offrant aux travailleurs des services de base déficients à coûts excessifs».

Le rapport a révélé que 47% des travailleurs n’avaient pas accès à de l’eau potable, 26% n’avaient pas de toilettes et 24% n’étaient pas alimentés en électricité à leur domicile. Les services médicaux des plantations manquent de médicaments appropriés et de médecins qualifiés. Les patients atteints d'une maladie autre que les rhumes de routine ou les problèmes mineurs sont orientés vers des installations médicales coûteuses externes.

Le salaire journalier des travailleurs des plantations d’Assam est d’environ 145 roupies indiennes (2 dollars américains). Plus d'un tiers d’entre eux travaillent à titre occasionnel. Le salaire journalier d'un ouvrier du Kerala est d'environ 312 roupies. L’objectif quotidien de cueillette de thé à Assam commence à 15 kilogrammes et dépasse 30; au Kerala, il est de 21 kilogrammes et monte à 27. Ces objectifs sont appliqués par des retenues sur salaire et des non-paiements.

Les salaires sont souvent coupés illégalement par les propriétaires de plantations pour des services tels que l’électricité, qui ne sont même pas fournis, et pour d’autres services censés être gratuits. Les salaires sont si bas que les travailleurs sont confrontés à des dettes énormes qui les lient aux employeurs. À Assam, environ 54% des travailleurs des plantations sont endettés et 59% n’ont aucune économie.

Au Kenya, le thé est la plus grande industrie de la nation est-africaine, où plus de 330.000 travailleurs sont impliqués dans la culture, la récolte et la transformation. Le secteur est dominé par des multinationales telles que Unilever et James Finlay, ainsi que par de grandes entreprises locales.

The True Price of Tea from Kenya, un rapport de 2016 sur le secteur, a révélé des salaires médiocres, un manque de sécurité sociale et professionnelle, de longues heures de travail, la précarisation et une discrimination fondée sur le sexe. Dans les petites plantations où la main-d'œuvre familiale était utilisée, 15% des travailleurs étaient des enfants.

Les plantations kényanes licencient leurs employés de l’usine de thé avant trois mois de travail, puis les réembauchent à titre occasionnel afin d’éviter les indemnités de maladie, les congés de maternité, les congés annuels et les droits à la retraite.

Les cueilleurs de thé kényans travaillent quotidiennement et pendant de longues heures, parfois jusqu'à 74 heures par semaine. Parce qu'ils sont payés au kilo, les cueilleurs travaillent généralement sans pauses et ne vivent que d'un repas par jour. Les blessures telles que fractures, blessures au dos, brûlures cutanées majeures, exposition à des pesticides et à des insecticides, maladies respiratoires et d'origine hydrique sont courantes.

Selon le même rapport, le salaire journalier moyen d'un employé à temps plein du secteur des plantations s'élevait à environ 3,40 dollars, soit 62% du salaire de subsistance officiel du Kenya.

L'exploitation brutale des travailleurs des plantations en Inde, au Kenya et au Sri Lanka est en cours de réalisation par de grandes sociétés mondiales basées en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada, aux Pays-Bas et en Inde. Trois sociétés – Lipton (Unilever), Tetley (Tata Global Beverages) et Twinings (Associated British Foods) – dominent en fixant les prix et en contrôlant le marché mondial.

Selon A Bitter Cup, un rapport publié en 2010 par War on Want, une organisation non gouvernementale britannique, «un cueilleur de thé ne fait que 1 penny pour chaque boîte de 1,60 £ vendue» dans les supermarchés. Le rapport indique que, si les producteurs de thé ont obtenu 1% des bénéfices, les géants de la grande distribution multinationale en ont empoché 53%.

Les travailleurs des plantations du Kenya se battent depuis 2013 pour obtenir un accord de négociation collective avec les entreprises de plantations de thé. Mais, dans tous les cas, les syndicats aident et encouragent l'escalade des attaques contre les travailleurs des domaines.

Au Sri Lanka, les représentants du Congrès des travailleurs du Ceylan (CWC) et du Syndicat des travailleurs du domaine Lanka Jathika (LJEWU) sont ministres au sein du gouvernement dirigé par le Parti national uni. Leur dernier accord a également été soutenu par le Syndicat national des travailleurs, le Front populaire de l’Est et le Front populaire démocratique.

Des travailleuses du domaine Annfield portant des feuilles à une usine au Sri Lanka

Les syndicats ont abandonné la demande des travailleurs de doubler leur salaire de base quotidien de 500 roupies et se sont accordés pour une augmentation abominable de 40%, en échange d'une réduction substantielle des allocations de présence et d'incitatifs. Cela signifiait que l'augmentation de salaire réelle n'était que de 20 roupies. Les syndicats se sont également engagés à aider à imposer le «modèle de sous-traitance», largement détesté, qui transforme le travailleur en métayer moderne.

Les syndicats des plantations indiennes jouent également un rôle perfide. Des dizaines de milliers de travailleurs du domaine d'Assam ont organisé des manifestations et des grèves à répétition pour exiger que leur salaire minimum quotidien soit porté à 350 roupies. La dernière convention salariale a expiré en décembre 2017. Les travailleurs du domaine d'Assam ont participé à la grève générale indienne les 8 et 9 janvier pour faire pression en faveur de cette demande.

Les syndicats indiens, notamment Assam Chah Mazdoor Sanga, contrôlé par le Congrès national indien, et les syndicats dominés par les deux partis communistes staliniens, se sont opposés à toute action industrielle et politique unifiée visant à obtenir gain de cause.

Au Kenya, les compagnies de plantation, soutenues par des décisions de justice, demandent que le taux quotidien de cueillette du thé soit porté de 830 à 1170 kilos. Le Syndicat des ouvriers agricoles et des plantations du Kenya a réagi par des protestations inoffensives et affirmé qu'il entamerait un recours devant les tribunaux britanniques.

Les entreprises de plantation kényanes ont supprimé plus de 40.000 emplois jusqu'à présent cette année en raison de la sécheresse.

Les travailleurs des plantations de thé ne peuvent mettre fin à leur exploitation brutale qu'en se séparant des syndicats, qui fonctionnent comme des forces de police industrielles basées au niveau national qui défendent les profits des entreprises de thé mondiales. Les travailleurs de différents pays et régions sont opposés les uns aux autres et, au nom du maintien de la «compétitivité», ils sont obligés de sacrifier leurs salaires et leurs conditions de travail dans une course sans fin vers le bas.

L'internationalisme est le fondement de toute véritable lutte pour la défense des droits sociaux des travailleurs des plantations. Les travailleurs doivent créer leurs propres comités d’action indépendants des syndicats et tendre la main à leurs collègues aux niveaux national et international dans une lutte unifiée contre les multinationales du thé sur la base d’un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 1er mai 2019)