Le parti fasciste Vox entre au parlement lors des élections en Espagne, alors que les sociaux-démocrates gagnent en popularité

Par Alex Lantier
30 avril 2019

Tard hier soir, lors des élections générales en Espagne, le comptage des votes a résulté dans la victoire du Parti socialiste espagnol (PSOE), partisan de l’austérité, avec 123 sièges. En même temps, cependant, le parti fasciste Vox est entré au Parlement — la première fois qu’un parti d’extrême droite siégera au Congrès espagnol depuis 1978 et la fin du régime fasciste créé par le généralissime Francisco Franco.

Tel qu’en 2015 et 2016 avec des résultats similaires, un parlement sans majorité a de nouveau émergé, confirmant ainsi la fin du bipartisme post-franquiste entre le PSOE et le Parti populaire de droite (PP). Aucun parti n'a la majorité de 176 sièges nécessaire pour former une majorité gouvernementale dans le parlement espagnol de 350 sièges. Après les 123 sièges du PSOE, le PP de droite, Citizens et Vox ont remporté respectivement 66, 57 et 24 sièges, tandis que Unidas Podemos en a remporté 42.

Le taux de participation élevé de plus de 75,7 pour cent a augmenté de 9 points de pourcentage au cours des dernières élections et a été le plus élevé depuis 1982. Les élections ont vu l’effondrement du PP. Le parti a perdu plus de la moitié des 137 sièges qu’il avait remportés lors des élections de 2016, et du Podemos, qui a perdu plus du tiers de ses 71 sièges.

Le Premier ministre du PSOE, Pedro Sanchez, est apparu tard hier soir pour prononcer un bref discours de victoire, qui saluait le vote comme le triomphe sur «l’Espagne du passé». Il était devant une foule devant le siège du PSOE, qui chantait le slogan antifasciste de la guerre civile espagnole, «No pasaran» («Ils ne passeront pas»). Le PSOE avait averti à plusieurs reprises pendant la campagne que la victoire de l’alliance PP-Citoyens-Vox proposée par le leader PP, Pablo Casado, produirait un gouvernement d’extrême droite en Espagne. Le bureau de Sanchez répétait souvent le slogan: «S’ils s’additionnent, ils gouverneront».

Vraisemblablement, la très forte participation reflétait, du moins en partie, un nombre important d’électeurs qui se rendaient aux urnes pour voter pour le PSOE. Ceci, afin d’empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir. En Catalogne, le PP a organisé une répression brutale avec le soutien du PSOE contre le référendum d’octobre 2017 sur l’indépendance catalane. Les électeurs catalans ont empêché les responsables du PP de se rendre aux urnes et leur ont dit qu’ils n’étaient pas les bienvenus.

Les avertissements les plus forts doivent cependant être faits. Voter pour le PSOE, ou une coalition apparentée de partis pro-capitalistes ne peut en dernière analyse bloquer la montée de l’extrême droite. Cela ne peut pas non plus mettre un terme aux attaques sociales qui s’abattent sur la classe ouvrière en Espagne. En matière de coupes sociales et de militarisme, le PSOE impose depuis des décennies l’austérité de l’Union européenne et mène des guerres impérialistes en Afghanistan et au-delà.

Les politiques réactionnaires des sociaux-démocrates n’empêcheront pas la montée de l’extrême droite, qui n’a cessé de s’accroître sans relâche sous le régime du PSOE, en Espagne, pas plus qu’ailleurs en Europe. En France, c’est le Parti socialiste (PS) qui a invité les néo-fascistes au palais présidentiel de l’Élysée et normalisé leur rôle dans la politique française après les attentats terroristes de Paris en 2015. En Allemagne, des responsables sociaux-démocrates ont fait partie d’un gouvernement de grande coalition dont les ministres ont salué des rassemblements néonazis au cours desquels ont produit des attaques sur des entreprises juives.

En Espagne également, les politiques des sociaux-démocrates n’ont pas bloqué, mais renforcé l’influence croissante de l’extrême droite. Tout en bénéficiant du soutien de Podemos, le gouvernement de Sanchez a mis en œuvre des budgets d’austérité. Il a aussi dépensé des milliards d’euros dans l’armée et supervisé le procès des dirigeants nationalistes catalans accusés de rébellion pour avoir organisé le référendum d’indépendance catalan d’octobre 2017. Les responsables du PSOE, y compris Sanchez, ont salué la répression policière brutale du Premier ministre du PP, Mariano Rajoy, contre les électeurs pacifiques lors de ce référendum.

Le PSOE au pouvoir a promu de manière incessante le militarisme et le nationalisme. Il a persécuté en continu des prisonniers politiques nationalistes catalans. Toute la classe dirigeante a créé un climat politique réactionnaire qui ne fait que renforcer Vox et lui donner l’initiative politique. Avec seulement 24 sièges, Vox donne néanmoins de plus en plus le ton dans la politique officielle espagnole.

Suite à l’annonce des résultats électoraux, les responsables de Vox ont organisé un bref rassemblement hystérique en criant des slogans nationalistes. Ils ont dénoncé l’ancien premier ministre de la région catalane Carles Puigdemont, qui a organisé le référendum sur l’indépendance, en criant sans cesse: «Puigdemont en prison!»

Quelle que soit la coloration politique des forces que le PSOE apportera en fin de compte, le prochain gouvernement intensifiera ses attaques contre la classe ouvrière et créera un terrain fertile pour l’essor de l’extrême droite. La mobilisation de la classe ouvrière européenne dans une lutte politique contre le capitalisme est la seule manière dont la montée de Vox et d’autres partis similaires d’extrême droite en Europe peuvent être combattus. Cela comprend le combat contre le nouveau gouvernement espagnol.

Une coalition PP-Citoyens-Vox sera bien en deçà de la majorité nécessaire de 176 voix pour former un gouvernement. Les possibilités restantes sont un PSOE-Citizens ou la coalition PSOE-Podemos-nationalistes catalans. Le parti de droite Citoyens a dénoncé à plusieurs reprises le PSOE comme un parti de traîtres pour avoir négocié avec les nationalistes catalans. Hier soir, le chef du parti Citoyens, Alberto Rivera, a exclu une coalition gouvernementale avec le PSOE. «La mauvaise nouvelle, c’est que Sanchez et (le secrétaire général de Podemos, Pablo) Iglesias formeront un gouvernement», a dit Rivera.

Face aux huées de la foule devant lui, Sanchez a déclaré qu’il pourrait encore envisager un gouvernement de coalition avec Citoyens, un parti ouvertement d’extrême droite: «Nous n’agirons pas comme eux, ils ont mis en place des cordons sanitaires qui bloquent les liens avec le PSOE», a dit Sanchez. «Sur la base de nos idées de gauche et de notre position progressiste, nous étendrons nos mains à toutes les forces travaillant dans la constitution».

Si les Citoyens continuent de repousser les ouvertures de Sanchez, il semble que, pour former son gouvernement, Sanchez devra probablement compter à nouveau sur le soutien des nationalistes catalans au Congrès — même s'il continue de juger les responsables nationalistes catalans détenus pour des accusations de rébellion inventées de toutes pièces. La (nationaliste catalane) Gauche Républicaine de Catalogne et Ensemble pour la Catalogne ont remporté respectivement 15 et 7 sièges. Le Parti nationaliste basque (PNV) a remporté 6 sièges. Ensemble, ils ont assez des forces au Congrès espagnol pour donner au gouvernement de coalition PSOE-Podemos une majorité étroite.

Un tel résultat passerait toutefois à côté de l'une des principales raisons invoquées par Sanchez pour justifier l'organisation des élections: la stabilisation de son gouvernement. Les élections ont été décidées en février par le gouvernement minoritaire du PSOE, qui s'est appuyé sur les Podemos et les nationalistes catalans pour lui donner une majorité au parlement. Le gouvernement Sanchez est tombé lorsque les partis nationalistes catalans ont réagi au procès réactionnaire du PSOE contre leurs principaux membres en refusant de voter le budget de Sanchez. Si Sanchez s'appuie à nouveau sur les mêmes forces, il est très probable que son gouvernement s’effondrerait à nouveau.

Quant à Podemos, l’élection a démenti les quelques prétentions qu’il avait encore à être un parti pour un changement radical. Au lieu de cela, le secrétaire général du parti, Pablo Iglesias, a clairement indiqué hier soir, après les élections, que son énergie était tournée vers la mise en place d’une majorité parlementaire fonctionnelle pour le PSOE. Autrement dit, de conforter le PSOE, le parti de gouvernement préféré de la bourgeoisie espagnole dans la période post-franquiste.

«Nous aurions aimé obtenir de meilleurs résultats, mais ils sont suffisants pour ce que nous voulons faire», a déclaré Iglesias. «Les forces progressistes s’additionnent plus que le bloc de droite, et l’Espagne est sans équivoque plurinationale, comme le montrent les résultats des élections en Catalogne et au Pays basque». Iglesias a ajouté qu’il faisait pression sur Sanchez pour qu’il ouvre des négociations avec les nationalistes catalans et basques. Il a dit: «J’ai proposé d’entamer le dialogue, et jusqu’à présent, nous en sommes restés au stade de la discussion.»

(Article paru d’abord en anglais le 29 avril 2019)