Une nouvelle étude montre qu'il y a eu plus de 1600 morts lors du siège américain de Raqqa en Syrie

Par Bill Van Auken
27 avril 2019

Selon un nouveau rapport publié conjointement par le groupe de défense des droits de l'homme Amnesty International et l'organisation de surveillance des conflits Airwars, les frappes aériennes américaines et le bombardement d'artillerie «aveugles» de la ville syrienne de Raqqa entre juin et octobre 2017 ont coûté la vie à au moins 1600 civils.

Le nombre réel de morts est sans aucun doute beaucoup plus élevé étant donné que les habitants de Raqqa en indiquent plus de 3000. Le chiffre de 1600 fourni par Amnesty et Airwars est fondé sur de nombreuses preuves recoupées, notamment l’identification par leurs noms de 1000 victimes et la vérification par Amnesty de la mort de 641 de ces victimes lors de deux mois d'enquête et d'entretiens sur le terrain à Raqqa.

Image courtesy of Amnesty International

Jusqu'à présent, la «coalition» dirigée par les États-Unis qui a mené la guerre de près de cinq ans en Irak et en Syrie au nom de la lutte contre l'État islamique a reconnu n'avoir tué que 159 civils au cours des quatre mois de siège de Raqqa - moins du dixième du nombre de morts avérés par le nouveau rapport.

Le chiffre du Pentagone est manifestement faux. La ville a été soumise à un bombardement implacable qui a détruit au moins 11.218 bâtiments, soit une destruction de plus de 70 pour cent de la ville. Les activités de l’État islamique, et plus important la campagne de bombardement menée par les États-Unis, ont bloqué les voies d'évacuation des civils qui tentaient de fuir le carnage.

Cette campagne rappelle vivement la tristement célèbre déclaration d’un officier américain de l’époque de la guerre du Vietnam selon laquelle «il est devenu nécessaire de détruire la ville pour la sauver». Cependant, dans le cas de Raqqa, il s’agissait d’une ville habitée depuis la nuit des temps, avec une population de plus de 220.000 avant le début de la guerre orchestrée par les États-Unis pour un changement de régime en Syrie.

Outre les dizaines de milliers de munitions larguées par les avions de combat américain et alliés sur Raqqa, le rapport cite la vantardise d'un responsable militaire américain selon lequel des unités du Corps des marines américain ont tiré environ 30.000 obus d'artillerie sur la ville pendant le siège - l'équivalent d'une frappe toutes les six minutes pendant quatre mois consécutifs. Les obus tirées par les canons howitzer de 155 mm des Marines sur les quartiers urbains surpeuplés de Raqqa ont une marge d'erreur de ciblage de 100 mètres, soit à peu près la longueur d'un terrain de football américain. L'utilisation d'une telle arme aveugle dans une ville densément peuplée constitue un crime de guerre.

Le rapport inclut un site Web interactif Rhétorique contre réalité: comment la "campagne aérienne la plus précise de l'histoire" a laissé Raqqa la ville la plus détruite des temps modernes, présentant des photographies, des vidéos, une vue à 360 degrés de la dévastation, des images satellites et des témoignages déchirants des civils qui ont survécu au bombardement américain.

Le rapport cite Munira Hashish, dont la famille vivait à Dara'iya, un quartier à faible revenu situé dans l'ouest de Raqqa. Alors que la famille tentait à plusieurs reprises de fuir la ville, elle avait perdu 18 membres au cours d'une période de deux semaines en août 2017. Neuf d'entre eux ont été tués dans une frappe aérienne de la coalition, sept sont morts en tentant de fuir sur une route minée par l’État islamique et deux autres ont été tués dans une attaque au mortier par les Forces démocratiques syriennes (FDS), les troupes terrestres auxiliaires américaines.

«Ceux qui sont restés sont morts et ceux qui ont essayé de s'enfuir sont morts. Nous n’avions pas les moyens pour payer les passeurs; nous étions piégés», a déclaré Munira Hashish.

Ce qui restait de la famille, a-t-elle dit, a réussi à s'échapper «en marchant sur le sang de ceux qui ont été pulvérisés alors qu'ils essayaient de fuir devant nous».

Ayat Mohammed Jasem a parlé d'une frappe aérienne du 25 septembre 2017 qui a détruit un immeuble résidentiel de cinq étages, tuant 32 civils, dont 20 enfants et la quasi-totalité de sa famille.

«Les avions bombardaient et les roquettes tombaient 24 heures sur 24», a-t-elle déclaré. «J'ai vu mon fils mourir, brûlé dans les décombres devant moi. J'ai perdu tous ceux qui m'étaient chers. Mes quatre enfants, mon mari, ma mère, ma sœur, toute ma famille. Le but n'était-il pas de libérer les civils? Ils étaient censés nous sauver, sauver nos enfants.»

Taha Mohammed Othman a raconté être arrivée sur les lieux d'une frappe aérienne du 28 juin 2017 qui avait détruit l'immeuble de sa famille, où ils avaient cherché à se cacher dans le sous-sol contre des bombardements incessants:

«La première chose que j'ai vue quand je me suis rendu au bâtiment effondré a été mon frère, Mohammed Mahmoud Othman [50]. Il était mort. Puis j'ai vu son fils Mahmoud, âgé de 17 ans, écrasé sous un pilier. Nous avons essayé mais nous ne pouvions pas l’extraire du pilier. Puis j'ai vu son frère Anas, âgé de 12 ans, qui était mort. Je ne pouvais pas voir leur soeur Amal, 13 ans, mais je pouvais l'entendre. La femme de mon frère, Fatima, était également là dedans. Je ne l'ai pas vue, mais plus tard, nous avons déterré son corps et l'avons enterrée.»

Dans le quartier animé de Harat al-Badu, au centre de Raqqa, Mohammed a raconté aux enquêteurs d'Amnesty comment une frappe aérienne du 3 octobre 2017 avait anéanti toute sa famille. L'attaque a eu lieu dans les derniers jours du siège, après que l'armée américaine et les FDS avaient déjà conclu un accord avec l’État islamique autorisant 4000 de ses combattants et membres de leur famille à fuir la ville. Mohammed a perdu son épouse Aya et leurs deux jeunes filles, ainsi que son père et sa mère, sa sœur et son mari et leurs quatre enfants.

«J'étais avec ma famille moins de deux heures avant la frappe», a-t-il déclaré. «Nous étions abrités tous dans le même appartement, mais je suis parti pour aider un voisin blessé. Vers 10 h 30, d'autres voisins sont venus m'informer que toute ma famille avait été tuée. J'ai couru vers l’immeuble et l'ai trouvé effondré. Presque tout le monde était mort; seul mon frère était encore en vie - l'explosion l'avait projeté à l’autre côté de la rue.

«Mes voisins et moi avons creusé dans les décombres avec nos mains nues. Nous n'avions aucun outil. J'ai retrouvé le corps de mes filles, Rimas et Kafah. Kafah n'avait que 11 jours. Je les ai enterrés dans une maison voisine. Mon frère est resté paralysé. Un an s’est écoulé mais je n’ai pas pu me procurer un fauteuil roulant. J'ai demandé à de nombreuses organisations, mais aucune n'a aidé. Mon frère reste confiné au lit.»

Ahmad, un résident du quartier Darai'ya de Raqqa a décrit la terreur du bombardement par l'artillerie américaine le 10 juin 2017:

«Le premier obus d'artillerie a atterri juste derrière la maison où je me trouvais. Instinctivement, je me suis enfui en traversant la route pour rejoindre la maison d'un autre membre de la famille, mais le prochain obus a frappé cette maison, tuant Mahmoud et son petit-fils; d'autres obus ont touché d'autres maisons à proximité. L'un d'eux a tué deux femmes et deux enfants, un autre a tué Ibrahim, son bébé et son ami Rahmoun; un autre a tué Hisham et un autre encore a tué les filles de Hsein Kenjo. Tout s'est passé en l'espace de quelques minutes. Les obus ont frappé les uns après les autres. C'était indescriptible, c'était comme la fin du monde: le bruit, les gens qui criaient. Si je vis cent ans, je n'oublierai pas ce carnage.»

Parmi les survivants de cette attaque se trouvait Fatima Hussein Ahmad, 11 ans, qui a raconté comment elle avait perdu sa mère Aziza et ses trois plus jeunes sœurs dans le barrage d'artillerie ce matin-là. «J'ai été projetée là-bas par l'explosion», a-t-elle confié à Amnesty International. Elle a perdu sa jambe droite et sa jambe gauche a été gravement blessée et elle ne peut toujours pas se tenir dessus, presque deux ans plus tard. Elle utilise un fauteuil roulant offert par une ONG pour se déplacer et son seul souhait est d'aller à l'école. Ce souhait est refusé à la plupart des enfants de Raqqa car la majorité des écoles de la ville sont détruites.

Un porte-parole de la «coalition» dirigée par les États-Unis a insisté sur le fait que les témoignages des survivants de l'attaque étaient «non crédibles» et qu'il «n'y a pas suffisamment de preuves pour établir que des civils ont été blessés lors de cette frappe.»

Un tir de barrage d'artillerie tout aussi horrible a eu lieu dans le même quartier un mois plus tard, le 16 Juillet 2017, tuant cinq femmes, six enfants et un homme, et la plus jeune victime avait sept mois et la plus âgé avait 55. Un homme qui a perdu sa femme et trois filles dans l'attaque - avec deux autres enfants âgés de six et dix ans souffrant de terribles blessures - a déclaré à Amnesty qu'il n'y avait aucun moyen de s'éloigner du bombardement.

«Avec tout mes respects, comment ont-ils su qui ils frappaient? Ils ne connaissent même pas notre quartier ni les personnes qu'ils ont frappées et tuées», a-t-il déclaré.

Amnesty et Airwars ont appelé le Pentagone et sa «coalition» anti-EI à «cesser leurs dénégations devant l'ampleur choquante des pertes en vies humaines et des destructions causées par leur offensive à Raqqa». Ils ont appelé à la «transparence» et l'armée américaine d’établir «un mécanisme indépendant et impartial pour enquêter sur toutes les informations faisant état de dommages causés à des civils, y compris de violations du droit international humanitaire, et rendre publiques les conclusions de ces recherches.»

Que ces appels tombent dans l'oreille d'un sourd va de soi. La dissimulation et les mensonges sur ce que l'ancien secrétaire américain à la défense, le général James Mattis, a décrit comme une guerre «d'anéantissement» vont bien au-delà de Raqqa. À Mossoul, autrefois une ville de deux millions d’habitants en Irak, la dévastation était égale, sinon plus grande, avec une estimation des services de renseignements kurdes irakiens selon laquelle le nombre de victimes civiles serait de 40.000.

Les mensonges s'étendent non seulement à l'ampleur du carnage provoqué par l'impérialisme américain lors de sa dernière guerre au Moyen-Orient, mais également à ses objectifs. L’objectif stratégique de Washington n’a jamais été d’anéantir l’État islamique, lui-même le résultat de l’invasion et de l’occupation de l’Irak par les États-Unis en 2003, suivie de l’utilisation par Washington de combattants islamistes en tant que forces terrestres auxiliaires dans les guerres de changement de régime en Libye et en Syrie.

Plutôt que de lutter contre le «terrorisme», les objectifs stratégiques clés de l'impérialisme américain restent ce qu'ils sont depuis des décennies: consolider l'hégémonie américaine sur le Moyen-Orient riche en pétrole et se préparer à la guerre contre les principaux obstacles à cet objectif, à savoir l'Iran, la Russie et la Chine.

Ces objectifs prédateurs sont à l'origine de crimes de guerre qui, au cours des 25 dernières années, ont semé des «dommages collatéraux», notamment la vie de millions de civils irakiens, libyens, syriens et yéménites.

Il est certain que le rapport dévastateur publié par Amnesty et Airwars sera essentiellement ignoré par les mêmes médias institutionnels américains qui ont lancé une propagande sans fin pour une guerre «humanitaire» visant à renverser le gouvernement syrien du président Bashar al-Assad. Un silence similaire sera inévitablement observé par les diverses organisations de pseudo-gauches qui ont décrit la guerre en Syrie orchestrée par la CIA comme une «révolution», tout en exigeant une intervention américaine beaucoup plus agressive.

(Article paru en anglais le 26 avril 2019)