Le rapport Mueller et la campagne contre la Russie

Par Joseph Kishore
22 avril 2019

Le rapport du conseiller spécial Robert Mueller sur les allégations d’ingérence russe dans les élections américaines et de collusion avec l’Administration Trump a été publié la semaine dernière. Ce rapport a relancé la guerre féroce des factions au sein de la classe dirigeante américaine.

Un éditorial publié vendredi soir par le New York Times révèle très clairement, après deux ans, en quoi consistait ce conflit. Comme le World Socialist Web Site l’a souligné à maintes reprises, les factions dominantes de l’appareil de renseignement militaire, dont les exigences sont canalisées par le Parti démocrate et les médias, n’accepteraient aucun retrait d’une intensification du conflit avec la Russie.

La déclaration du comité de rédaction porte le titre: «Le rapport Mueller et le danger qui menace la démocratie américaine», et porte le sous-titre «Une victoire perçue de l’ingérence russe représente un risque sérieux pour les États-Unis».

L’éditorial commence: «Le rapport du conseiller spécial Robert Mueller laisse une grande place pour la guerre partisane sur le rôle du président Trump et sa campagne politique dans l’ingérence de la Russie dans des élections de 2016. Mais une conclusion est catégorique: "Le gouvernement russe s’est ingéré dans l’élection présidentielle de 2016 d’une manière générale et systématique".»

Cette déclaration est une reconnaissance indirecte du fait que le rapport Mueller ne parvient pas à corroborer bon nombre des allégations farfelues, promues par les médias, dont le Times, de collusion ou de coordination directe entre la campagne Trump en 2016 et le gouvernement russe. Cependant, ce qui préoccupe davantage le Times, c'est l'affirmation sous-jacente — et non moins infondée — que la Russie aurait attaqué la «démocratie américaine» et qu'une réponse agressive est nécessaire.

«L’ingérence de la Russie dans la campagne a été la question centrale sur laquelle Mueller devait enquêter», écrivait le Times, et s’il n’a pas accusé la campagne Trump de coopérer ouvertement avec les Russes — le rapport rejette avec miséricorde l’expression «collusion», qui n’a aucun sens en droit américain — il a été sans équivoque sur la culpabilité de la Russie: «Premièrement, le Bureau a déterminé que les deux principales opérations d’ingérence de la Russie lors des élections présidentielles américaines de 2016 — campagne des médias sociaux et opérations de piratage et de divulgation — violent le droit pénal américain.»

Dans le passage clé, le Times se plaint que Trump n’a pas pris au sérieux cette prétendue ingérence dans la politique américaine. «Coupable ou non-coupable», écrivent les rédacteurs, «il faut lui faire comprendre qu’une puissance étrangère qui s’immisce dans les élections américaines essaie, en fait, de déformer la politique étrangère et la sécurité nationale américaines.»

«Déformer la politique étrangère...» On entend par là, les opérations impérialistes soutenues par la CIA en Syrie et la campagne contre la Russie elle-même.

Outre les conflits sur la politique étrangère, la campagne anti-Russie vise à criminaliser l’opposition nationale et à justifier une attaque sans précédent contre la liberté d’expression, y compris la censure d’Internet, en utilisant Google, Facebook et d’autres entreprises de médias sociaux, sous le prétexte absurde que les opérations de la Russie sur Internet sont responsables du conflit social aux États-Unis.

Régurgitant les affirmations non fondées des services de renseignements, que le rapport Mueller accepte également, le Times dénonce «une campagne de médias sociaux [de la Russie] destinée à attiser les dissensions aux États-Unis». Fait significatif, le procureur général de Trump, William Barr, a accepté cette même affirmation quand il a proclamé lors de la publication du rapport jeudi qu’il prouvait que la Russie s’était engagée dans une campagne systématique pour «semer la discorde sociale parmi les électeurs américains».

Comme si la vague croissante de troubles sociaux aux États-Unis, propulsée par des niveaux sans précédent d’inégalités sociales, était simplement le produit de l’intervention néfaste de Vladimir Poutine! Il s’agit simplement de la résurrection de l’hystérie maccarthyste sur un prétendu complot soviétique, la Russie capitaliste prenant la place de l’Union soviétique.

Une expression particulièrement nuisible de l’attaque contre les droits démocratiques est l’accord, entre toutes les factions de l’élite dirigeante américaine pour cibler WikiLeaks. Le rapport Mueller a été publié quelques jours seulement après que la police britannique ait arrêté le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, et que le gouvernement américain eut révélé qu’il demandait son extradition, pour faire face à une détention illimitée ou pire.

L’éditorial du Times répète l’allégation — encore une fois, jamais corroborée, mais affirmée par le rapport Mueller — que le gouvernement russe était impliqué dans le piratage de: «la campagne Clinton; du Comité national démocrate; et dans la diffusion de volumes de documents compromettants par le biais des groupes de façade DCLeaks et Guccifer 2.0, et plus tard par WikiLeaks.»

«Le véritable danger que le rapport Mueller révèle, répète le Times, n'est pas celui d'un président qui, sciemment ou non, laisse une puissance hostile faire de sales coups en son nom, mais d'un président qui refuse de voir qu'il a été utilisé pour porter atteinte à la démocratie américaine et à la sécurité nationale.»

Elle ajoute: «Une victoire perçue de l’ingérence russe constitue un grave danger pour les États-Unis. Déjà, plusieurs agences américaines travaillent, en partenariat avec l’industrie de la technologie, pour empêcher l’ingérence électorale de se poursuivre». En d’autres termes, Google et Facebook ont déjà mis en place des mesures d’envergure pour censurer Internet. «Mais le Kremlin n’est pas le seul gouvernement hostile à s’immiscer dans le cyberespace américain — la Chine et la Corée du Nord sont deux autres pays qui peaufinent leurs cyber-arsenaux, et eux aussi pourraient être tentés de manipuler la lutte partisane pour leurs fins.» En d’autres termes, d’autres mesures sont nécessaires.

Ici, nous avons combiné les objectifs jumeaux et interdépendants de toutes les fractions de la classe dirigeante — intensifier la guerre, non seulement contre la Russie, mais aussi contre la Chine, et supprimer l’opposition sociale.

Le Times termine en tendant un rameau d’olivier à Trump et aux Républicains. «Les deux partis ne sont peut-être pas d’accord sur la culpabilité de M. Trump, écrivent les rédacteurs, mais elles ont déjà trouvé un terrain d’entente avec les sanctions qu’elles ont imposées à la Russie pour son ingérence dans la campagne. Maintenant, ils pourraient justifier le temps et les frais considérables de l’enquête du conseiller juridique spécial, et en même temps démontrer que la fissure dans la politique américaine n’est pas terminale, en faisant comprendre conjointement à la Russie et aux autres forces hostiles que le processus démocratique, aux États-Unis et chez leurs alliés, est strictement interdit à toute manipulation clandestine étrangère, et que quiconque tente de le faire paiera un lourd prix.»

Ainsi, on le tient tout droit des premiers intéressés. L’opposition des démocrates et des médias qui leurs sont affiliés face à l’Administration Trump n’a jamais porté sur ses politiques de droite et fascistes ni son programme illégal et anticonstitutionnel ou ses méthodes autoritaires de gouvernement. Ce que les Démocrates rapprochent à Trump, c'est le fait qu’il a miné ce qui est considéré comme des intérêts géostratégiques clés de l’impérialisme américain.

En ce qui concerne la classe dirigeante — on parle ici à la fois des démocrates et de l’Administration Trump — le «lourd tribut» doit être supporté non seulement par les rivaux de la politique étrangère de la classe dirigeante américaine à l’étranger, mais aussi par la classe ouvrière au pays.

(Article paru d’abord en anglais le 20 avril 2019)

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