Les électeurs se rendent aux urnes au Tamil Nadu lors du deuxième tour des élections nationales en Inde

Par V. Gnana
19 avril 2019

Jeudi, les électeurs de l’État du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, qui compte 72 millions d’habitants, soit le sixième plus grand État de l’Inde, devaient se rendre aux urnes pour le deuxième tour, d’une série de sept, des élections en Inde qui détermineront la composition du Lok Sabha, la chambre basse et constitutionnellement la plus puissante du parlement indien.

L'opposition aux politiques d'austérité et de militarisme menées par le gouvernement du parti suprémaciste hindou Bharatiya Janata (BJP) en Inde est de plus en plus manifeste, comme en témoigne une vague croissante de grèves, de manifestations d'agriculteurs et de luttes populaires contre la pollution industrielle et d'autres formes de dévastation de l'environnement.

Mais cette opposition ne peut trouver aucun écho progressiste dans les élections, qui se caractérisent par des menaces de droite contre le Pakistan, des appels communautaristes et de castes, des promesses fictives populistes et des dépenses considérables. Les politiciens capitalistes indiens dépenseraient plus de 6 milliards de dollars dans leurs campagnes pour obtenir le soutien des électeurs cette année, soit plus des deux tiers de ce que l'État indien consacre chaque année aux soins de santé pour les 1,37 milliard d'habitants que compte le pays.

Au Tamil Nadu, les élections sont dominées par deux alliances réactionnaires, dirigées par des partis nationalistes tamouls rivaux et alliés respectifs des deux partis «nationaux», le BJP et le Parti du Congrès.

La première comprend le BJP et le All-India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK), qui dirige actuellement le gouvernement de l’État du Tamil Nadu. L'autre, soi-disant Alliance progressiste laïque, comprend le Parti du Congrès, les deux partis parlementaires staliniens – le Parti communiste indien (CPI) et le Parti communiste indien-marxiste (CPM) – et l'opposition Dravida Munnetra Kazhagam (DMK), l’autre parti du gouvernement de l’État du Tamil Nadu.

Tous ces partis sont attachés à des politiques de droite favorables aux investisseurs et soutiennent le renforcement téméraire de l’armée du gouvernement indien, à mesure qu’il s'aligne sur les préparatifs de guerre des États-Unis contre la Chine. Tous sont terrifiés par la combativité et l'opposition grandissantes des travailleurs indiens et dans le monde.

En critiquant l'échec du premier ministre du BJP, Narendra Modi, à créer des emplois et à favoriser le développement économique, comme il l'avait promis lors des élections de 2014, le DMK mène campagne pour un gouvernement indien «laïque» et «démocratique» dirigé par Rahul Gandhi et son Parti du Congrès. Gandhi succède à sa mère, son père, sa grand-mère et son arrière-grand-père à la tête dynastique du Parti du Congrès.

Le DMK promet également d'abolir l'examen d'admission et de concours national (NEET) pour les écoles de médecine, ayant conduit au suicide d'une étudiante prometteuse du Tamil Nadu, S. Anitha; des subventions monétaires aux pauvres; et donner aux réfugiés sri lankais tamouls la citoyenneté indienne.

Au nom de la «justice sociale», le DMK plaide en faveur de l'élargissement de la politique de postes réservés ou de la discrimination positive du secteur public au secteur privé – une politique qui vise à diviser la classe ouvrière en incitant les travailleurs et les jeunes à se battre les uns contre les autres selon les divisions de castes pour un partage «plus juste» de la misère produite par le capitalisme.

L'AIADMK promet un paiement mensuel de 1500 roupies (18,50 euros) aux personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, dans le cadre d'un programme «d'élimination de la pauvreté». Il fait également appel au nationalisme tamoul, en promettant une amnistie pour les sept nationalistes tamouls sri lankais condamnés pour l'assassinat du premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991, renouvelant ses appels à une enquête officielle de la «communauté internationale» sur les crimes de guerre perpétrés au Sri Lanka pendant la guerre civile de 30 ans et exigeant que le tamoul devienne une «langue officielle» de toute l'Inde comme le hindi.

Sans exception, tous les partis politiques du Tamil Nadu, y compris les cellules locales du CPI et du CPM staliniens, encouragent le nationalisme tamoul pour diviser la classe ouvrière et canaliser la colère grandissante face à l'inégalité sociale et à l'oppression économique dans une voie réactionnaire.

Le Naam Thamilar Katchi (le Parti Nous, Tamouls), qui se présente à part sous la direction de Seeman, est une forme extrême du chauvinisme tamoul qui est la pierre angulaire de la politique de l’establishment dans l'État. Seeman a dénoncé d'autres politiciens du Tamil Nadu qui parlaient d'autres langues indiennes que le tamoul, comme le malayalam et le telugu, et invoquant ouvertement le sentiment d'appartenance ethnique, insiste sur le fait que le premier ministre de l’État soit quelqu’un «né tamoul».

Les staliniens du CPI et CPM se rallient aux partis des grandes entreprises contre la classe ouvrière

Les staliniens du CPI et CPM s'opposent férocement à la lutte politique indépendante de la classe ouvrière. Au nom de la lutte contre le BJP et la droite hindoue, ils subordonnent systématiquement les travailleurs au Parti du Congrès et à une multitude de partis régionaux et de castes de droite depuis des décennies.

Le CPM fait campagne pour que le gouvernement du BJP soit remplacé par «un gouvernement laïc alternatif», c’est-à-dire un gouvernement de droite favorable aux investisseurs et à l’austérité, aligné sur l’impérialisme américain et semblable aux gouvernements successifs nationaux du passé – la plupart d’entre eux étant dirigé par le Parti du Congrès – que les staliniens ont aidé à assembler et à consolider entre 1989 et 2008.

Dans une interview dans l'édition tamoule de The Hindu, D. Pandian, membre dirigeant du CPI, a reproché à ses alliés du Front de gauche du CPM de ne pas s'être associés au DMK pour former une alliance électorale nationale avec le Parti du Congrès, le parti traditionnel de la bourgeoisie indienne. «Ne pas déclarer Rahul Gandhi comme candidat au poste de premier ministre», a proclamé Pandian, «est une grosse faute des communistes».

Tout en s'opposant au Parti du Congrès dans l’État voisin du Kerala, dont il dirige le gouvernement, le CPM milite ouvertement aux côtés des représentants du Parti de Congrès au Tamil Nadu, dont l'ancien ministre des Finances, P. Chidambaram, qui est l'un des principaux architectes de la politique néolibérale de «réforme» d'après 1991 de la bourgeoisie indienne.

Les staliniens, à l'instar de tous les autres partis, ne disent rien sur l'énorme danger de guerre qui plane sur l'Inde et le monde. La collaboration de la bourgeoisie indienne avec Washington a fait de l’Inde un «État de première ligne» dans l’offensive militaro-stratégique américaine pour isoler la Chine et préparer la guerre contre ce pays. Cela a exacerbé les tensions entre l'Inde et le Pakistan, qui est allié à la Chine, ce qui a entraîné un affrontement militaire entre les deux États dotés d'armes nucléaires à la fin du mois de février, qui a failli éclater en guerre.

L'alternative au programme de guerre, de pauvreté et de réaction de la bourgeoisie est la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière indienne, qui représente 405 millions de personnes classées comme «salariées» dans le dernier rapport de l'OIT sur l'Inde, dans le cadre d'une offensive de la classe ouvrière internationale contre le capitalisme.

L’élection en Inde a lieu alors que la montée de la lutte des classes internationale transforme la politique mondiale. Des travailleurs, paysans et de jeunes Indiens se battent contre les mesures d'austérité de Modi et contre les activités de bas salaires des filiales indiennes et des entreprises sous-traitantes des sociétés transnationales, sur fond de grèves et de révoltes de travailleurs au Sri Lanka, en Amérique, en France, en Pologne, en Algérie et d’autres pays africains.

Ces derniers mois, des travailleurs indiens, notamment du Tamil Nadu, ont lancé de nombreuses grèves, dont une grève générale de deux jours en janvier dernier contre les attaques de Modi contre la classe ouvrière, qui comptaient près de 180 millions de travailleurs à l'échelle nationale.

L’automne dernier, 3000 travailleurs des usines de fabrication de motos Yamaha India et Royal Enfield et du fabricant de pièces d’automobile Myoung Shin India Automotive (MSI) ont fait grève pendant six semaines à Oragadam, centre industriel situé à la périphérie de Chennai, capitale du Tamil Nadu.

Les enseignants et autres employés du gouvernement de l’État ont débrayé le 22 janvier pour appuyer neuf revendications, notamment l'abolition d'un régime de retraite contributif (CPS) et le rétablissement du système de retraite financé par le gouvernement, des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Le gouvernement de l'AIADMK a réagi en intensifiant ses attaques en renvoyant 700 enseignants en grève et plus de 1200 employés de l'État.

La question cruciale à laquelle sont confrontés les travailleurs et les jeunes politiquement à l’avant-garde est la formation d’une nouvelle direction politique dans la classe ouvrière. Les arguments avancés pour inciter les travailleurs à voter pour l’alliance stalinienne DMK-Parti du Congrès sont un mélange d’hypocrisie et de mensonges sur l’histoire.

D'abord, disent-ils, les votes pour l'alliance DMK-Congrès sont pour la laïcité et contre la menace fasciste posée par le BJP. Mais eux-mêmes flirtent constamment avec les appels ethno-communautaristes lancés par des éléments comme Seeman. En outre, malgré ses prétentions laïques, le Parti du Congrès est de mèche depuis longtemps avec la droite hindoue, y compris lors de la partition réactionnaire britannique de l'Inde de 1947 en une Inde à majorité hindoue et un Pakistan à majorité musulmane, à laquelle il a souscrite et qu’il a mise en œuvre.

Le DMK affirme qu'un gouvernement dirigé par le Parti du Congrès serait plus favorable aux travailleurs et susceptible à céder à la pression pour rétablir l’ancien système de retraite. C'est une fraude.

Ce fut le gouvernement du Parti du Congrès de Narasimha Rao qui, la catastrophe du projet de développement capitaliste dirigé par l’État bourgeois, lança la mise en œuvre de politiques de libre marché visant à faire de l’Inde un refuge économique pour le capital financier international. Et ce fut le gouvernement UPA dirigé par le Congrès de 2004-2014 qui, sous l’apparence de «réformes à visage humain», a fait un passage en force de nouvelles privatisations et d’autres politiques en faveur des investisseurs, tout en forgeant un «partenariat stratégique mondial» avec Washington.

Les conséquences du krach financier de 2008 en Inde et sur la scène internationale ont montré qu’aucun changement progressiste dans les intérêts des travailleurs ne pouvait voir le jour sous la direction des partis politiques et des syndicats existants. En l'absence d'un parti trotskyste luttant pour les intérêts indépendants de la classe ouvrière, cet environnement politique sert depuis des décennies à réprimer la lutte de classe et à canaliser la colère grandissante des travailleurs envers le Parti du Congrès derrière le BJP et d'autres partis de castes et communautaristes.

Afin de faire avancer la lutte pour un gouvernement des travailleurs, les travailleurs en Inde ont besoin d'une direction révolutionnaire, dotée d'un programme et d'une stratégie socialistes internationaux. Cela nécessite la construction d'une section indienne du Comité international de la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste fondé par Léon Trotsky dans la lutte contre la trahison stalinienne de la Révolution russe de 1917.

(Article paru en anglais le 18 avril 2019)