Quelle perspective pour la lutte contre la dictature militaire algérienne?

Par Alexandre Lantier
12 avril 2019

Au début du mois, après six semaines de mobilisations de millions de travailleurs et de jeunes, le bureau du président algérien Abdelaziz Bouteflika a annoncé sa démission. Le Front de Libération Nationale (FLN) a sacrifié son homme de paille – paralysé par un AVC en 2013, mais qui depuis 20 ans avait présidé au pillage de la manne pétrolière du pays ainsi qu’au carnage des dernières années de la guerre civile algérienne de 1992-2002 – pour tenter d’empêcher une révolution.

Une résurgence internationale de la lutte des classes se déroule, huit ans après les soulèvements révolutionnaires des travailleurs en Egypte et en Tunisie. En Afrique, des manifestations de masse réclament la chute du régime au Soudan sur fond de grèves d’enseignants en Tunisie, au Maroc et à travers l’Europe. Des grèves d’enseignants états-uniens, dans les maquiladoras mexicaines, et par des travailleurs mobilisés contre l’austérité imposée par l’Union européenne se déroulent ainsi que la mobilisation des «gilets jaunes» en France, l’ancienne puissance coloniale en Algérie.

Les luttes révolutionnaires de 2019 ne seront toutefois pas simplement une répétition de celles de 2011. Les travailleurs ont vu l’exemple sanglant d’Égypte, où trois ans de lutte héroïque ont abouti à un coup d’État mené en 2013 par le général Abdel Fattah al Sissi. C’est une leçon inoubliable, achetée au prix de milliers de vies, que des mobilisations contestataires ne suffisent pas à triompher de la classe dirigeante.

Le renvoi de Bouteflika par le régime militaire n’a fait qu’intensifier le conflit entre les travailleurs et la dictature. Cette semaine, pour exiger la chute des remplaçants nommés par le chef militaire Ahmed Gaïd Salah les travailleurs ont scandé le slogan égyptien «Le peuple veut la chute du régime» mais ont aussi porté des bannières qui disaient «Gaïd Salah, le peuple n’est pas dupe» et «Non à une répétition du scénario égyptien».

La seule perspective viable pour la classe ouvrière est de prendre le pouvoir en renversant le capitalisme, en Algérie et à l’international. Ceci pose aux travailleurs la question de l’organisation et surtout de perspective et de direction révolutionnaires. Les travailleurs ont besoin de comités d’action indépendants des régimes bourgeois et de leurs syndicats, pour coordonner l’opposition à la répression militaro-policière et à l’austérité. A terme, seul le transfert du pouvoir à de telles organisations, servant d’organes de pouvoir ouvrier sur les lieux de travail et dans les quartiers ouvriers, peuvent éliminer le danger d’une contre-révolution sanglante.

Mais ces comités, on ne les forgera pas et ils ne pourront pas mener leurs tâches révolutionnaires sans une lutte pour une perspective révolutionnaire par un parti marxiste d’avant-garde, comme le parti bolchévik qui a dirigé la révolution d’octobre 1917 en Russie.

Pour l’heure, de fausses promesses que la dictature algérienne mènera une réforme démocratique sont aux lèvres de tous les politiciens bourgeois. «Comment naviguer cette transition en Algérie, ça c’est au peuple algérien de le décider», a déclaré le département d’État américain, alors que le Quai d’Orsay en France applaudissait la capacité des Algériens de mener «cette transition démocratique.»

Toute l’élite dirigeante algérienne, des généraux jusqu’à leurs laquais syndicaux et universitaires, tente d’endormir les travailleurs vec de promsses d’un avenir capitaliste démocratique. Gaïd Salah limoge, pour l’heure, les tortionnaires les plus notoires, dont le chef du renseignement, le général Athmane Tartag.

Le Parti socialiste des travailleurs (PST), lié au Nouveau parti anticapitaliste (NPA) en France, déclare: «En dépit des apparences, nous ne sommes pas dans une situation révolutionnaire.» Il a encensé l’armée «dont la fonction consiste à défendre le peuple, ses acquis et son bien-être social, sa souveraineté nationale sur ses richesses», et le syndicat officiel du régime, l’UGTA, en tant qu’ «outil stratégique de défense des intérêts des travailleurs». Le PST a appelé ainsi à une Assemblée constituante pour ré-écrire la constitution de la dictature capitaliste algérienne.

Cette fraude renvoit au rôle des groupes petit-bourgeois tels que les Socialistes révolutionnaires (RS) qui ont étranglé la révolution égyptienne. Là, les travailleurs soulevés ont carrément battu les forces de l’ordre dans la rue. Mais ils n’ont pu improviser une direction et une perspective à opposer aux RS, qui ont oeuvré à dissoudre les comités d’action formés lors de batailles contre la police. Les RS disaient que la fraction ascendante de la bourgeoisie – l’armée, puis les Frères musulmans et finalement le mouvement Tamarod qui a soutenu Sissi avant son coup – construirait la démocratie.

Ils ont ainsi bloqué une prise du pouvoir en Egypte et permis à Sissi de prendre le pouvoir, via un massacre sanglant dans les rues et puis un recours à la torture de masse.

Le PST rejoue le rôle des RS en Égypte, en utilisant les appels des travailleurs aux soldats à ne pas tirer – «Le peuple et l’armée sont frères» – pour redorer le blason du régime. Bien sûr, de nombreux soldats rechigneront face aux ordres de tirer sur les travailleurs. Mais alors la tâche qui s’impose est non pas de renforcer les généraux, mais de prendre le pouvoir avant que Gaïd Salah ne trouve le moyen, comme Sissi, de retourner un nombre suffisant de soldats contre le peuple.

La direction révolutionnaire à construire dans la classe ouvrière contre les PST de toutes sortes est le Comité international de la IVe Internationale (CIQI). Seul le CIQI s’est opposé au rôle des RS, en se fondant sur tous les acquis de sa lutte historique contre le stalinisme et les descendants pablistes de petit-bourgeois qui ont rompu avec le trotskysme. Ceux-ci prétendaient que la prise du pouvoir par des nationalistes bourgeois tels que le FLN algérien démontraient la nature révolutionnaire de fractions «démocratiques» de la classe capitaliste dans les pays coloniaux.

L’Histoire a donné raison à la théorie de la Révolution permanente de Léon Trotsky, selon laquelle dans les pays à développement capitaliste retardataire, la bourgeoisie, liée à l’impérialisme, ne peut bâtir un régime démocratique. La lutte pour les droits démocratiques ne peut triompher qu’à travers une révolution socialiste menée par la classe ouvrière, qui se déroule à l’échelle internationale, mettant aux mains des travailleurs des pays ex-coloniaux les ressources économiques mondiales qui sont nécessaires à la construction d’une société vraiment socialiste et démocratique.

La guerre d’Algérie de 1954 à 1962 a été une grande lutte des travailleurs et des paysans algériens qui a terrassé le colonialisme français. Mais le FLN, à qui Paris a cédé le pouvoir, était un régime capitaliste qui s’est mué en dictature militaire après le coup de Houari Boumediène en 1965.

La guerre civile algérienne de 1992-2002 a émergé de la dernière tentative de «démocratiser» le régime face aux contestations: la transition en 1989 à un régime multipartidaire. L’armée a foulé aux pieds la victoire islamiste aux élections de 1991, lançant une guerre qui a fait 200.000 victimes.

Travaillant de mèche avec Paris, l’armée algérienne a utilisé la torture et le meurtre contre les islamistes et les travailleurs, comme l’avait fait l’armée française contre les Algériens lors de la guerre d’indépendance. Aujourd’hui, les coupables, comme Tartag, feront tout pour échapper à la colère des familles de leurs victimes. Ce seront des ennemis sans merci de la démocratie.

Il n’y aura pas de réforme démocratique en Algérie, car à l’international le capitalisme pourrit vif. Après une décennie de crise économique et de montée de la colère sociale, la bourgeoisie déchire les normes démocratiques face à la menace qu’elle sent monter d’en-dessous, même dans les pays ayant de longues traditions de démocratie bourgeoise. Macron, dont les diplomates promettent une «transition démocratique» en Algérie, visite Sissi pour lui vendre des milliards d’euros d’armes tout en autorisant l’armée française à tirer sur les «gilets jaunes».

La lutte contre la dictature algérienne signifie avant tout la lutte pour donner une direction révolutionnaire aux mobilisations révolutionnaires naissantes de la classe ouvrière. Ceci signifie la lutte pour construire des sections du CIQI en Algérie et autour du monde.