Les implications politiques des négociations entre Corbyn et May sur le Brexit

Par Chris Marsden
6 avril 2019

Les discussions sur un autre accord concernant le Brexit entre la Première ministre conservatrice britannique, Theresa May, et Jeremy Corbyn réfutent de manière décisive toutes les affirmations selon lesquelles l’élection de ce dernier à la direction du parti travailliste ouvrait une voie à suivre pour les travailleurs.

L'impérialisme britannique est au beau milieu de la plus grande crise à laquelle il ait été confronté dans l'après-guerre. Le gouvernement conservateur est sur le point de s'effondrer. Les tensions politiques et sociales sont à la limite. Et la réponse de la classe dirigeante est de se tourner vers Corbyn pour trouver un salut politique.

Mardi, il a réagi à l’offre de pourparlers en renonçant immédiatement à sa demande d'élections générales et a souscrit à l'appel désespéré lancé par May en faveur d'une «unité nationale destinée à défendre l'intérêt national». Il assumerait sa «responsabilité de représenter le peuple qui soutenait le Parti travailliste lors de la dernière élection, ainsi que les gens qui n'ont pas soutenu le Parti travailliste.»

Depuis plus de trois ans, Corbyn a insisté pour dire aux milliers de travailleurs et de jeunes qui avaient adhéré au parti travailliste, en réponse à sa victoire électorale, qu’ils ne doivent pas exiger l’expulsion de la droite blairiste et la mise en œuvre de politiques socialistes, car l'unité du parti était essentielle pour vaincre les conservateurs. Maintenant, «l'unité du parti» a été remplacée par «l'unité nationale», alors qu’il s’engagé à tenir «en réserve» toute motion de censure à l’égard du gouvernement jusqu'à l'échec définitif des tentatives d'accord sur le Brexit avec l'Union européenne (UE).

L’ascension de Corbyn à la direction du parti en 2015 était due à une vague d'opposition sociale et politique dans la classe ouvrière après des décennies au cours desquelles les gouvernements conservateurs, ceux du Nouveau parti travailliste et ceux alliant conservateurs et libéraux-démocrates ont procédé à un transfert massif de la richesse sociale vers les grandes entreprises. C'était une tentative de riposte des travailleurs et des jeunes, qui a culminé au point qu'en 2017, lorsque May a tenté de consolider sa position en organisant des élections législatives anticipées, les conservateurs ont été réduits à un gouvernement minoritaire après que les travaillistes ont connu le plus grand ralliement depuis l'arrivée au gouvernement de Clément Attlee en 1945.

Plutôt que de profiter de cette situation, Corbyn est passé d'un apaisement partiel de l’aile droite du parti à la déroute. La conférence du Parti travailliste de 2018 l'a vu s'opposer aux processus de réélection obligatoire des candidats à l’élection, tandis qu’il permettait la chasse aux sorcières et l’expulsion de ses plus proches alliés et le ministre fantôme de la Finance John McDonnell menait une tournée du centre financier de la City de Londres lui promettant la fidélité de Parti travailliste.

Aujourd'hui, le blairiste Tom Watson pourrait tout aussi bien être le chef du parti que l’adjoint de Corbyn. Lorsque Watson a déclaré au magazine Prospect qu'il était prêt à prendre part à un gouvernement d'union nationale avec des conservateurs pro-UE, le bureau de Corbyn a dénoncé le projet de «coup monté de l’establishment». Trois jours plus tard, Corbyn a assumé son rôle dans un véritable coup monté visant à empêcher des élections générales alors que le député conservateur Johnny Mercer avait dit qu'elles verraient son parti se faire «laminer».

La dernière chose que Corbyn envisagerait est d'arriver au pouvoir à la suite d'un mouvement de la classe ouvrière qu'il pourrait ne pas être en mesure de contrôler. Il veut uniquement servir l'impérialisme britannique et poursuivre les efforts pour réprimer la lutte de classe qui ont caractérisé son mandat à la tête du parti. L'ouverture de May confirme que la classe dirigeante a pris la véritable mesure de Corbyn comme allié essentiel contre la classe ouvrière.

Ce sont des expériences stratégiques pour la classe ouvrière en Grande-Bretagne, en Europe et au niveau international. Corbyn a été considéré comme un modèle à imiter par les formations de pseudo-gauches du monde entier. Mais avant Corbyn, le même service fut rendu par Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le «Bloc de gauche» au Portugal et Bernie Sanders aux États-Unis, toujours avec les mêmes conséquences désastreuses.

Dès le début, le Parti de l'égalité socialiste a averti: «Corbyn représente le dernier effort désespéré pour ressusciter une politique qui a échoué à maintes reprises et qui a joué un rôle crucial pour la bourgeoisie en freinant un développement révolutionnaire de la classe ouvrière – celle d’essayer de pousser le Parti travailliste vers la gauche.»

Nous avons particulièrement attiré l'attention sur le fait que lorsque Syriza est arrivé au pouvoir en janvier 2015 à la suite de sa promesse de s'opposer aux mesures d'austérité soutenues par l'Union européenne, «cela a été salué par les organisations de pseudo-gauches partout comme un événement transformateur qui changerait la trajectoire de la politique européenne. Au lieu de cela, Syriza passa des mois à implorer l'UE de faire des concessions dérisoires quant aux conditions d'imposition de mesures d'austérité européennes avant de répudier le vote écrasant qui avait rejeté une nouvelle austérité lors du référendum de juillet [2015] et d'accepter d'imposer des réductions de dépenses sociales encore plus sévères que ses prédécesseurs.»

Les affirmations de la pseudo-gauche sont en lambeaux. Cette semaine, le Parti socialiste (britannique) a écrit sur «un silence criant des dirigeants syndicaux» qui «n'ont pas exprimé la situation désespérée dans les quartiers ouvriers» et «la voix faible, à peine audible, de Jeremy Corbyn» - sans même mentionner ses entretiens avec Theresa May. Le Parti socialiste ouvrier décrit les négociations comme «un piège pour le parti travailliste» et «une couverture pour défendre les intérêts des patrons». «L'élément manquant est une intervention de la classe ouvrière indépendante dans la crise. C'est la raison pour laquelle le gouvernement ne s'est pas effondré », concluent-ils sans jamais critiquer Corbyn.

L'impasse sur le Brexit trouve sa source dans une éruption mondiale d'antagonismes inter-impérialistes provoquée par la vive concurrence entre puissances rivales pour le contrôle des marchés mondiaux. Sous Donald Trump, les États-Unis se sont fortement tournés vers le protectionnisme, la guerre commerciale et ont multiplié les menaces de guerre. Les grandes puissances européennes réagissent en cherchant à renforcer l'Union européenne en tant que bloc commercial protectionniste doté de ses propres capacités militaires, alors même que les antagonismes qui les opposent menacent de la détruire.

Partout, la montée des tensions nationales trouve son expression politique dans un virage à droite de la part de tous les principaux partis et des gouvernements impérialistes. Rester globalement compétitif signifie un assaut sans fin ontre les emplois, les salaires et les conditions de travail de la classe ouvrière, qui à son tour nécessite des formes de gouvernement autoritaires. En Europe, cela a favorisé la montée de mouvements d'extrême droite et fascistes qui exploitent l'hostilité populaire à l'égard des politiques d'austérité de l'UE et tirent profit de la campagne contre les migrants et réfugiés qui servent de bouc émissaire. Ils sont déjà au pouvoir en Italie, en Hongrie, en Autriche et en Pologne et sont des partis d'opposition majeurs en France, en Allemagne et aux Pays-Bas - promus par les médias et l'appareil d'État en tant que force de choc contre la classe ouvrière.

Un soutien continu à Corbyn et au Parti travailliste facilite ce développement dangereux. L'élection de Trump, l'ascension de Marine Le Pen en France et l'entrée de l'Alternative pour l’Allemagne au Bundestag ont été rendues possibles par le rôle méprisable joué par les partis et syndicats officiels de «gauche» et par leurs apologistes de pseudo-gauches.

Les conditions se réunissent maintenant qui permettent à la classe ouvrière d’organiser une contre-offensive. Le démasquage politique de Corbyn et de la pseudo-gauche se déroule dans un contexte de vague de grèves et de protestations de plus en plus internationale, après des décennies de répression de la lutte de classe par les anciens partis sociaux-démocrates et staliniens et les syndicats.

Les manifestations des Gilets jaunes en France ont été rejointes par une grève nationale des enseignants. Une vague de grève est en cours au Portugal et en Hongrie et des manifestations de masse ont lieu contre l'extrême droite en Italie. Le nombre de grèves aux États-Unis a atteint son niveau le plus élevé depuis 1986. Des grèves et des manifestations de masse ont éclaté en Algérie et au Soudan, menaçant de faire tomber leurs gouvernements.

Les travailleurs britanniques doivent s’appuyer consciemment sur ce mouvement naissant de lutte de classe mondiale. Pour cela, un nouveau programme et une nouvelle direction sont nécessaires. La réponse au Brexit et à la fracture nationaliste du continent est un mouvement uni de la classe ouvrière britannique et européenne pour les États socialistes unis d'Europe. Le SEP (Parti de l’égalité socialiste) et nos partis frères en France et en Allemagne se consacrent à la construction de sections du Comité international de la IVe Internationale dans toute l'Europe afin de mener à bien ce tournant politique stratégique.

(Article paru en anglais le 5 avril 2019)