A la Foire du livre de Leipzig, deux cents personnes à la réunion du Mehring Verlag sur la lutte contre le fascisme

Par Nos correspondants
27 mars 2019

La réunion publique samedi dernier sur « Les leçons des années 1930 et la lutte contre l'extrême droite aujourd'hui », organisée par le Mehring Verlag à la Foire du livre de Leipzig, a suscité un vif intérêt. Bien qu’elle se soit déroulée dans un lieu moins que favorable, à Plagwitz, dans la banlieue de Leipzig, environ 200 personnes y ont participé.

Picture: A section of the meeting in Leipzig

« Nous aurions aimé tenir cette réunion à l'Université de Leipzig, comme nous l'avons fait avec beaucoup de succès à plusieurs reprises ces dernières années », a déclaré Ulrich Rippert, secrétaire national du Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l'égalité socialiste), en ouvrant la réunion, « cependant, la direction de l'université a refusé notre demande de salle, affirmant qu'aucun amphithéâtre n'était disponible. »

Il s'agissait là d'une capitulation claire face à l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) et montrait comment les extrémistes de droite bénéficient du soutien des universités, des partis politiques et d'importants secteurs de l'appareil d'État, a déclaré Rippert, avant d'ajouter: « C'est précisément contre cela que notre réunion est dirigée ».

Mehring Verlag a publié pour la Foire du Livre deux ouvrages importants sur la lutte contre l'extrême droite et sur l'histoire du mouvement socialiste, qui ont été présentés au ‘Forum du livre pratique’. Christoph Vandreier, secrétaire national adjoint du SGP, a présenté son livre « Warum sind sie wieder da? Geschichtsfälschung, politische Verschwörung und die Wiederkehr des Faschismus in Deutschland», (Pourquoi sont-ils de retour ? Falsification historique, complot politique et le retour du fascisme en Allemagne). David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site et du Parti de l'égalité socialiste (USA), a présenté la nouvelle édition de son très important ouvrage, "L'héritage que nous défendons Une contribution à l'histoire de la Quatrième Internationale".

Ces deux livres ont également été au centre de la réunion de samedi soir et dans ses remarques d'ouverture Rippert a attiré l'attention sur l’importance contemporaine et le rapport interne entre les deux ouvrages. « Sans une compréhension détaillée de l'histoire du marxisme et de la Quatrième Internationale, il est impossible de lutter pour un programme socialiste », a-t-il déclaré. « Et sans mobilisation de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste, il est impossible de combattre les fascistes. »

Le discours principal a été prononcé par Christoph Vandreier, qui a commencé par souligner l’importance contemporaine de son livre. L'attaque terroriste brutale de Nouvelle-Zélande n'a été possible que grâce à l'existence d'un vaste réseau néonazi, étroitement lié à l'appareil d'État, a-t-il expliqué. « Ce n'était pas seulement l'action d'un néo-nazi individuel, insista Vandreier. « C'était la manifestation d'une tendance sociale fondamentale. » L'orateur a mentionné les gouvernements d'extrême droite aux États-Unis, au Brésil et dans de nombreux pays européens. En Allemagne, les députés parlementaires d'extrême droite de l'AfD ont glorifié l'armée allemande de l'époque nazie et banalisé l'Holocauste. Le livre « Pourquoi sont-ils de retour ? » montre en détail comment ce virage à droite a été préparé sur le plan idéologique et politique.

Christoph Vandreier

Un article publié dans Der Spiegel en février 2014, appelant à une réécriture de l'histoire allemande, a joué un rôle clé dans cette entreprise de révisionnisme historique. Dans cet article, on cite le professeur Jörg Baberowski, de l'Université Humboldt de Berlin, qui déclare, entre autres choses, que Hitler n'était pas cruel et que l'Holocauste pouvait être assimilé aux exécutions ayant eu lieu en 1918 pendant la guerre civile russe. Baberowski a été salué comme un héros par les néo-nazis pour sa banalisation des crimes nazis, sa glorification de la violence et son agitation contre les réfugiés.

Mais, plus importante encore que les positions d'extrême droite de Baberowski, fut la manière dont le monde universitaire, les médias et l'establishment politique y ont réagi. Contrairement aux années 1980, lors de la « Querelle des historiens », il n'y a pas eu de protestations de ces couches contre la relativisation des crimes nazis. C’est en revanche l'IYSSE (International Youth and Students for social Equality – Etudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale) et le SGP qui ont été attaqués par presque tous les grands quotidiens et qu’on a fait figurer en tant qu’« extrémistes de gauche » dans le rapport publié par les services secrets de la grande coalition, en raison de l'opposition de principe du parti au militarisme, au nationalisme et à l'AfD.

« C'est ainsi qu'a été préparée la montée de l'extrême-droite », a déclaré M. Vandreier. Le caractère global du virage à droite et son ampleur internationale montrait qu'il s'agissait d'une tendance sociale fondamentale ayant sa source dans l'aggravation de la crise capitaliste. « Les intérêts des élites dirigeantes ne sont plus compatibles avec les droits démocratiques. C'est la raison pour laquelle, dans chaque pays, ils se tournent de plus en plus vers des formes autoritaires de gouvernement et que les fascistes obtiennent de nouveau une écoute », a expliqué Vandreier.

Mais, contrairement aux années 1930, les fascistes d'aujourd'hui ne sont pas un mouvement de masse; ils sont une minorité détestée. Les masses se déplacent vers la gauche dans le monde entier et la lutte des classes s'intensifie. Dans ces conditions, la question centrale est celle de la perspective et de la direction politique. « Soit les travailleurs prennent le pouvoir et créent une société fondée sur l'égalité sociale et la participation démocratique, soit les élites dirigeantes conduiront l'humanité une fois de plus à la catastrophe », a conclu Vandreier.

David North souligna l'importance cruciale des propos de Vandreier. Son livre était un résumé de l'analyse internationale du mouvement trotskyste, pertinente non seulement pour l'Allemagne, mais pour les travailleurs et les jeunes du monde entier. Il s'est dit heureux d'annoncer que l'édition anglaise de « Pourqoi sont-ils de retour » sera présentée par Vandreier lors d'une série de conférences aux États-Unis en avril.

David North

North a rappelé, au début de son discours, que cet automne marquerait le 30e anniversaire de la réunification de l'Allemagne. Seul le mouvement trotskyste était préparé à l'époque pour comprendre les vastes processus politiques et historiques qui étaient à l'œuvre. « Un argument central avancé dans L'Héritage que nous défendons était que le régime de l’Union soviétique, les régimes qui existaient en Europe de l'Est et en RDA même, étaient staliniens et non pas socialistes. Leur politique n'était pas basée sur le marxisme, ni sur des principes socialistes, mais sur la perversion stalinienne et nationaliste de ces conceptions. Et le livre prédisait très explicitement que les régimes existant en Europe de l'Est, à moins d'être renversés dans une révolution politique par la classe ouvrière, comme le préconisait Trotsky, se dissoudraient et restaureraient le capitalisme », a déclaré North.

Plus de trois décennies plus tard, toutes les implications de ce développement étaient claires, a poursuivi North. La dissolution de l'Union soviétique n'a pas entraîné la fin de l'histoire, ni même une nouvelle période de démocratie et de liberté, mais son contraire: des inégalités sociales flagrantes, un parti d'extrême droite au parlement allemand, des partis fascistes dans plusieurs gouvernements européens, Trump à la Maison-Blanche, le réarmement militaire et les préparatifs de guerre dans le monde entier. La menace d'une troisième guerre mondiale est maintenant plus grande que jamais, a-t-il averti.

North a souligné que le retour de toute cette ordure était lié à la crise historique du capitalisme. Les vastes niveaux d'inégalités sociales et le retour de la classe dirigeante au réarmement militaire et à la guerre ne pouvaient être imposés que par le recours à des formes autoritaires de gouvernement et au fascisme, face à l'opposition croissante des travailleurs et des jeunes. Partout, a-t-il poursuivi, la classe dirigeante craignait le spectre du socialisme. Le fait que le président américain Donald Trump se soit senti contraint de lancer un avertissement contre ce spectre soulignait l'influence que le socialisme avait déjà.

North s'est ensuite tourné vers la croissance de la lutte de classe internationale. « La classe ouvrière est une classe internationale, de plus en plus consciente de son identité internationale. Elle se conçoit de moins en moins en termes nationaux, mais au contraire en termes internationaux », a-t-il dit. North a rapporté que les travailleurs des maquiladoras en grève au Mexique ont récemment déclaré leur solidarité avec une manifestation organisée par le SEP à Detroit, contre les fermetures d'usines et les licenciements de masse dans l'industrie automobile.

Aujourd'hui, il était inconcevable que le développement des luttes sociales en Allemagne ne s'accompagne pas d'un mouvement massif de travailleurs dans toute l'Europe. De même, le développement de la lutte de classe en Grande-Bretagne, en France, en Italie ou en Europe de l'Est se transformerait presque du jour au lendemain en une lutte sociale européenne, voire mondiale. Notre perspective se base, dans ses formes organisationnelles et sa stratégie politique, sur le développement de la lutte de classe internationale, a déclaré le North. C'est ainsi que la montée de l'extrême droite pouvait être stoppée.

« Ils ne conquerront plus », déclara North. « Nous pouvons en être certains. Il n'y a aucune chance que les expériences des années 1930 soient soudainement effacées de la mémoire. L'Allemagne a été traumatisée par les événements qui se sont produits dans ce pays entre 1933 et 1945. Baberowski et sa clique à l'université et les laquais de l'administration qui le soutiennent peuvent penser qu'il peuvent effacer les crimes des nazis et que tout le monde oubliera ce qui est arrivé, mais cela n'est pas possible. »

« Presque du jour au lendemain, dans la mesure où les gens prennent conscience, dans ce pays, de la menace à laquelle ils sont confrontés, nous prévoyons une énorme croissance de l'opposition sociale et politique », a dit North. « Ce n’est pas ce qui manquera. Mais ce qui sera nécessaire, c'est un très haut niveau de conscience politique et historique. »

« Le capitalisme allemand et les élites dirigeantes allemandes portent le virus indéracinable du fascisme, non pas en tant qu'individus, mais en tant que représentants d'un système social », a-t-il poursuivi. « Cela a été prouvé par l'histoire. »

North a conclu son intervention par un appel qui a trouvé un fort écho, « Tirez les leçons de cette rencontre, lisez le livre de Christoph Vandreier et les écrits du Comité International et rejoignez le Parti de l'égalité socialiste. Il faut faire en sorte que cette fois, la révolution allemande réussisse comme partie de la révolution mondiale. »

(Article paru en anglais le 26 mars 2019)