Québec: les travailleurs de l’ABI rejettent massivement la dernière offre patronale

Par Laurent Lafrance
20 mars 2019

Le 11 mars dernier, exactement 14 mois depuis que la direction de l’Aluminerie de Bécancour a mis ses employés en lock-out, les travailleurs de l’usine ont rejeté massivement la dernière offre patronale qui contenait des reculs sans précédent. Cet acte de courage des travailleurs au Québec fait partie d’une recrudescence des luttes ouvrières à l’échelle internationale contre les grandes compagnies et l’austérité capitaliste.

Au terme d’une assemblée qui a duré plusieurs heures et dans laquelle ont participé 90 pour cent des employés syndiqués de l’usine, 82 pour cent des 829 travailleurs présents ont refusé le contrat (qui incluait trois conventions) et le protocole de retour au travail inhumain proposés par l’entreprise.

Après avoir refusé de prendre position sur l’offre pendant plusieurs jours, les dirigeants de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos ont recommandé à leurs membres de rejeter l’offre seulement au moment de l’assemblée, conscients que le contraire les aurait exposés comme des traîtres. L’offre contenait des demandes de concessions encore plus importantes que dans la première offre patronale de décembre 2017 qui avait été rejetée à plus de 80 pour cent et qui avait amené la compagnie à déclencher le lock-out le mois suivant.

Bien que peu de détails sur les offres aient été publiés, le syndicat a confirmé que l’offre contenait de nouvelles demandes draconiennes au niveau de la réorganisation du travail, des retraites et de la sous-traitance. La compagnie souhaitait également sabrer 143 postes par attrition en ne remplaçant pas les départs à la retraite.

Le plan de retour au travail était une violation flagrante des droits des travailleurs. Selon ce protocole, il n’y avait pas de date de retour officiel ni de garantie d’heures travaillées pour les travailleurs. Elle aurait également permis à la compagnie d’utiliser des cadres et des sous-traitants pour faire le travail des employés qui ne seraient pas encore rappelés au travail, et ceux-ci n’auraient reçu aucune paye possiblement pendant des mois, car selon des dispositions réactionnaires contenues dans le Code du travail, les fonds de grève ne peuvent être utilisés lorsqu’une convention est signée.

Les salariés auraient été rappelés en fonction des besoins opérationnels et non en fonction de l’ancienneté et pouvaient être affectés à toute tâche requise, sur tout horaire ou quart de travail. L’employeur voulait aussi pouvoir mettre fin au processus de rappel en cas de «ralentissement de travail, de vandalisme, d’arrêt de travail concerté, de baisse significative de la qualité du produit, de problème technique ou de toutes conditions de marché». L’échéance minimum de 10 mois proposée par la direction aurait donc pu se prolonger de manière indéterminée.

De manière totalement anti-démocratique, ABI demandait également que dans les cinq jours suivant la ratification des conventions collectives, les salariés retirent tous les commentaires négatifs qu’ils avaient écrits sur les réseaux sociaux envers l’entreprise ou d’en publier de nouveaux. Le port de tout vêtement ou accessoire référant au conflit ou aux activités syndicales était strictement interdit dans l’usine et les salariés devaient obligatoirement répondre à un questionnaire médical.

Même s’ils ont recommandé un refus, le fait que les dirigeants des Métallos aient tenu un vote sur cette offre pourrie est une insulte pour les membres. Les chefs syndicaux espéraient sans l’ombre d’un doute que l’essoufflement moral et financier des travailleurs, qui se battent depuis plus d’un an pour défendre leurs acquis, les pousse à accepter l’entente.

Le président de la section locale 9700, Clément Masse, a dû reconnaître que le rejet de l’offre a «galvanisé nos troupes». La réalité est que le syndicat, qui depuis le début du conflit a démontré son ouverture à collaborer avec ABI pour imposer les reculs exigés, s’apprête à étouffer rapidement l’énergie militante des travailleurs de la base. Le président a confirmé que l’exécutif préparait déjà une contre-offre à soumettre à la compagnie et a demandé au ministre du Travail d’attendre avant de soumettre aux parties sa «proposition de règlement».

Les travailleurs d’ABI doivent prendre garde. Cette contre-proposition contiendra des reculs majeurs. Tout au long du conflit, le syndicat des Métallos a courbé l’échine devant l’entreprise, acceptant concessions par-dessus concessions. Masse a souligné qu’il pourrait «repartir de l’offre refusée en janvier 2018 et voir quel aménagement on peut faire pour satisfaire l’employeur dans ses demandes et satisfaire nos membres aussi».

La seule inquiétude du syndicat est que s’il capitule davantage, sa crédibilité face aux travailleurs va être minée. Masse s’est récemment plaint que ABI exige encore plus de concessions alors que le syndicat «était prêt à accepter un régime (de retraite) où c’est les travailleurs qui ont tout le risque financier». De son côté, le directeur québécois des Métallos Alain Croteau a rappelé qu’après tous les reculs et restructurations imposés grâce au syndicat au cours de la dernière décennie, l’usine «peut être très productive, c’est celle qui a déjà les plus faibles coûts de main-d’œuvre en Amérique du Nord».

La détermination des travailleurs d’ABI à défendre leurs emplois et leurs conditions de travail est un défi – encore implicite – à l’ensemble du programme d’austérité de la classe dirigeante québécoise et canadienne. C’est pourquoi après le vote du 11 mars les médias de la grande entreprise et les commentateurs de droite ont intensifié leur campagne de diffamation envers les travailleurs, les présentant comme des «enfants gâtés» à gros salaires, et ont brandi la menace d’une fermeture de l’aluminerie.

Mais contrairement à ce que veulent leur faire croire les médias, les lock-outés ont un fort appui parmi de larges couches de la classe ouvrière, qui fait face au même assaut patronal contre les emplois et les conditions de travail.

Toutefois, le syndicat des Métallos et la Fédération des travailleurs (FTQ) à qui il est affilié, n’ont aucune intention de mobiliser la classe ouvrière à travers la province et le pays pour faire de la lutte à l’ABI le fer-de-lance d’une vaste contre-offensive pour défendre tous les salaires et tous les emplois. Au contraire, les syndicats continuent plutôt d’entraîner les travailleurs dans un cul-de-sac, poursuivant la même stratégie ruineuse visant à faire pression sur les actionnaires, la compagnie, les politiciens bourgeois et le gouvernement de droite de la Coalition Avenir Québec. Ceci inclut la demande des Métallos pour que le conflit soit réglé par l’intermédiaire d’un arbitre nommé par le gouvernement, une demande que le gouvernement a rejetée parce que la compagnie s’y est opposée.

Dans le contexte d’une compétition croissante des marchés et d’une poursuite effrénée pour les profits, les géants de l’aluminium sont déterminés à imposer des reculs majeurs aux travailleurs et à changer les règles du jeu à l’ABI pour établir de nouveaux standards dans leurs installations à l’échelle internationale. Dans un commentaire révélateur, le maire de Bécancour Jean-Guy Dubois a dit: «C’est un combat de titans, qui va bien au-delà des relations de travail de l’ABI, de Bécancour, mais qui vaut aussi pour l’ensemble des alumineries. Ça va servir de modèle».

Les vrais enjeux du conflit, qui sont admis de la bouche même des représentants de la classe dirigeante, sont toujours brouillés par le syndicat des Métallos, car cela soulève la nécessité de mobiliser et d’unir tous les employés d’Aloca et Rio Tinto pour s’opposer à la tentative de ces transnationales géantes de revenir aux conditions d’exploitation qui prévalaient au 19ème siècle.

La lutte des travailleurs d’ABI fait partie d’une opposition croissante à l’austérité et à l’assaut patronal contre la classe ouvrière à l’échelle internationale. Le mouvement des «gilets jaunes» en France, les mouvements de masse en Algérie, les luttes des enseignants aux États-Unis et partout au monde en sont un exemple frappant.

Pour que leur lutte soit victorieuse, les travailleurs d’ABI doivent briser l’isolement politique imposé par le syndicat des Métallos et toute la bureaucratie syndicale. Ils doivent lancer un appel aux autres sections de travailleurs au pays et à l’international, et lutter pour une mobilisation indépendante de classe contre le système capitaliste en faillite, ce qui trouverait un important appui parmi la classe ouvrière.