Le régime algérien promet une «transition» politique frauduleuse à mesure que les grèves s’étendent

Par Will Morrow
13 mars 2019

Alors que des grèves de masse se répandaient dans toute l’Algérie pour le deuxième jour, le régime a publié hier soir une déclaration au nom du président Abdelaziz Bouteflika, qui repousse indéfiniment les élections et qui promet que Bouteflika ne briguera pas un cinquième mandat.

L’annonce du régime est une fraude, ne répondant à aucune des demandes des travailleurs et des jeunes. Bien qu’il affirme que Bouteflika ne se représentera pas pour une réélection, cela doit se faire en prolongeant indéfiniment son mandat actuel. Les élections qui devaient avoir lieu le 18 avril seront reportées au moins jusqu’après 2019.

Le régime nommera ce qu’il appelle une «conférence nationale inclusive et indépendante», qui doit rédiger une nouvelle constitution et fixer la date des nouvelles élections. Un «gouvernement d’unité nationale» non spécifié doit être formé. Bouteflika est un cadavre politique qui n’a pas pris la parole publiquement depuis son AVC en 2013. Il est largement considéré comme une figure de proue pour la cabale au pouvoir dans l’armée, les services de sécurité et sa famille. C’est lui qui est censé superviser les nouvelles «institutions constitutionnelles pour s’assurer qu’elles respectent scrupuleusement l’accomplissement de leur mission».

Les travailleurs de Sonelgaz à Guelma en grève pour le deuxième jour lundi

L’annonce indique que le report des élections vise à «apaiser les tensions qui ont été révélées afin d’ouvrir la voie à la paix, au calme et à la sécurité publique généralisée». Il ajoute que le remaniement du cabinet de Bouteflika et le changement de Premier ministre «constituent une réponse adéquate aux attentes que vous avez placées en moi». Voici une menace implicite qu’une escalade des grèves et des manifestations se heurterait à une répression féroce.

Le général Gael Salah aurait participé aux discussions avant l’annonce d’hier soir. La semaine dernière, il a menacé que l’armée se tienne prête à défendre «la sécurité et la stabilité» contre «tout ce qui pourrait exposer l’Algérie à des menaces imprévisibles».

Le gouvernement français a immédiatement salué cette annonce de Bouteflika. La France, l’ancienne puissance coloniale, entretient des liens étroits avec le régime et ses forces de sécurité. Le ministre des affaires étrangères, Yves Le Drian, a déclaré qu’il «salue la déclaration du président Bouteflika, dans laquelle il annonce qu’il ne sollicitera pas un cinquième mandat et prendra des mesures pour rénover le système politique algérien.»

La classe dirigeante algérienne et internationale a été terrifiée par l’entrée directe de la classe ouvrière dans le mouvement contre le régime Bouteflika avec l’éruption d’une grève générale dimanche, qui s’est aggravée hier. Les grèves se sont développées en grande partie de manière indépendante et hors du contrôle des syndicats, diffusées par les travailleurs en ligne par les médias sociaux.

Les travailleurs de Sonatrach (ENGAGEO) entrent en grève lundi

L’expansion des grèves dans l’industrie pétrolière et gazière, qui représente plus de 90 pour cent des recettes à l’exports de L’Algérie, est particulièrement importante. Dimanche, les employés de GTP, une filiale de la compagnie nationale de gaz Sonatrach, ont quitté le travail dans les champs pétroliers de Hassi Messaoud. Une vidéo sur Facebook de la grève a été visionnée plus de 100.000 fois.

Hier, les travailleurs d’ENGAGEO, une autre filiale de Sonatrach dans la même région les ont rejoint. Une photo de travailleurs d’ENGAGEO en train de quitter le travail montre une pancarte de gréviste qui dit: «Un grand merci à Facebook!» Des centaines de travailleurs du complexe gazier Oued Ezzine à Adrar, au centre de l’Algérie, ont entamé la grève lundi. Les travailleurs de Sonelgaz à Guelma ont effectué une occupation des locaux.

La ville portuaire de Bejaia est restée complètement paralysée hier, avec des grèves qui ont fermé les ports et tous les bâtiments administratifs de l’État et les entreprises privées, à l’exception de certaines installations médicales. La ville de Tizi-Ouzou, en Kabylie, s’est fermée complètement.

Dans le complexe industriel de Rouiba, les travailleurs de l’automobile de Mercedes et du constructeur automobile et de bus SNVI sont restés en grève. Dimanche, un rapport publié hier par L’Expression a révélé que lorsque les travailleurs ont commencé la grève après avoir fait du piquetage à l’intérieur de l’usine et organisé un vote pour débrayer séance tenante. Elle a aussi rapporté que la police avait attaqué une marche des travailleurs des deux usines avec du gaz lacrymogène.

Une grande partie de la capitale Alger est restée fermée. Le complexe industriel de Baba Ali a fermé. Le métro s’est partiellement rouvert, mais les trains à destination et en provenance de l’extérieur de la ville sont restés paralysés. Hier, un groupe de 15 grandes entreprises agroalimentaires dans la zone d’industrie lourde de Taharacht a publié une déclaration commune. Ils ont demandé aux travailleurs de retourner à leurs postes à 5 heures du matin hier afin d’éviter «une perturbation dangereuse du» marché alimentaire.

Les syndicats ont réagi à l’éruption des grèves d’hier en se démenant pour reprendre le contrôle afin de réprimer le mouvement. À Rouiba, le syndicat des travailleurs du SNVI a annoncé hier qu’il appelait à une grève de «quatre jours» à partir de lundi. Mais ceci seulement après que les travailleurs aient indépendamment lancé une grève de cinq jours à partir de dimanche.

À Tizi Ouzou, plus de 20 syndicats se sont réunis dimanche soir tard dans la nuit pour adopter une résolution qui déclare au lendemain d’une grève générale qu’ils «soutenaient le mouvement». Ils ont annoncé au bout des lèvres qu’ils «rétractaient maintenant leur confiance» en Sidi Said, le président de longue date de l’Union générale du travail algérien (UGTA). Ce syndicat est la principale fédération syndicale nationale qui a ouvertement soutenu Bouteflika.

L’émergence de grèves de la classe ouvrière terrifie la classe dirigeante particulièrement parce qu’elle sait que de telles actions peuvent se propager rapidement dans toute la région du Maghreb et au niveau international. Depuis des décennies le régime a mené des attaques croissantes contre le niveau de vie. Maintenant, les grèves surviennent dans des conditions d’une résurgence des luttes des travailleurs à travers le monde.

Bénin Web TV a rapporté hier que «sur les réseaux de médias sociaux» au Maroc voisin, «le soutien à la manifestation est visible». À l’est de l’Algérie, une grève générale de 700.000 travailleurs a secoué la Tunisie le mois dernier. Des manifestations de dizaines de milliers de personnes des communautés algériennes du monde entier ont accueilli les protestations en Algérie, y compris à Montréal, au Canada, et dans plusieurs villes de France.

Les travailleurs du gaz de Oued Ezzine entrent en grève lundi

La classe capitaliste et les syndicats qui la défendent savent que les travailleurs entrent en lutte non seulement contre Bouteflika et sa bande de sbires proches. Ils luttent contre les inégalités sociales, la pauvreté et le chômage dont ces premiers y président et c’est la détermination que leur vie devrait s’améliorer matériellement qui les anime.

C’est pourquoi les syndicats lancent des avertissements nerveux pour que les travailleurs ne soulèvent pas des revendications «sectionnelles» et «divisantes», c’est-à-dire pour des augmentations de salaire, des services sociaux et des emplois. Amar Hadjout, président de la Fédération nationale des travailleurs du textile, du cuir et de l’habillement, a déclaré hier à El Watan que «les revendications doivent rester dans des limites respectueuses des autres, pour avoir la capacité de surmonter et de vaincre toute division. Nous ne pouvons pas perdre de vue ce qu’on a déjà réalisé dans le domaine économique».

Qu’est-ce qui pousse la classe ouvrière dans la lutte? Un rapport de la Ligue algérienne des droits de l’homme en 2015, basé sur une enquête menée auprès de 4500 ménages, a révélé que 35 pour cent de la population, soit quelque 14 millions de personnes, vivent avec un salaire inférieur à 1,25 dollar par jour. Plus de 90 pour cent des ménages ont déclaré que leur niveau de vie avait baissé depuis la chute des prix du pétrole en 2014 et que le pouvoir d’achat moyen d’une famille avait chuté de 60 pour cent au cours de cette période. Le taux de chômage des jeunes est de près d’un tiers et plus des deux tiers de la population a moins de 30 ans.

Pendant ce temps, une petite classe de milliardaires et de multimillionnaires qui contrôlent le régime et les partis d’opposition a concentré la plupart des richesses entre ses mains. Le rapport indique que 10 pour cent de la population algérienne possède 80 pour cent de la richesse du pays.

Toutes les factions de l’élite politique, y compris les partis d’«opposition» frauduleux qui prétendent soutenir le mouvement contre Bouteflika, s’opposent à toute lutte de la classe ouvrière pour ses propres intérêts. Un exemple parmi eux c’est le Parti des travailleurs de Louisa Hanoune. Ils veulent tous maintenir la domination des super-riches sur la société et ne cherchent qu’à s’assurer une meilleure position dans le régime et la distribution de l’argent pris à la classe ouvrière.

La lutte qui se développe en Algérie a une logique objective qui met la classe ouvrière en conflit avec le système à but lucratif lui-même et tous ses défenseurs politiques. La seule solution progressiste à cette situation réside dans la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière en Algérie et au niveau international, et dans le renversement du système capitaliste et son remplacement par le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 12 mars 2019)