Halil Celik, combattant du socialisme (1961-2018)

Par Peter Schwarz
2 mars 2019

Le 31 décembre 2018, Halil Celik, fondateur et dirigeant du groupe Sosyalist Eşitlik, est décédé du cancer à Istanbul à l’âge de 57 ans. Il avait consacré plus de 40 ans de sa vie à la lutte pour le socialisme, le dernier quart de cette période à la construction d’une section du Comité international de la Quatrième Internationale (ICFI) en Turquie.

Halil Celik in Berlin, February 2016

Halil est venu au trotskysme et au CIQI après avoir examiné de manière critique de nombreuses tendances politiques et clarifié des questions politiques fondamentales. Cela exigeait de la ténacité politique, du courage personnel et une énergie inépuisable – des qualités qu’il possédait en abondance. S’appuyant sur une longue et amère expérience des politiques nationalistes et opportunistes sans scrupules des organisations de pseudo-gauche, Halil a compris que le développement du mouvement trotskyste en Turquie ne peut se faire que sur la base d’un internationalisme révolutionnaire et nécessite une compréhension approfondie des expériences stratégiques de la classe ouvrière internationale au cours du XXᵉ siècle. Il a trouvé cela à la fois dans les documents et dans l’histoire de l’ICFI.

Premières expériences politiques

Halil Celik est né le 23 novembre 1961 à Istanbul. Son père était marin, sa mère femme au foyer. À l’âge de 16 ans, alors qu’il était élève, il a rejoint l’organisation de jeunesse d’un parti stalinien pro-albanais. Un an plus tard, en 1978, à la demande du parti, il quitte son école et sa famille pour travailler comme organisateur et propagandiste à plein temps dans de diverses usines et quartiers résidentiels ouvriers.

C’était une période où beaucoup de jeunes Turcs se sont radicalisés. Comme dans d’autres pays, les années 1968 à 1971 ont été marquées par une vague combative de luttes de classe en Turquie. Il y avait eu de nombreuses grèves, occupations d’usines, protestations d’étudiants, occupations de terres par des paysans pauvres et protestations féroces contre les États-Unis. En mars 1971, en coordination avec Washington, l’armée turque intervient. Elle a forcé le gouvernement civil de Süleyman Demirel à démissionner et s’est emparé du pouvoir, le conservant pendant deux ans.

Le coup d’État a été suivi d’une vague de répressions sanglantes, d’interdictions de partis politiques, d’arrestations et d’exécutions. Mais l’armée n’a pas été en mesure de contrôler la situation. Les années 1970 sont marquées par de féroces luttes de classes, des gouvernements instables et de nouvelles vagues de répressions, jusqu’à ce qu’enfin, en septembre 1980, l’armée organisa à nouveau un putsch et instaura une dictature brutale sous le général Evren.

Pendant cette période, les organisations radicales de gauche étaient florissantes. La Confédération des syndicats progressistes de Turquie (DISK), fondée en 1967 comme alternative de gauche à la fédération syndicale turque pro-gouvernementale Turk-Is, compte 300 000 membres et est impitoyablement persécutée par l’État et la droite fasciste. Selon une source, en 1978, environ 1 million de travailleurs et d’étudiants appartenaient à des organisations de masse sous le contrôle de divers groupes, partis et courants qui se disaient socialistes.

La plupart de ces organisations étaient caractérisées par des conceptions nationalistes et staliniennes. Certains étaient guidés par les enseignements de Mao Zedong ou de Che Guevara, certains préconisaient la lutte armée. Cependant, le marxisme révolutionnaire défendu par Léon Trotsky et la Quatrième Internationale contre le stalinisme était à peine connu en Turquie. Cela était dû non seulement à l’absence de traductions turques des écrits de Trotsky, mais aussi à la politique du Secrétariat unifié pabliste d’Ernest Mandel, alors la tendance «trotskyste» la plus connue au niveau international, qui glorifiait également Mao Zedong et Che Guevara.

Halil Celik in Istanbul, 2007

La répression croissante et le coup d’État militaire ont révélé la faillite d’une politique qui reposait sur le nationalisme et les actions militantes de petits groupes plutôt que sur la mobilisation systématique de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste internationaliste. L’État a intensifié la répression et a détruit de nombreuses organisations de gauche.

Halil lui-même a été arrêté en septembre 1978 pour ses activités politiques et a passé un an et demi dans une prison militaire où il a été maltraité. En prison, il commença à s’éloigner de la politique stalinienne, mais ne voulut pas rompre ouvertement avec son organisation, car il pensait que ce serait une trahison dans des conditions de répression.

Après le coup d’État militaire de septembre 1980, il travailla dans une imprimerie stalinienne illégale. Peu de temps après, il a été pris en train de distribuer des tracts contre le régime militaire, et après quatre mois, il a été de nouveau arrêté. Comme il n’a rien révélé, il a été libéré à l’été 1981. Lorsqu’il apprit par un avocat que la plupart des dirigeants staliniens avaient trahi d’autres personnes en prison, il rompit finalement avec le stalinisme.

«J’ai décidé de marcher seul», écrira-t-il trois décennies plus tard au sujet de cette étape de sa vie politique.

Dans les années qui ont suivi, Halil a terminé sa formation professionnelle. Interrompue à plusieurs reprises par des arrestations, il a réussi l’examen d’entrée à l’université et a commencé des études de sociologie à l’université d’Istanbul, obtenant son diplôme en 1985. En raison d’une interdiction professionnelle des militants communistes, cependant, il n’a pas été en mesure de travailler comme enseignant et a poursuivi ses études, obtenant une maîtrise en 1987. Il gagnait sa vie comme peintre, portier, correcteur et journaliste.

À peu près au même moment où il se détourna du stalinisme, c’est-à-dire à l’âge de 20 ans, Halil découvrit pour la première fois les écrits de Trotsky. Dans un CV politique qu’il a rédigé pour le Comité international en 2013, il a déclaré: «C’est à cette époque que j’ai trouvé le livre de Léon Trotsky sur le fascisme allemand, La lutte contre le fascisme en Allemagne, qui avait été traduit et publié à la fin des années 1970. C’était le premier livre de Trotsky que j’avais vu et lu. Le livre a été un coup fort contre tous mes préjugés sur Trotsky et le trotskysme. J’ai commencé à relire Marx, Engels et Lénine, et j’ai reconnu que Staline était l’ennemi du marxisme.»

La longue route vers le trotskysme

La route vers le trotskysme s’est avérée longue et difficile. Halil et le cercle de camarades avec lesquels il a travaillé étroitement tout au long de cette période ont pris connaissance de presque toutes les tendances politiques en Turquie et à l’étranger qui avaient rompu avec les principes programmatiques de la Quatrième Internationale dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et cherché à les falsifier dans le sens d’une adaptation au stalinisme, la social-démocratie, la bureaucratie syndicale et les mouvements nationaux, les pablistes, les lambertistes, les morénistes, etc. Il a collaboré avec eux à divers projets journalistiques et politiques qui n’ont mené nulle part.

Alors que dans les années 1980, et surtout après la dissolution de l’Union soviétique dans les années 1990, ce milieu n’a cessé de virer à droite pour finalement s’intégrer pleinement dans les structures du pouvoir bourgeois, Halil et ses plus proches camarades ont évolué dans la direction opposée. Ils cherchaient une orientation vers la classe ouvrière et une perspective véritablement internationale et socialiste.

Cela les conduisit finalement au Comité international de la Quatrième Internationale. Quand Halil, après une étude approfondie des perspectives et de l’histoire du CIQI, fut convaincu qu’elle seule incarnait la continuité de la Quatrième Internationale, il consacra toute l’énergie de ses dernières années à la construction d’une section du Comité international en Turquie.

Après sa rupture avec le stalinisme, Halil a essayé de faire le bilan de ses expériences passées et d’établir de nouveaux contacts avec les travailleurs et les jeunes. Il a organisé des cercles éducatifs pour les jeunes travailleurs et a mené des activités de propagande dans les universités. Il essaya à plusieurs reprises d’établir des publications et de former des organisations en coopération avec des tendances qui se qualifiaient elles-mêmes de trotskystes. Mais ces initiatives ont toutes abouti à une impasse.

Celik speaking at the conference on the crisis of capitalism and the resurgence of the class struggle in Istanbul in 2016

Il travaillait parfois dans des syndicats. En 1983, il était actif dans le syndicat indépendant Otomobil-Is, qui avait été interdit par la dictature militaire et réorganisé par les membres du DISK. En 1992, il a été chef du service de formation et de presse du DISK, qui avait repris ses activités après l’interdiction. Cependant, à cause des articles et des tracts et de la «Plate-forme de l’Opposition de gauche» écrits par lui, il a été rapidement démis de ses fonctions et poursuivi par un procureur spécialement autorisé.

En 1987, le groupe de Halil participe à une campagne électorale commune pour des candidats socialistes «indépendants». En 1988, elle participe aux publications Isci Sözü (Parole ouvrière) et Sosyalism (publiées par le PGBS – initiales de Socialisme sans patrons, généraux et bureaucrates), dont Halil est l’éditeur officiel. Rétrospectivement, il écrit: «La fondation du PGBS était en fait le résultat d’une unification sans principes, dont nous n’étions pas conscients en raison de notre retard théorique, de notre naïveté politique et de notre confiance aveugle dans nos « vieux camarades trotskystes"».

En raison de divergences politiques sur le stalinisme et de l’adaptation du PGBS aux bureaucrates syndicaux de droite, le groupe de Halil a quitté l’organisation début 1991. Plus tard, il a collaboré avec un groupe moréniste avec lequel il a publié le mensuel commun Enternasyonal Bülten (Bulletin international).

En 1996, le groupe de Halil a rejoint le ÖDP (Parti de la liberté et de la solidarité) pendant une courte période, fruit de la fusion de plusieurs groupes staliniens et petits-bourgeois de gauche, qui a attiré de nombreux travailleurs et jeunes militants. Le groupe de Halil a rejoint l’ÖDP dans le but d’en tirer les meilleurs éléments, et non de le transformer en un parti socialiste, ce que le groupe de Halil considérait comme impossible. Dans ce cadre, le PGBS a été réorganisé, mais s’est rapidement disloqué. Le groupe de Halil a maintenant publié une publication mensuelle intitulée Socialisme sans frontières, classes et exploitation (sss-S) et un Bulletin de l’opposition de gauche dans les syndicats.

Lorsque la guerre civile avec le PKK kurde a atteint son paroxysme, la répression politique a augmenté et Halil a été menacé d’une peine d’emprisonnement de plusieurs décennies. Son groupe a décidé fin 1994 de l’envoyer à l’étranger. Le lendemain de son départ du pays, son domicile a été pris d’assaut par les forces spéciales «anti-terroristes».

En dehors de la Turquie, Halil devait entrer en contact avec les tendances «trotskystes» internationales. Il a vécu plusieurs années à Brême, dans le nord de l’Allemagne, où il a gagné sa vie comme assistant social.

Sur le plan international, Halil a vécu les mêmes expériences qu’en Turquie. Il a contacté les tendances pablistes et morénistes et a connu plusieurs de leurs dirigeants, mais il s’est avéré impossible de trouver une base fondée sur des principes pour coopérer avec eux. Plus tard, Halil parlait souvent avec horreur de ses expériences lors de rassemblements internationaux où des alliances ont été forgées sans accord politique et où les participants comprenaient non seulement des staliniens endurcis mais aussi des gens ouvertement de droite.

Ses contacts les plus intenses ont été avec le Comité de Coordination pour la Refondation de la Quatrième Internationale (CRFI), qui est dominé par le Partido Obrero argentin (PO) de Jorge Altamira. En 1999, Halil a été invité en tant qu’observateur à une conférence de cette tendance à Athènes, et en 2000 à Buenos Aires. Cependant, les organisateurs n’étaient pas intéressés à clarifier les questions politiques, mais seulement à faire apparaître leur groupe aussi grand que possible.

Le CRFI «a été fondé sur le principe qu’il n’y aurait pas de discussion sur les différences passées ou sur l’évolution historique des différentes tendances qui y ont adhéré», comme l’a relevé plus tard le World Socialist Web Site. La Quatrième Internationale devait être «refondée» sur la base éque chaque adhérent du CRFI resterait libre de poursuivre sa propre politique opportuniste nationale sans critique ni ingérence.»

En Grèce, Halil a travaillé pendant un certain temps avec le Parti révolutionnaire ouvrier (EEK) de Savas Michael-Matsas, qui avait rompu avec le CIQI en 1985 et soutenait désormais le CRFI, dans le cadre du Centre socialiste balkanique de Christian Rakovsky. Le Centre socialiste balkanique a fait semblant de s’opposer aux interventions impérialistes dans les Balkans et de promouvoir une Fédération socialiste des Balkans. En fait, il s’agissait d’un amalgame sans principes de tendances qui n’étaient ni socialistes ni trotskystes. Il se composait principalement d’amis de Michael-Matsas dans les milieux staliniens et nationalistes. Toute l’entreprise s’est avérée être une fraude politique.

La construction de la section turque du CIQI

Halil écrivit plus tard sur les leçons qu’il a tirées de cette période de sa vie: «Après ces expériences, je suis arrivé à la conclusion que toutes ces divisions sans principes ne peuvent pas être expliquées en se référant aux individus ou groupes corrompus, et il doit y avoir des facteurs matériels historiques et universels derrière eux. Nous avons donc décidé d’étudier l’histoire et l’expérience de la Quatrième Internationale, ainsi que l’économie capitaliste. Ce travail a pris presque cinq ans.»

Déjà après son départ à l’étranger, Halil, selon son propre récit, avait commencé à «traduire presque tout ce que je pouvais trouver sur la Quatrième Internationale» – des documents de l’Opposition internationale de gauche, des documents fondateurs de la Quatrième Internationale et beaucoup plus. En 1999, il a découvert pour la première fois le World Socialist Web Site et a commencé à traduire des articles à partir de celui-ci.

En 2003, Halil a assisté à une réunion du Comité national de l’EEK à Athènes. Là, il a confronté Savas Michael-Matsas avec les documents du Comité international concernant son comportement en 1985, lorsque Michael-Matsas était secrétaire de la section grecque du CI. Lorsqu’une crise a éclaté au sein du Workers Revolutionary Party (WRP) britannique, il a refusé d’assister aux réunions internationales des dirigeants pour discuter de la dégénérescence opportuniste du WRP et a rompu avec le Comité international. Il a caché aux membres de son organisation toutes les informations concernant le débat international.

Michael-Matsas spéculait à l’époque que, libéré des contraintes du Comité international, il pouvait poursuivre une politique nationaliste et opportuniste sans entraves en Grèce. Avant même la scission avec le CIQI, il s’était rendu discrétement en Iran, où il a soutenu le régime de Khomeiny. Après la scission, il a développé des alliances en Grèce avec le parti bourgeois Pasok, le Parti communiste stalinien et la bureaucratie syndicale. À l’échelon international, il a soutenu Mikhaïl Gorbatchev, qui a initié la restauration capitaliste en Union soviétique.

Halil me raconta plus tard, avec un mélange de ridicule et de mépris, ce qui s’est passé quand il a confronté Michael-Matsas avec les documents du Comité international. Ce dernier a réagi avec un accès de rage hystérique, criant sur les membres dirigeants de son propre parti et les insultant en des termes obscènes. Halil a conclu que Michael-Matsas était un charlatan et que l’EEK était un culte. Cette expérience l’a encouragé à étudier plus à fond les documents du Comité international.

De cette étude, il conclut «que tout ce que nous avions appris de nos dirigeants pablistes sur l’histoire de la IVᵉ Internationale était faux» et «que les principes fondateurs de la IVᵉ Internationale ont trouvé leur expression dans les documents du CIQI».

Là, il a commencé à suivre de plus près le WSWS et à faire de la formation interne sur les documents importants du CIQI. Entre autres, il a traduit neuf conférences données par des représentants éminents du Comité international sur le thème «Le marxisme et les problèmes fondamentaux du XXᵉ siècle» lors d’une université d’été internationale tenue en janvier 1998 à Sydney, Australie, ainsi que «La mondialisation et la classe ouvrière internationale», une polémique contre la tendance spartaciste.

L’étude de ces documents a permis à Halil et à ses camarades de clarifier d’importantes questions d’orientation politique. Ils ont changé d’attitude à l’égard des syndicats après avoir discuté de la conférence «Pourquoi les syndicats sont-ils hostiles au socialisme» de David North, président national du Socialist Equality Party (Parti de l’égalité socialiste) aux États-Unis et président du Comité international de rédaction du WSWS.

North s’oppose à l’opinion largement répandue selon laquelle les socialistes «doivent reconnaître les syndicats comme l’organisation ouvrière par excellence, la forme la plus représentative des intérêts sociaux de la classe ouvrière». Sur la base d’une analyse historique et sociale attentive, il prouve que «sur la base des relations de production capitalistes, les syndicats sont, de par leur nature même, obligés d’adopter une attitude hostile envers la lutte de classe». Il conclut: «Le développement organique du syndicalisme ne va pas dans le sens du socialisme, mais s’y oppose».

En novembre 2007, la rédaction de Socialisme a écrit au CIQI au sujet des discussions de l’époque: «Vous savez que nous suivons de près le CIQI depuis deux ans à travers le WSWS et que nous discutons certains de ses documents en interne en les traduisant en turc. Grâce aux réunions et aux discussions que nous avons eues, nous avons réussi à trouver des réponses à bon nombre des questions que nous avions à l’esprit. En résumé, les discussions que nous avons menées à Istanbul ont accéléré le processus de compréhension des positions fondamentales du CIQI de nos camarades et sympathisants.»

En 2008, Halil et ses camarades ont fondé une maison d’édition nommée Prinkipo Yayincilik (une référence à l’île au large d’Istanbul où Léon Trotsky a été exilé) et publié trois livres : Sur le matérialisme historique de Franz Mehring, Le livre rouge sur les Procès de Moscou de Leon Sedov, et un livre de Halil intitulé La Première Internationale.

En juin 2007, Halil a rencontré pour la première fois personnellement des membres éminents du Comité international à Berlin. Je me souviens très bien de cette rencontre. Non seulement Halil parlait très bien l’anglais et l’allemand, mais il parlait aussi la même langue politique que nous. Il connaissait l’histoire et les positions politiques du Comité international et souhaitait approfondir sa compréhension dans la discussion.

Contrairement à de nombreux autres contacts internationaux que j’ai connus au fil du temps, il ne s’est pas préoccupé d’utiliser l’autorité du CIQI pour son travail national en Turquie, mais de clarifier des questions fondamentales d’orientation et de perspective politiques. Il n’était pas non plus encombré personnellement de la vanité et de l’arrogance que l’on trouve habituellement en abondance parmi les dirigeants des organisations de pseudo-gauche. C’était un homme hautement politique, mais toujours intéressé par les questions de culture et d’autres sujets.

Déjà lors de cette réunion, il est apparu clairement à quel degré la construction d’une section du CIQI en Turquie est complexe et exigeante. Dans un pays où les courants staliniens et nationalistes dominaient le mouvement ouvrier depuis des décennies, il fallait aborder, clarifier et développer diverses questions politiques: le caractère de la bourgeoisie dans un pays de développement capitaliste retardé, la question nationale en Turquie et dans tout le Moyen-Orient, les relations entre la classe ouvrière et la paysannerie, etc.

Après la réunion, Halil a dirigé une série de séminaires en Turquie sur l’histoire de la Quatrième Internationale, la mondialisation, la question nationale, les syndicats, le stalinisme et autres questions. Après une autre réunion à Istanbul, les rédacteurs de Socialisme ont décidé de travailler en étroite collaboration avec le Comité international.

Lors de la réunion d’Istanbul, il y a eu une longue discussion sur la question kurde, qui était un mécanisme important pour subordonner toute la «gauche» à un programme bourgeois. Dans la «gauche» turque, l’attitude prédominante était que la discrimination de l’État turc contre les Kurdes les obligeait à défendre sans condition le droit kurde à l’autodétermination. Ils ont traduit cela en une subordination totale au nationalisme kurde. Des groupes de «gauche» ont fait campagne pour le HDP pro-kurde actuel (le parti a changé son nom et sa composition à plusieurs reprises en raison d’interdictions répétées), bien que le parti préconise un programme purement bourgeois.

Halil et ses camarades, se fondant sur les documents des premiers congrès de l’Internationale communiste, avaient également défendu le droit des Kurdes à l’autodétermination, mais ne s’étaient pas adaptés au HDP et à ses prédécesseurs d’une manière aussi inconditionnelle. Après une discussion approfondie qui a duré environ un an, ils ont changé de position en 2007.

Celik addressing the conference on the 100th anniversary of Russian Revolution in Istanbul in 2017

Le Comité international avait examiné en profondeur sa position sur le droit des nations à l’autodétermination après la dissolution de l’Union soviétique. Les tensions nationalistes, ethniques et religieuses ont été délibérément attisées durant cette période par les puissances impérialistes afin d’affirmer leurs propres intérêts. Les mouvements nationaux en Yougoslavie, dans l’ex-Union soviétique et au Moyen-Orient n’ont pas cherché à unir les différents peuples dans une lutte commune contre l’impérialisme, comme cela avait été le cas avec les mouvements nationaux en Inde et en Chine, mais à diviser les États existants dans l’intérêt des puissances impérialistes et des exploitants locaux. Le Comité international a adopté une position critique et hostile à l’égard de ces mouvements séparatistes et leur a opposé l’unité internationale de la classe ouvrière. Au Moyen-Orient, cela signifie que les droits démocratiques des minorités nationales, ethniques et religieuses ne peuvent être garantis que dans le cadre des États socialistes unis du Moyen-Orient et non en traçant de nouvelles frontières.

Au cours des années suivantes, la coopération entre le Comité international et le groupe de Halil s’est resserrée. Au cours de l’été 2014, Halil a participé à une séance plénière du Comité international. Il a présenté un rapport détaillé sur la situation économique et politique en Turquie, qu’il a analysé dans le contexte de la crise mondiale du capitalisme. Il a parlé de l’augmentation massive des inégalités sociales, de la croissance de la classe ouvrière turque, de la politique intérieure et étrangère d’Erdogan et du rôle des différents partis de «gauche» petits-bourgeois.

Le plénum a adopté à l’unanimité une résolution disant: «Le plénum du Comité international de la Quatrième Internationale accepte formellement la demande du camarade H au nom de l’organisation Toplumsal Esitlik (Groupe égalité sociale) d’ouvrir des discussions dans le but d’établir une section du Comité international en Turquie. Le CI travaillera en étroite collaboration avec les camarades turcs pour les aider dans la préparation politique et théorique d’une conférence de fondation.»

Au cours de la discussion, David North a souligné: «C’est maintenant un défi majeur qui doit être relevé par le CI de développer une section en Turquie. La question décisive n’est pas le nombre de camarades impliqués. La question la plus importante est le degré de clarification politique et de compréhension de l’histoire du mouvement trotskyste et des expériences stratégiques par lesquelles la classe ouvrière est passée. Ce n’est que sur cette base internationale qu’il est possible de répondre aux défis politiques dans n’importe quel pays.»

Halil a ensuite approfondi sa coopération avec le Comité international. Le comité éditorial turc a été progressivement intégré dans le site web du World Socialist Web Site. Des traductions et des articles en turc ont été publiés presque quotidiennement sur le WSWS, et à partir du printemps 2014, le site en anglais a régulièrement publié des articles sous la signature de Halil. Il a écrit principalement sur les développements politiques et sociaux en Turquie et les guerres au Moyen-Orient.

Le 5 avril 2017, le WSWS a publié une déclaration exhaustive du groupe Toplumsal Esitlik, qui appelait au rejet du référendum constitutionnel d’Erdogan et aux États-Unis socialistes d’Europe et du Moyen-Orient. La déclaration examine en détail la menace de guerre au Moyen-Orient, la crise de l’État-nation, le nationalisme kurde et les défenseurs petits-bourgeois de l’impérialisme. Elle prône une politique indépendante pour la classe ouvrière et appelle à la construction de sections du CIQI en Turquie et dans tout le Moyen-Orient.

Au cours de l’été 2018, Toplumsal Esitlik a changé son nom en Sosyalist Esitlik (Socialist Equality Group) pour deux raisons, comme l’a expliqué: «(1) Le groupe SE prend un nom conforme à celui de toutes les sections officielles du CIQI (Socialist Equality Party, Sozialistische Gleichheitspartei, Parti de l’égalité socialiste) et souligne ainsi sa détermination à devenir la section turque de la Quatrième Internationale; (2) en adoptant le mot «socialiste» dans le nom du groupe, le groupe SE souligne son objectif fondamental: unir les travailleurs et les jeunes du Moyen-Orient à travers toutes les lignes nationales, ethniques, religieuses et sectaires avec leurs frères et sœurs de classe au niveau international pour renverser le capitalisme et construire une société socialiste.»

L’une des tâches les plus importantes que Halil a entreprises a été la traduction et la publication des livres du Comité international – une entreprise majeure qui, en plus d’un travail considérable, a représenté un défi organisationnel et financier.

Halil a traduit Lhéritage que nous défendons, une contribution de plusieurs centaines de pages à l’histoire de la Quatrième Internationale par David North. L’édition turque est parue en janvier 2018 avec un nouvel avant-propos de David North, demandé par Halil, publié par Mehring Yayıncılık, qui avait été fondé l’année précédente.

Halil a écrit pour la WSWS sur l’importance de sa publication: «Dans un pays où la classe ouvrière et le mouvement socialiste en général ont été dominés par le stalinisme, le maoïsme et les tendances nationalistes petites-bourgeoises pendant des décennies, ces livres sont d’une importance capitale pour développer la conscience socialiste chez les travailleurs et les jeunes. Nous pensons que les publications en turc de la littérature marxiste contemporaine produites par le mouvement trotskyste mondial contribueront à jeter les bases théoriques et politiques de la construction de la section turque du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI).»

David North a expliqué dans l’avant-propos de l’édition turque l’importance pour la Quatrième Internationale de construire une section turque: «Ce n’est pas seulement la relation entre l’exil turc de Trotsky et l’histoire de la Quatrième Internationale qui donne une signification particulière à la publication de cette nouvelle traduction de The Heritage We Defend. La position critique qu’occupe la Turquie dans la géopolitique du système impérialiste mondial garantit que la lutte des classes dans ce pays prendra des dimensions gigantesques. La construction du mouvement trotskyste en Turquie est donc une tâche stratégique essentielle de la Quatrième Internationale. Cela exige l’éducation des sections avancées de la classe ouvrière et de la jeunesse turques dans l’histoire de la longue lutte menée par les trotskystes orthodoxes contre les différentes formes de révisionnisme anti-marxiste – en particulier celle associée aux conceptions liquidationnistes de Michel Pablo (1911-1996) et Ernest Mandel (1923-1995)».

En plus de The Heritage We Defend (L’héritage que nous défendons), quatre autres livres ont été publiés: Castroism and the Politics of Petty-Bourgeois Nationalism (Le castrisme et la politique nationaliste petite-bourgeoise), 2017 International May Day Online Rally, The Historical and International Foundations of the Socialist Equality Party (US), and Socialism and the Fight Against War (Le socialisme et la lutte contre la guerre)

Dans les derniers mois de sa vie, Halil a achevé la traduction d’un autre livre de David North, The Russian Revolution and the Unfinished Twentieth Century (La Révolution russe et le vingtième siècle inachevé), qui résume les leçons politiques et stratégiques importantes du siècle dernier. Peu de temps après, en septembre, sa maladie mortelle a été diagnostiquée.

Parallèlement à son travail pour la maison d’édition et le WSWS, Halil a mené un travail politique et éducatif intensif et a familiarisé les jeunes travailleurs avec les fondements historiques et politiques du CIQI. Sa mort prématurée à l’âge de 57 ans est un coup dur pour le Comité international et ses camarades en Turquie. Mais Halil a jeté des bases solides pour la création d’une section turque du Comité international. L’œuvre de sa vie se poursuivra. Le plus grand hommage au camarade Halil est de réaliser son objectif d’établir le Sosyalist Eşitlik comme la section turque du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 1ᵉʳ février 2019)