Sommet de guerre à Varsovie

Par Bill Van Auken
16 février 2019

La conférence organisée conjointement par les gouvernements américain et polonais à Varsovie cette semaine sous le prétexte de travailler à «Promouvoir un avenir de paix et de sécurité au Moyen-Orient» a révélé la menace immense et imminente que l'impérialisme américain se prépare à traîner l'humanité dans une nouvelle guerre potentiellement mondiale et catastrophique.

A la veille de la conférence, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le seul chef de gouvernement de premier plan à se rendre en Pologne pour cet événement, a accordé un entretien à Varsovie dans lequel il a déclaré que l'importance de la conférence était de « tenir une réunion ouverte avec les représentants des principaux pays arabes, réunis avec Israël afin de faire avancer l'intérêt commun de la guerre contre l'Iran. »

Le texte de cette déclaration belliqueuse a ensuite été posté sur le compte Twitter du Premier ministre israélien. Par la suite, apparemment à cause de pressions politiques des sponsors américains et polonais de l'événement, le tweet a été modifié pour se lire comme suit: «afin de faire avancer l'intérêt commun de la lutte contre l'Iran».

Une grande partie des médias ont traité la déclaration initiale de Netanyahu comme une gaffe. Ce n'était rien de la sorte. Le Premier ministre israélien décrivait les objectifs réels de la conférence de Varsovie en termes clairs, car cela convient à ses propres intérêts politiques étant donné qu'il doit faire face à une élection dans deux mois sur fond de scandales de corruption grandissants et qu'il est impatient de rassembler sa base électorale de droite.

Israël et les dictatures monarchiques réactionnaires du Golfe persique, bien représentées au rassemblement de Varsovie, constituent les deux piliers de l'axe anti-iranien en cours de formation par le gouvernement Trump.

Les tentatives des responsables américains et polonais de masquer le véritable objectif de la conférence en parlant de «paix» et de «sécurité» étaient ridicules. Les responsables polonais ont insisté sur le fait que la réunion ne concernait pas un pays en particulier, mais plutôt des « problèmes horizontaux » auxquels la région devait faire face, tels que la prolifération des armes, le terrorisme, la guerre, etc. Cependant, il s'est avéré que l'Iran était visé comme étant à l'origine de chacun de ces problèmes.

Le vice-président américain Mike Pence a prononcé un sermon moralisateur dans lequel il dénonçait Téhéran pour avoir menacé d’un «autre holocauste» et avoir tenté de recréer l'empire perse en ouvrant un «couloir d'influence» à travers l'Irak, la Syrie et le Liban.

Pence, qui a ponctué son discours avec des références bibliques et affirmé que la foi et Dieu apporteraient la paix au Moyen-Orient, a décrit l'Iran comme «le principal État parrainant le terrorisme et l’État qui sème le plus grand mal et la plus grande discorde à travers la région, raison pour laquelle nous sommes réunis ici aujourd'hui.»

Cette expression «principal pays qui a parrainé le terrorisme» a été répétée ad nauseum par des responsables américains, sans chercher à étayer l'allégation par des faits ou des preuves. Un mensonge éhonté de la part d'un gouvernement qui a investi des milliards de dollars dans le financement des guerres terroristes menées par les milices liées à Al-Qaïda dans leur quête d'un changement de régime en Libye et en Syrie.

Alors même que se tenait la conférence de Varsovie, un attentat-suicide terroriste commis en Iran a coûté la vie à 27 membres des Gardes de la révolution du pays qui rentraient chez eux après leur déploiement à la frontière avec le Pakistan. Un groupe obscur lié à Al-Qaïda et à l'Arabie saoudite, l’allié principal de Washington dans le monde arabe, a revendiqué l'attentat.

En ce qui concerne «l’État qui sème le plus de mal et la plus grande discorde», est-ce que quelqu’un saurait dire sans perdre de son sérieux que Washington, qui a mené pendant un quart de siècle des guerres sans fin et ruineuses dans la région, a rasé des sociétés entières et a laissé des millions de morts, de mutilés et de réfugiés, pourrait se voir contester ce titre par quiconque?

L'élément le plus discordant du discours de Pence, toutefois, visait les anciens alliés de Washington au sein de l'OTAN pour ne pas avoir respecté la ligne américaine vis-à-vis de l'Iran. Le vice-président américain a demandé à l'Allemagne, à la France et au Royaume-Uni, tous signataires de l'accord sur le nucléaire iranien de 2015, de suivre l'exemple de Washington en déchirant l'accord et en imposant un blocus économique qui équivaut à un acte de guerre.

En dehors du Royaume-Uni, aucune des puissances européennes n’a envoyé ne serait-ce qu’un ministre des affaires étrangères à la réunion de Varsovie, qui a été considérée à juste titre comme un rassemblement pour faire la guerre contre l’Iran parrainé par les États-Unis. Federica Mogherini, responsable de la politique étrangère de l'UE, qui a participé à la négociation de l'accord sur le nucléaire iranien, a également refusé d'y assister.

Pence a accusé «certains de nos principaux partenaires européens» d'essayer de «briser les sanctions américaines contre le régime révolutionnaire iranien meurtrier». Il faisait référence à un mécanisme financier mis en place par le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France pour permettre le troc de marchandises entre des sociétés européennes et l'Iran sans transactions financières directes ni utilisation du dollar américain pour échapper aux sanctions extraterritoriales américaines. Cette mesure visait à sauver l'accord sur le nucléaire iranien et à empêcher Téhéran de renoncer à l'accord, compte tenu de la disparition de toutes les mesures d'allégement des sanctions qu'il était censé entraîner.

Le vice-président américain a demandé aux puissances européennes de «se tenir à nos côtés» en annulant l'accord nucléaire et, vraisemblablement, en se préparant à une guerre avec l'Iran. Reconnaissant le fait que l’Iran soit en conformité avec l’accord nucléaire, Pence a déclaré que la question n’était pas celle de la conformité, mais celle du caractère indésirable de l’accord lui-même.

L'impérialisme américain n'a jamais pardonné aux masses de travailleurs et de pauvres iraniens leur révolution de 1979 qui a renversé la dictature du Shah, soutenue par les États-Unis, qui était le pivot de la domination américaine dans la région. Si cette révolution a été usurpée par le régime théocratique bourgeois mis en place sous l'ayatollah Khomeiny, Washington a toujours refusé toute entente en dehors d’un changement de régime, celui de la nouvelle imposition d'une dictature fantoche américaine.

Dans son discours à Varsovie, Pence a averti que toute tentative d'échapper au régime de sanctions américain «créerait encore plus de distance entre l'Europe et les Etats-Unis».

En 2003, à l'approche de l'invasion américaine en Irak, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, avait ridiculisé l'opposition de l'Allemagne et de la France à cette guerre d'agression criminelle en qualifiant ces pays de «vieille Europe» et en exaltant le soutien à l'impérialisme américain provenant de la «nouvelle Europe», composée des régimes d’Europe de l’Est et principalement de la Pologne.

Le fait que la Pologne ait parrainé cette conférence sur une guerre contre l'Iran, alors qu'elle n'a pas joué un rôle particulièrement déterminant dans les affaires du Moyen-Orient, a ramené sur le tapis cette tentative antérieure d'opposer la «nouvelle» à la «vieille» Europe.

Le soutien de Varsovie à la croisade anti-iranienne est lié à la volonté de son gouvernement de droite de garantir une présence militaire américaine permanente en Pologne en tant que prétendu rempart contre toute menace de la part de la Russie. En septembre de l'année dernière, le président polonais Andrzej Duda a proclamé lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche que son gouvernement souhaitait l'érection d'une «Forteresse Trump» sur le sol polonais.

La rhétorique virulente anti-iranienne délivrée à la conférence de Varsovie sur «la paix» et la «sécurité» a été égalée par la diatribe contre la Russie prononcée par le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, qui en marge de sa participation à la conférence, a rendu visite aux militaires pendant des manœuvres en Pologne.

Pompeo a invoqué sa carrière militaire en tant qu'officier de chars d'assaut en Allemagne pendant la guerre froide, déclarant que si, à l’époque, la région de la Trouée de Fulda en Allemagne était perçue comme le point d’affrontement en cas d'invasion de l'Europe occidentale par l'URSS, la Pologne occupait désormais une position similaire en raison de «l’agression russe».

Aujourd'hui, la tentative de Washington de monter les régimes de droite de la «nouvelle Europe» contre ses anciens alliés de la «vieille Europe» est liée non seulement à un bain de sang potentiel en Iran, mais également à la préparation d'une nouvelle guerre mondiale. L’impérialisme américain est déterminé à affirmer son hégémonie sur l’Iran, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et le Venezuela afin d’établir son contrôle incontesté sur toutes les réserves énergétiques mondiales, lui donnant ainsi la capacité d’y refuser l’accès à son principal rival mondial, la Chine.

La conférence de Varsovie, malgré tous ses aspects ridicules et sa rhétorique grotesque, a un contenu extrêmement grave. Elle constitue un point nodal dans la poussée vers une troisième guerre mondiale entre les principales puissances nucléaires du monde.

(Article paru en anglais le 15 février 2019)