Une grève nationale de 24 heures paralyse la Belgique

Par Will Morrow
14 février 2019

Des dizaines de milliers de travailleurs ont débrayé hier en Belgique sur fond de colère grandissante contre les bas salaires imposés par les pourparlers entre le patronat et les syndicats sous la houlette de l’État. La grève qui implique tant les travailleurs du public que du privé fait partie d’une vague internationale de grèves et de manifestations au plan européen et mondial.

Le mouvement de grève en Belgique a commencé à 22 heures mardi soir. Dans la période qui a précédé la grève, la presse avait annoncé que le réseau national de tramways et de bus serait complètement ou presque complètement interrompu. Conformément à un minimum légal, la moitié des trains prévus devaient être en service.

Les port d’Anvers et de Gand ont tous deux été fortement touchés par la grève.

Un grand nombre d'enseignants des écoles publiques devait aussi faire grève, bien que les syndicats de l'éducation aient refusé de déposer un préavis de grève. La collecte des ordures a été annulée, de même qu’une partie du service postal. Les employés administratifs des hôpitaux et des casernes de pompiers sont également en grève.

Skeyes, l'agence nationale de contrôle du trafic aérien, a annoncé mardi qu'elle n'autoriserait pas le trafic aérien entre 22 heures mardi et 22 heures mercredi, parce qu'il n'y avait « aucune certitude quant au nombre d'employés disponibles pour occuper un nombre minimum de postes cruciaux ». L’espace aérien belge a été fermé tout comme l’aéroport de Charleroi Bruxelles-Sud. La compagnie aérienne TUI Fly a annoncé qu'elle serait obligée de dérouter tous ses vols vers les aéroports internationaux à proximité situés en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.

La colère grandissante contre les bas salaires et les mauvaises conditions de travail en Belgique intervient sur fond d’opposition croissante de la classe ouvrière sur la scène internationale après plus de 10 années d’attaques intensives contre les salaires, les emplois et les conditions sociales.

À Berlin, environ 70 000 enseignants, travailleurs sociaux, gardes d’enfants et autres travailleurs du secteur public ont participé à une grève d'un jour mercredi. À Rome, près de 200 000 personnes ont participé à une manifestation samedi, témoignant de la grande colère suscitée par le chômage et les mesures d'austérité imposées par l'Union européenne et le gouvernement italien.

De l'autre côté de la frontière, en France, des dizaines de milliers de travailleurs participent depuis novembre aux manifestations «Gilets jaunes» contre la politique d'austérité du président Macron et les inégalités sociales croissantes. Des enseignants «stylo rouge» se sont récemment joints à eux pour s'opposer aux attaques visant l'éducation publique.

Actuellement, la grève des ouvriers du secteur des pièces d’automobiles de Matamoros, au Mexique, s’étend le long de la frontière avec les États-Unis, tandis que des grèves d'enseignants ont lieu aux États-Unis et dans plusieurs pays d'Afrique.

La classe ouvrière possède un pouvoir social écrasant lorsqu'elle agit collectivement, mais les organisateurs de la grève en Belgique – les trois fédérations syndicales nationales – n'y ont pas appelé pour mobiliser la force de la classe ouvrière contre les coupes salariales et sociales. Il s’agit surtout de tenter de contrôler la colère profonde de la classe ouvrière en utilisant une grève d’un jour comme soupape, afin de permettre au gouvernement de poursuivre ses attaques.

Les syndicats se sont sentis obligés de lancer l’appel à la grève en janvier, après l'échec des négociations entre syndicats et associations d'employeurs sur des augmentations de salaire nationales en 2019-2020.

Dans le cadre du système réactionnaire pro-entreprises mis en place par tous les principaux partis et syndicats belges en 1996, les augmentations nationales de salaires sont plafonnées à un niveau fixé par le Conseil économique national. Ce dernier publie un calcul des hausses de salaires acceptables afin de ne pas perdre de « compétitivité» par rapport aux voisins de la Belgique – explicitement la France et l'Allemagne. En décembre, le conseil avait fixé un maximum de 0,8 pour cent, tandis que les syndicats déclarent vouloir une augmentation de 1,5 pour cent.

Les syndicats soutiennent pleinement le cadre nationaliste et anti-ouvrier de réduction des salaires des travailleurs dans une course vers le bas avec leurs frères et sœurs en France, en Allemagne et ailleurs. Ils occupent des sièges permanents au sein du «Groupe des 10» qui réunit patrons et syndicats et fixe les plafonds des hausses de salaire.

Le fait qu’ils aient été forcés d’appeler à la grève d’hier témoigne de la haute conscience qu’ils ont de l’opposition montante dans la classe ouvrière, qu’ils veulent empêcher de s’exprimer de façon indépendante, d’échapper à leur contrôle et de se lier avec des travailleurs à l’échelle internationale – la seule base sur laquelle une lutte peut être menée.

Témoin de l'impact de la hausse du coût de la vie et des inégalités, un retraité ayant participé à la manifestation des «Gilets jaunes» le mois dernier à Bruxelles, a déclaré à la RTBF qu'il recevait 1350 euros de pension par mois. «Je la touche le 23 de chaque mois. Nous sommes maintenant le 8 et après avoir payé l'assurance, le loyer, l'énergie et les factures, qui coûtent 1150 euros, il ne me reste que 200 euros pour mes frais de subsistance.

Un certain nombre de grèves sauvages ont été menées l’année dernière par les cheminots, dont une en juin dernier à Welkenraedt. À l'époque, Laurent Brock, responsable syndical, avait déclaré à la RTBF que la grève pourrait se propager mais que c’était « très difficile à dire […] Cela peut se produire n'importe où, à tout moment. Les conducteurs de train ne sont pas contents du tout ».

L'inégalité a encore été exacerbée par les mesures d'austérité brutales imposées par le gouvernement belge de droite dirigé par Charles Michel entre 2016-2017, qui ont poursuivi les attaques de son prédécesseur du Parti socialiste, Elio Di Rupo.

Parmi les mesures du gouvernement Michel il y avait notamment la fin de la semaine de travail de 38 heures par l’annualisation du nombre d’heures travaillées, la réduction de l'augmentation de salaire maximale à être négociée chaque année. Le gouvernement a également lié les retraites plus directement au nombre d'heures travaillées au cours de la vie, afin de préparer le prolongement de l'âge de la retraite de 65 à 67 ans.

Ces coupes sociales ont eu lieu avec la complicité des syndicats. Ceux-ci ont à d’autres occasions appelé à des grèves nationales de 24 heures en opposition aux coupes sociales, comme en 2011 et 2014, pour ensuite tout simplement planifier et négocier les coupes sociales avec le gouvernement.

Si le Parti socialiste, dans l'opposition, a déclaré soutenir la grève de mercredi, il a appliqué des mesures d'austérité tout aussi brutales lorsqu'il était au pouvoir entre 2011 et 2014, sous le mandat de Di Rupo. Celui-ci a exigé le relèvement de l'âge de la retraite, disant que lorsque le système de retraite belge avait été mis en place au XXe siècle, l'espérance de vie n'était que de 62 ans. « Chaque année, l'espérance de vie augmente de deux mois », s'est-il plaint.

En Belgique comme dans tous les pays, la question cruciale à laquelle sont confrontés les travailleurs en lutte est d’ôter la lutte des mains des syndicats. Les travailleurs ont besoin de comités de base indépendants pour mener leurs luttes et les unifier avec des grèves et des manifestations similaires menées par leurs frères et sœurs de classe dans les autres pays.

(Article paru en anglais le 13 février 2019)