Le rôle politique d'Alexandria Ocasio-Cortez

Par Genevieve Leigh
8 février 2019

Alexandria Ocasio-Cortez, une membre des Democratic Socialists of America (DSA – Socialistes démocrates d’Amérique) et la plus jeune élue au Congrès, est rapidement devenue l’une des figures politiques les plus en vue à Washington.

Elle fait l’objet de centaines d’articles dans les médias grand public. Elle a fait également l’objet d’émissions de fin de soirée et d’un segment spécial à l’émission «60 Minutes» de CBS. Son compte Twitter a généré plus d’interactions – des retweets et des «j’aime» – que ceux des chefs de parti, Barack Obama, la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi et le chef des démocrates du Sénat, Chuck Schumer. Parmi les personnalités politiques aux États-Unis, seul le président Donald Trump vient avant elle.

Deux facteurs expliquent la soudaine montée en puissance d’Ocasio-Cortez sur la scène politique. Parmi de plus larges couches de la population, elle est appuyée pour son association avec le socialisme. Les deux personnalités les plus populaires du Parti démocrate, le sénateur Bernie Sanders et Ocasio-Cortez, prétendent être des socialistes. Dans des conditions où la politique de droite et réactionnaire agresse la population sans relâche, toute personne qui parle d’inégalités sociales peut rapidement obtenir un large soutien.

Le deuxième facteur, plus décisif, est la promotion et l’élévation consciente d’Ocasio-Cortez par le Parti démocrate et les médias. Ocasio-Cortez remplit une fonction politique essentielle: celle de fournir une couverture de gauche à un parti de droite, pour mieux bloquer le développement d’un véritable mouvement contre les inégalités sociales et le capitalisme.

La proposition d’Ocasio-Cortez d’augmenter les impôts et le «modèle scandinave».

Ocasio-Cortez reçoit beaucoup d’attention de la part des médias – et des éloges de la part d’organisations de gauche en périphérie du Parti démocrate – pour sa récente proposition d’augmenter les impôts des riches à 70 %, le niveau qui prévalait dans les années1960 et 1970. Le magazine Jacobin, qui est associé aux DSA et opère dans l’orbite du Parti démocrate, a qualifié la proposition de «mesure modeste dans le type de plate-forme fiscale progressiste nécessaire pour réduire le pouvoir social et politique des riches».

En parlant de sa proposition fiscale, Ocasio-Cortez a qualifié sa politique de «radicale». Karl Marx a écrit un jour qu’«Être radical, c’est prendre les choses par la racine». L’essence des propositions d’Ocasio-Cortez, cependant, est d’obscurcir la racine du problème: le capitalisme. Elle ne cherche jamais à aborder les fondements sociaux et historiques de ce qu’elle critique. Au lieu de cela, sa rhétorique et ses propositions politiques ne font qu’effleurer la surface.

Prenons, par exemple, sa référence au «modèle scandinave». Interrogée dans la récente interview «60 Minutes» sur sa vision du socialisme, Ocasio-Cortez a répondu que «ce à quoi mes politiques ressemblent le plus est ce que nous voyons au Royaume-Uni, en Norvège, en Finlande et en Suède».

Elle parle du Royaume-Uni comme d’un modèle de «socialisme», mais quelle est la réalité de la vie sociale en Grande-Bretagne? Foyer des parasites financiers de la Maison de Windsor et de la «City» de Londres, la Grande-Bretagne est le pays le plus inégalitaire d’Europe. Un cinquième de la population, soit 14 millions de personnes, vit dans la pauvreté.

Après la Seconde Guerre mondiale, la classe ouvrière en Suède, au Danemark, en Norvège et en Finlande a obtenu certaines concessions qui allaient plus loin que la plupart des autres pays. Cela était dû à des conditions économiques et politiques exceptionnelles – et surtout à la crainte d’une révolution socialiste après la Révolution d’octobre en Russie en 1917.

Cette vague de militantisme industriel de la classe ouvrière a eu lieu dans le monde entier. La mise en place des réformes sociales en Suède, y compris un programme de travaux publics, la réduction de la journée de travail et l’assurance chômage, par exemple, fût le résultat de luttes de classe prolongées. L’ensemble des réformes radicales de 1932 fait suite à la violence de l’État employée dans la ville d’Ådalen en mai 1931. Les travailleurs du bois et de la pâte à papier avaient appelé à une grève générale, au cours de laquelle cinq travailleurs furent tués.

Des circonstances similaires ont servi de toile de fond aux programmes du «New Deal» du président Franklin Delano Roosevelt et à la politique fiscale qui a caractérisé l’après-guerre. Ce n’étaient pas des cadeaux d’en haut, délivrés par une classe dirigeante bienveillante, mais des gains arrachés à travers d'âpres batailles de classe (comme la grève des camionneurs de Minneapolis, la grève d’Auto-Lite de Toledo et la grève générale de San Francisco). Roosevelt lui-même était bien conscient que ses mesures de réforme étaient nécessaires pour éviter la révolution.

La bourgeoisie n’a jamais pardonné à la classe ouvrière les gains obtenus dans cette période antérieure. Elle a commencé à reprendre sans pitié ces concessions à partir des années 1980. Cette offensive a provoqué une crise sociale dévastatrice, les pays scandinaves ne faisant pas exception. Le gouvernement social-démocrate suédois, par exemple, a supervisé entre 1994 et 2006 des privatisations à grande échelle dans les secteurs de l’éducation et des soins de santé, ainsi que des coupures dans les programmes sociaux. Comme l’a noté le WSWS, «la Suède a connu l’une des plus fortes augmentations des inégalités sociales parmi les pays de l’OCDE ces dernières années, tandis qu’une étude réalisée en 2014 a révélé que le 1 % le plus riche au Danemark possède près d’un tiers de la richesse totale».

La mondialisation de la production capitaliste a sapé le fondement de tous les programmes de réforme nationale. Aux États-Unis, la classe dirigeante a réagi au déclin de la position du capitalisme américain par une politique de contre-révolution sociale sans pitié.

Absente du «socialisme» d’Ocasio-Cortez est toute référence à la lutte de classe, sans parler d’un mouvement révolutionnaire qui renverserait le capitalisme.

Que faudrait-il, par exemple, pour mettre en œuvre une augmentation de 70 % du taux d'imposition des Américains les plus riches ? L’oligarchie financière a passé des décennies à réduire les impôts. Elle a amassé des sommes d’argent sans précédent dans l’histoire. Elle devrait maintenant renoncer volontairement à une partie de cette richesse. De surcroît, il faudrait que les démocrates et les républicains – les représentants politiques de cette aristocratie financière qui a remis des billions aux banques après le krach de 2008 – facilitent l’adoption d’une telle mesure.

Les gouvernements républicains et démocrates effectuent consciemment ce transfert de richesse depuis des décennies. La réduction des taux maximaux d’imposition du revenu a commencé sous Kennedy. En fait, c’est l’administration Obama qui a supervisé le plus important transfert de richesse de l’histoire au cours de son règne de huit ans.

La lutte pour des mesures contre les inégalités sociales – pas seulement un impôt sur le revenu, mais sur la richesse – exige une attaque frontale contre le pouvoir de cette classe dirigeante. Ce pouvoir vient de son contrôle des banques et des grandes entreprises et de son contrôle de l’État. Par conséquent, même de telles réformes exigent la mobilisation de la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire contre la classe dirigeante capitaliste et son appareil politique.

Ocasio-Cortez et le Parti démocrate

Ocasio-Cortez et tous ceux qui la mettent en avant promeuvent la fiction politique que tout est possible dans le cadre du Parti démocrate. Or ce parti est le plus ancien parti capitaliste d’Amérique, et à un moment où les démocrates virent brusquement à droite.

Cette campagne médiatique construite autour d’Ocasio-Cortez est une répétition de l’opération derrière la campagne Sanders de 2016. Le Parti démocrate l’a utilisé pour promouvoir la fiction selon laquelle il pouvait être réformé. Le rôle de Sanders en 2016 était de canaliser l’opposition derrière Clinton, le candidat de l’armée et de Wall Street.

Ocasio-Cortez est le sujet d’une opération similaire. Contrairement à son image populaire d’une humble barmaid qui s’est attaquée à l’establishment du Parti démocrate par le biais d’une campagne populaire, les origines de la campagne d’Ocasio-Cortez sont bien différentes. Un nouveau comité d’action politique (PAC) appelé «Justice Democrats» a orchestré la campagne Ocasio-Cortez. Cenk Uygur des Young Turks, Kyle Kulinski de Secular Talk (qui ont depuis quitté ces organisations), et l’ancienne direction de la campagne présidentielle de Bernie Sanders en 2016 ont construit le PAC.

Parmi des milliers de candidats, on a sélectionné Ocasio-Cortez. Un grand nombre des personnalités qui ont mené sa campagne et qui travaillent aujourd’hui en tant que membres de son personnel sont parfaitement intégrées au sein de l’établissement politique. Son chef de cabinet, par exemple, Saikat Chakrabarti, l’un des membres fondateurs de Justice Democrats, a commencé sa carrière par un bref passage dans un fonds spéculatif à Harvard. Ensuite, il est parti à Silicon Valley pour y gagner des millions de dollars quand il a cofondé Mockingbird, un outil de design web. Il a ensuite travaillé pour le processeur de paiements, Stripe, avant de rejoindre la campagne Sanders en 2015.

Chakrabarti et ses cofondateurs expliquent sur leur site web qu’ils ont fondé Justice Democrats «pour créer un mouvement populiste de gauche pour soutenir les candidats démocrates alternatifs» qui sont généralement «alignés sur le plan idéologique» sur leurs valeurs fondamentales. Autrement dit, leur œuvre consiste à présenter des candidats qui peuvent donner un nouveau visage au Parti démocrate tout en laissant inchangé le contenu de la politique du parti.

Des figures telles qu’Ocasio-Cortez sont élevées pour donner un lustre de gauche à un parti qui, en réalité, vire rapidement à droite.

La trajectoire vers la droite du Parti démocrate est devenue encore plus prononcée depuis l’élection de Donald Trump. Sa réaction hystérique à l’annonce le mois dernier que Trump retirerait les troupes américaines de Syrie et réduirait les effectifs militaires en Afghanistan n’a fait que démontrer la base proguerre et antidémocratique de son opposition. Ses louanges à l’ancien général et criminel de guerre James Mattis, qui a démissionné de son poste de secrétaire à la Défense en signe de protestation contre les actions de Trump n’ont fait que le souligner davantage.

Aucun des experts des médias ne se soucie de concilier leur discours sur le virage «à gauche» et «progressiste» du Parti démocrate avec le fait que le nouveau caucus démocrate de la Chambre a réélu la même direction. Nancy Pelosi, la nouvelle présidente, qui mène la majorité démocrate a supervisé toutes les précédentes politiques de droite des démocrates. Ocasio-Cortez a elle-même voté pour Pelosi, ce qui montre à l’establishment du Parti démocrate qu’elle est tout à fait disposée à jouer le rôle qui lui est assigné.

Ce qu’Ocasio-Cortez n’a pas dit depuis son élection est aussi important que tout ce qu’elle a dit, à savoir: elle n’a pratiquement rien dit sur la politique étrangère ou la guerre. Elle est restée silencieuse sur la campagne anti-Russie, la soumission des démocrates à la CIA, la violence militariste incessante de l’administration Obama et presque tous les autres crimes de l’impérialisme américain.

Le silence d’Ocasio-Cortez ne vient pas de l’ignorance, mais d’un accord fondamental. Dans les rares cas où elle aborde le sujet, c’est pour souligner ce fait. C’est ce qu’elle a démontré le plus clairement dans ses commentaires sur le décès du sénateur John McCain, un vétéran de la guerre. Lors du décès de ce dernier, elle a envoyé un tweet: «L’héritage de John McCain représente un exemple inégalé de décence humaine». (voir: «Ocasio-Cortez et Sanders font l’éloge de McCain: un cas d’école dans la politique de la pseudo-gauche»).

Ce fait est d’une importance capitale. La promesse de Sanders de soutenir «les drones, tout cela et plus encore» a révélé l’essence de sa politique. De la même manière, le silence d’Ocasio-Cortez sur la guerre et le bellicisme des démocrates révèle l’essence de sa politique.

Les prêtres de la demi-vérité

Trotsky a écrit en mars 1938 à propos des «Prêtres de la demi-vérité», parlant des médias libéraux:

Leur philosophie reflète leur propre univers. Par leur nature sociale, ils sont des intellectuels semi-bourgeois. Ils se nourrissent de demi-pensées et de demi-sentiments. Ils veulent soigner la société avec des demi-mesures. Ils considèrent le processus historique comme un phénomène trop instable, et ne veulent pas s'y engager à plus de 50 %. Ainsi, ces gens qui vivent de demi-vérités – c'est-à-dire de la pire forme de fausseté – sont devenus un véritable frein de la pensée vraiment progressiste, c'est-à-dire révolutionnaire.

De tels mots pourraient s’appliquer à la politique d’Ocasio-Cortez. Cependant, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts au cours des 80 dernières années. Peut-être peut-on parler maintenant des prêtres et prêtresses d’un quart ou d’un huitième de vérité...

Ocasio-Cortez se nourrit de «demi-pensées» en ce sens qu’elle critique les inégalités sociales, le réchauffement climatique, etc., mais refuse de parler des conditions sociales et historiques qui produisent ces maladies et des forces politiques qui en sont responsables. Elle propose de remédier aux inégalités en soutenant le Parti démocrate, l’un des deux partis responsables. Elle propose de s’attaquer à la richesse des riches sans s’attaquer au système social sur lequel repose cette richesse.

De telles «demi-vérités» sont, comme l’a fait remarquer Trotsky, la pire forme de mensonge – elles visent à chloroformer, à détourner l’attention et à fournir ainsi un service essentiel à la classe dominante. Tous ceux qui l’ont promue, tel qu’ils l’ont fait pour Sanders avant elle et Obama avant lui, contribuent à ce processus de dissimulation politique.

Des intérêts sociaux sous-tendent ces politiques. Des groupes de pseudo-gauche comme les Socialistes démocrates d’Amérique, l’Organisation socialiste internationale et l’Alternative socialiste mettent en avant des personnalités comme Ocasio-Cortez et Sanders. Dans ce type d’opération, ils utilisent des slogans populistes pour couvrir les questions fondamentales de classe, afin de subordonner la classe ouvrière au Parti démocrate. Ainsi, ils bloquent la classe ouvrière afin de promouvoir les intérêts sociaux des couches les plus privilégiées de la classe moyenne supérieure.

La racine des problèmes auxquels l’humanité sera confrontée en 2019 – guerres sans fin, inégalités sans précédent, atteintes aux droits démocratiques, catastrophes environnementales, crise des réfugiés la plus grave de l’histoire, montée de l’extrême droite, pour n’en citer que quelques-uns – est le système capitaliste mondial.

Le renversement de ce système social ne passera pas par la politique d'Ocasio-Cortez, de Sanders ou d’autres qui seront inévitablement promus pour jouer le même rôle dans l'avenir, mais par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière, à l'échelle internationale, dans la lutte révolutionnaire pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 31 janvier 2019)