L‘état de peur: la diatribe de Trump contre le socialisme

Par Patrick Martin
7 février 2019

Lors de la comédie cynique et hypocrite que fut le discours de Trump sur l'état de l'Union mardi – discours ponctué d’hosannas, d’ovations et de chants « USA! USA! » de la part des sénateurs et députés réunis – celui-ci a fait une déclaration remarquable qui en dit long sur l'état de la politique américaine et les véritables préoccupations de l'élite dirigeante.

Pour la première fois de l'histoire des États-Unis, un président américain, dans un discours télévisé au pays, a dénoncé le soutien populaire croissant pour le socialisme. «Nous sommes alarmés par de nouveaux appels à adopter le socialisme dans notre pays», a déclaré Trump. « Ce soir, nous redoublons de détermination pour que l'Amérique ne soit jamais un pays socialiste » a-t-il promis. Son auditoire, tant démocrate que républicain, a marqué son approbation en applaudissant.

Derrière toute cette esbroufe et la déclaration inévitable que «l'état de l'union est solide», les remarques de Trump avaient le caractère d'un discours prononcé depuis un bunker. La classe dirigeante craint non seulement les défis de plus en plus importants posés à sa position dans le monde, mais avant tout les signes du mécontentement social croissant et du regain des mouvements de grève.

L’origine de cette crainte ne sont pas les politiciens inaptes du Parti démocrate comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez – cette dernière a profité d’une interview à la suite du discours de Trump pour se dissocier du socialisme – mais de ce que la classe dirigeante voit se dérouler dans les villes du pays.

Ce n'est pas seulement là un phénomène américain. L'année écoulée s’est caractérisée par une montée de la lutte de classe à l'échelle internationale.

Dans un article intitulé « Lutte de classes en France », le dernier numéro du Monde diplomatique lance cette mise en garde: « La peur. Pas celle de perdre un scrutin, d’échouer à « réformer » ou de voir fondre ses actifs en Bourse. Plutôt celle de l’insurrection, de la révolte, de la destitution. Depuis un demi-siècle, les élites françaises n’avaient plus éprouvé pareil sentiment. Samedi 1er décembre 2018 [la manifestation des gilets jaunes], il a soudain glacé certaines consciences. »

Le journal cite les commentaires d'un journaliste pro-patronat qui a déclaré que les chefs de grands groupes industriels « ont vraiment eu peur à un moment d’avoir leurs têtes sur des piques ». Un représentant d'une organisation de sondage a déclaré que « des grands patrons effectivement très inquiets », une atmosphère « qui ressemble à ce que j’ai lu sur 1936 ou 1968. Il y a un moment où on se dit : « Il faut savoir lâcher des grosses sommes, plutôt que de perdre l’essentiel »

Ce qui est vrai de la France l’est des États-Unis. La déclaration de Trump laisse entrevoir la crise profonde du capitalisme américain et ce qui est le véritable moteur des bouleversements politiques à Washington. C’est la seule chose que l’histoire retiendra de son discours, qui pour le reste se résume à l’habituel étalage vide de cérémonies et de pompes officielles, un barrage fastidieux et sans fin de mensonges et de platitudes accompagné d’une exploitation crasse des victimes de tragédies comme le massacre de la synagogue de Pittsburgh.

Dans les discours sur l'état de l'Union des administrations précédentes, les cauchemars anti-socialistes de l'élite dirigeante se concentraient sur l'Union soviétique, la Chine ou un autre pays étranger. Sous Trump, ces craintes sont dirigées contre un ennemi interne, les travailleurs et les jeunes américains radicalisés.

Pour sa part, la réponse des démocrates, délivrée par l’ancienne candidate au poste de gouverneur de Géorgie, Stacey Abrams, était encore plus embarrassante et lamentable que d’habitude. Abrams s’est engagée à travailler avec Trump pour assurer son « succès » à exploiter sans fin la politique d'identité des démocrates, parlant longuement non pas de la crise à laquelle sont confrontées de grandes masses de gens, mais d'elle-même.

Comme le suggère la déclaration sans détour de Trump, la classe dirigeante capitaliste ne répond pas passivement au défi grandissant d’en bas. Elle renforce les forces policières et militaires, tout en essayant de mobiliser des éléments fascisants attirés par le nationalisme et le racisme anti-immigrés de Trump.

L’exigence de Trump d’un mur à la frontière avec le Mexique est devenu le symbole de ses efforts pour développer un mouvement ouvertement fasciste aux États-Unis, qui mobilisera la police, l'armée et des bandes de nervis contre la classe ouvrière. Dans la semaine qui a précédé son discours, Trump a répété à maintes reprises que si le Congrès refusait de financer son mur frontalier avant le 15 février, il déclarerait une urgence nationale et ordonnerait au Pentagone de construire le mur sans autorisation législative.

Le Parti démocrate est partisan d’une approche plus traditionnelle de la répression de la lutte des classes, s'appuyant sur les vieilles organisations syndicales en soutien aux forces répressives de l'État. Les députés démocrates l'ont démontré lors du discours sur l'état de l'Union en applaudissant debout toute mention de l'armée et de la police américaines. Et si les républicains ont scandé «USA! USA ! » en réponse aux remarques initiales de Trump sur le « miracle » économique, les démocrates ont répondu par le même chant nationaliste à sa mention du nombre record de femmes élues au Congrès.

Les représentants des deux partis ont applaudi l'engagement pris par Trump d'accélérer la guerre commerciale avec la Chine, sa dénonciation de l'accord de libre-échange ALENA et ses fanfaronnades sur l’imposition d’un nouveau gouvernement au Venezuela qu’il a menacé à plusieurs reprises d’intervention militaire.

Aucun discours de Trump ne pourra inverser l’aggravation de la crise du capitalisme américain et mondial ni le changement consécutif de sentiments politiques chez les travailleurs américains. De manière significative, un sondage de CNN publié la veille du discours a révélé que 70 pour cent des sondés estimaient que l’administration Trump fonctionnait mal, 43 pour cent affirmant que c’était «la pire de leur vie». D’autres sondages révèlent de manière constante un soutien croissant pour le socialisme et une hostilité au capitalisme.

Le socialisme est en train de renaître parce que le capitalisme a échoué. La lutte de classe, longtemps réprimée, commence à éclater au grand jour. La grande tâche est de fournir à ce mouvement de classe objectif un programme, une perspective et un leadership politique, afin de mettre fin au capitalisme et au danger de catastrophe économique, de dictature et de guerre.

(Article paru en anglais le 6 février 2019)