Assemblée des assemblées des «gilets jaunes» à Commercy

La pseudo gauche veut s’incruster dans le mouvement des «gilets jaunes»

Par V.Gnana et Alexandre Lantier
5 février 2019

Le 26 janvier, l’Assemblée des assemblées des «gilets jaunes» s’est tenue à Commercy, après deux réunions générales de l’Assemblée populaire de Commercy depuis le début du mouvement. Environ 350 représentants de groupes de «gilets jaunes» à travers la France ont participé. Toutefois, ce qui a prédominé dans cette réunion était la tentative de partis politiques petit-bourgeois, liés à l’État et aux appareils syndicaux, de prendre le contrôle du mouvement des «gilets jaunes».

La réunion précédente de l’Assemblée populaire était marquée surtout par la colère chauffée à blanc des masses contre l’aristocratie financière, les partis de gouvernement et les syndicats. Elle faisait partie de l’éruption internationale de la lutte des classes, étouffée pendant des décennies par le stalinisme, le pablisme et les appareils syndicaux. Les travailleurs des plantations de thé au Sri Lanka, les enseignants américains et les travailleurs de l’automobile méxicains, se mobilisent indépendamment des syndicats et contre l’ensemble de la classe politique officielle.

Divers acteurs participaient à l’Assemblée populaire de Commercy: travailleurs, entrepreneurs bio et, parmi les organisateurs, des membres subalternes de partis petit-bourgeois tels que le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et La France insoumise (LFI) qui cachaient leurs étiquettes. Des membres du Parti de l’égalité socialiste (PES) journalistes du WSWS ont pu prendre la parole. A part la retransmission vidéo de la réunion sur Facebook, le WSWS était le seul média présent.

Par son caractère de classe, l’Assemblée des assemblées était très différente de la dernière réunion de l’Assemblée populaire de Commercy. Les journaux parisiens, dont Libération et le journal de droite Le Figaro, étaient sur place. Dans les pages du Monde, Aline Leclerc a salué une tentative des «gilets jaunes» de «définir ensemble leurs valeurs et leurs revendications», organisée de manière «très soucieuse du respect de l’avis de chacun». Libération a salué avec chaleur la volonté des intervenants à l’Assemblée des assemblées de «construire avec les syndicats.»

Les grands médias capitalistes hostiles aux «gilets jaunes» étaient les bienvenus, mais pas le PES. Le coordinateur à Commercy de l’Assemblée des assemblées, qui est également l’organisateur départemental du NPA dans la Meuse, a refusé de leur dire où se tenait la réunion.

Quand les militants du PES sont quand même arrivés, ils ont rencontré l’un des organisateurs de l’Assemblée de Commercy, qui a évoqué l’opposition des organisateurs au PES: «J’ai voulu vous defendre, ils vous ont mal compris. A mon avis, ce que vous defendez, c’est seulement les travailleurs. Avant, il y avait beaucoup de travailleurs à cet endroit, maintenant il n’y en a plus.» Il a ajouté qu’à son avis, il faut lutter pour réconcilier les intérêts de toutes les classes de la société.

En effet, la plupart des travailleurs présents à la dernière Assemblée populaire de Commercy ne participaient pas à l’Assemblée des assemblées. Ce qui prédominait était la politique nationaliste et procapitaliste de divers représentants autoproclamés du mouvement, dont les liens avec des partis petit-bourgeois rejetés par les «gilets jaunes» (NPA, LFI, Lutte ouvrière) étaient manifestes, bien que cachés.

L’organisateur NPA a refusé un entrevue au WSWS, qui a toutefois pu parler à un autre organisateur de l’Assemblée populaire de Commercy. Celui-ci avait travaillé pour la campagne présidentielle d’un des candidats déçus en 2017. Il a refusé de dire lequel, afin de continuer à cacher son étiquette, prétextant que c’est nécessaire pour respecter l’apolitisme du mouvement.

Il a dit, «Pour le coup on a déjà discuté avec vous, avec votre collègue qui disait que pour lui c’était une lutte internationale parce que voilà nos ennemis entre guillemets (je n’aime pas trop le terme d’ennemi) mais en tout cas nos problèmes viennent aussi beaucoup des multinationales. … La question de crise internationale, bah ça c’est toujours pas d’actualité. Je vais faire la même réponse que j’avais fait votre collègue quand on s’était rencontré. J’avais dit, pour l’instant nous sommes au niveau local et départemental.»

Interrogé sur les raisons pour lesquelles l’Assemblée des assemblées n’avait pas voté de résolution contre le capitalisme, il a répondu: «Vous dites qu’on n’a pas de solution, c’est ça? Si, en fait il y a une solution, on l’a un petit peu abordée tout à l’heure. C’est la question de l’autogestion. … Entrer dans ce mouvement-là a fait naître une chose, la solidarité entre nous.»

C’est la ligne que les syndicats staliniens autour de LFI tentent de vendre depuis des décennies. En refusant une politique révolutionnaire et socialiste – de nationalisation des entreprises à travers l’Europe, l’expropriation des banques, en mobilisant les travailleurs – ils mettaient en avant que les travailleurs pouvaient «autogérer» des usines non-compétitives en les rachetant à leurs patrons. Cela finissait presque toujours par un désastre financier pour les travailleurs. Toujours soumises au diktat du marché mondial, leurs usines fermaient souvent quelques années après.

Le refus par l’organisateur d’une politique socialiste et internationaliste est étroitement liée au rejet de la lutte des classes par les appareils syndicaux petit-bourgeois. Ainsi il a ajouté: «Pour reprendre un peu plus concrètement, on voudrait généraliser le mouvement. On ne veut pas se cantonner simplement à une lutte de classes, on voudrait une espèce de suppression de classe, bien entendu.»

Ces réflexions soulignent du gouffre de classe entre les masses de travailleurs et d’indépendants mobilisés dans le mouvement d’un côté, et les syndicats et la pseudo gauche de l’autre. Le NPA et les syndicats français se sont explicitement opposés à la participation au mouvement des «gilets jaunes» à ses débuts. Leurs tentatives nationalistes d’étouffer la lutte des classes, alors que des masses de travailleurs entraient en lutte contre le «président des riches», sont réactionnaires.

Il nous incombe d’avertir que des organisations contrôlées par ces forces petite-bourgeoises mèneront une politique hostile envers les travailleurs et les «gilets jaunes». Leur mouvement n’est pas une exception à l’éruption internationale de la lutte des classes; il en fait partie. Pour obtenir satisfaction, il lui faudra mobiliser largement pour l’expropriation de l’aristocratie financière, en France et à l’international, en une lutte contre le capitalisme et la guerre menée indépendamment des syndicats et de leurs alliés politiques.

Par contre, la capacité des partis petit-bourgeois d’influencer les «gilets jaunes» reflètent des contradictions et des faiblesses réelles du mouvement. Les «gilets jaunes» eux-mêmes parlent non pas de la lutte des classes et du socialisme, dont le Parti socialiste (PS) bourgeois fait tout pour ternir le nom depuis des décennies, mais de la démocratie et du peuple. Ils se disent «apolitiques», citant leur hostiliré envers les partis politiques de gouvernement.

Ce langage «apolitique» et populiste n’a pas rallié les larges masses de travailleurs aux «gilets jaunes», en France ou ailleurs, mais il offre à des partis petit-bourgeois largement discrédités l’occasion d’exercer de l’influence au sein du mouvement. S’ils tentent ensuite de dissimuler leur identité, ce n’est pas pour mieux servir les intérêts des «gilets jaunes».

Ils représentent les intérêts de couches spécifiques des classes moyennes, concentrées parmi les 10 pour cent les plus riches de la population, et qui vivent de financements officiels des appareils syndicaux, des recherches universitaires, et des médias. Leur tentative de se faire passer pour des défenseurs des «gilets jaunes» contre la ligne marxiste et trotskiste du PES est fausse et cynique. Ils agissent pour récupérer le mouvement afin de le subordonner aux syndicats et au capitalisme.

Pendant un temps, ils surfent sur le fait que pendant des décennies, les partis comme le NPA, le PCF et LFI ont étranglé la lutte des classes en les subordonnant à l’alliance avec le PS. Ceci crée une atmosphère désorientée où des masses de gens associent à tort le socialisme avec la politique austéritaire et militariste du PS et des autres partis social-démocrates européens. Cela ne laisse aucune perspective révolutionnaire aux masses de travailleurs et de jeunes, malgré la brutalité inédite de la répression policière lancée par Macron.

Ainsi le WSWS a parlé à un jeune britannique, qui a dit avoir des amis dans la «gauche extra-parlementaire» britannique et qui participe à un groupe de «gilets jaunes» en région parisienne animé par un élu PCF rallié à LFI, José Espinosa. Quand le WSWS a demandé comment les travailleurs pourraient combattre le militarisme et l’austérité de l’Union européenne sans une lutte politique internationaliste, il a répondu: «C’est une bonne question. Je ne sais pas. J’ai l’impression que les choses soient posées de cette manière. Pour le moment, on vit plus ou moins sous l’influence de quelques émeutes qui se sont produites à Paris.»

Tout en saluant le caractère prétendument démocratique du fonctionnement de l’Assemblée des assemblées, il en a fait le récit suivant: «On reflétait beaucoup sur si on était habilité à représenter les assemblées locales, parce qu’il y avait des délégations venues d’à travers le pays aujourd’hui. Après des heures de discussion sur les revendications, le moment du vote est arrivé et ils se sont tous rendus compte qu’ils n’avaient pas de pouvoir décisionnel. C’était intéressant.»

La coexistence passagère au sein des «gilets jaunes» de milliers des travailleurs avec les représentants subalternes de ces partis de la pseudo-gauche petite-bourgeoise reflète le stade initial et contradictoire de la lutte. Or, Macron et les banques internationales qui se tiennent derrière lui ne donneront rien aux travailleurs sur le pouvoir d’achat; ils vont accélérer l’austérite et la guerre. Une vaste intensification internationale des la lutte des classes est en marche, qui explosera les tentatives de la pseudo gauche de l’étouffer grâce au nationalisme.

La capacité pour l’heure des organisations de pseudo gauche de désorienter les organisations créées par les mouvements d’opposition à Macron et aux banques ne réfute aucunement le jugement positif du PES sur la tentative de mettre en place des assemblées indépendantes des syndicats. Le problème n’est pas la tentative de créer des organisations représentatives pour structurer la lutte. C’est que, pour l’heure, les questions politiques ne sont pas suffisamment claires pour que les masses en lutte rejettent consciemment l’influence de partis petit-bourgeis hostiles envers leur lutte.

Ceci soulève la construction du PES lui-même. Il a expliqué que la formation d’organisations comme l’Assemblée populaire ouvrait le chemin à une lutte révolutionnaire des travailleurs. Dotés à l’échelle internationale d’organisations indépendantes des syndicats, et aidés par les indépendants et les agriculteurs favorables à la lutte, ils pourraient saisir les moyens de production mondialisés et transférer le pouvoir politique à leurs assemblées. Ils renoueraient ainsi avec les traditions internationalistes de la révolution russe d’octobre 1917, rejetées par le stalinisme et le pablisme.

Dans les luttes à venir, en France et à l’international, les travailleurs vivront de nombreuses expériences avec le rôle réactionnaire des partis petit-bourgeois. La question décisive dans ces luttes sera la construction du PES et d’autres sections du Comité international de la IVe Internationale (CIQI) autour du monde – pour orienter les travailleurs vers la lutte des classes internationale, et combattre l’influence contre-révolutionnaire des appareils syndicaux et de la pseudo gauche.