Le 50e anniversaire de la fondation du SEP (Sri Lanka)

La lutte politique de la RCL/SEP contre la trahison du LSSP

Par W.A. Sunil et Deepal Jayasekera
31 décembre 2018

Cet article est le quatrième d’une série d’articles publiés par le Parti de l’égalité socialiste (SEP) au Sri Lanka pour marquer le 50e anniversaire de sa fondation, en juin 1968.

Créée sous le nom de Ligue communiste révolutionnaire (RCL), la section sri-lankaise du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), elle a été rebaptisée Parti de l’égalité socialiste (SEP) en 1996. Une déclaration a été publiée pour marquer le congrès fondateur de la RCL, les 16 et 17 juin 1968.

Ces articles développent les fondements, basés sur les principes, de la RCL et tirent les leçons politiques essentielles de la lutte pour ces principes au cours des 50 dernières années. La RCL a été fondée sur le programme et la perspective de l’internationalisme socialiste que le parti Lanka Sama Samaja, qui prétendait être un parti trotskyste, avait trahi en entrant au gouvernement bourgeois de Madame Sirima Bandaranaike en 1964.

Au centre du travail du SEP il y a eu la théorie de la révolution permanente de Trotsky, qui a établi que dans les pays au développement capitaliste tardif, seule la classe ouvrière est capable de mener la lutte pour les droits démocratiques et sociaux fondamentaux des travailleurs et des travailleurs ruraux dans le cadre de la lutte internationale pour le socialisme. Ces leçons sont cruciales pour les luttes émergentes de la classe ouvrière, non seulement au Sri Lanka, mais partout en Asie et dans le monde.

La lutte politique de la Ligue communiste révolutionnaire (RCL), précurseur du Parti de l’égalité socialiste (SEP), contre la trahison historique du parti Lanka Sama Samaja (LSSP) en 1964, a pris sa forme la plus acerbe dans la lutte contre le second gouvernement de coalition.

Le LSSP est arrivé au pouvoir une deuxième fois en 1970 dans le cadre d’une coalition dirigée par le parti bourgeois Sri Lanka Freedom Party (SLFP) et comprenant le Parti communiste stalinien du Sri Lanka (CPSL). Les sept années suivantes de gouvernement de coalition, loin de s’avérer progressistes, ont ouvert la voie à une restructuration favorable aux marchés et conduit à la guerre civile communaliste qui allait dévaster l’île à partir de 1983.

La RCL a mené une lutte constante, dans des conditions difficiles, contre le gouvernement de coalition dirigé par la première ministre Sirima Bandaranaike, et tout particulièrement contre le LSSP, qui a continué à monnayer de façon malhonnête ses antécédents trotskystes.

Dans cette lutte, la RCL a soutenu la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky, qui démontrait l’incapacité de la bourgeoisie à répondre aux aspirations démocratiques et aux besoins sociaux des travailleurs. Le parti s’est battu pour l’indépendance politique de la classe ouvrière de toutes les fractions de la bourgeoisie dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan et une politique socialiste.

La coalition est arrivée au pouvoir au milieu d’une vague internationale de bouleversements révolutionnaires, au cours de la période de 1968 à1975: la grève générale en France de mai-juin 1968, les émeutes urbaines dans les villes américaines, l’automne chaud des grèves en Italie en 1969 et la chute des dictatures en Grèce, Espagne et Portugal. Cette recrudescence a été trahie par les sociaux-démocrates, les staliniens et les syndicats, aidés et encouragés par les révisionnistes pablistes, qui avaient abandonné les principes du trotskysme lors de la scission de la Quatrième Internationale en 1953.

Cette crise fut aiguë dans le sous-continent indien, y compris au Sri Lanka où les luttes de la classe ouvrière et les troubles ruraux se sont nettement intensifiés. Au milieu d'une hostilité généralisée à l'égard du Parti national uni (UNP), ouvertement de droite, le gouvernement de coalition a été installé en 1970 dans le but de contenir le mouvement de la classe ouvrière.

Après une clarification cruciale de sa ligne politique lors des élections de 1970, la RCL a avancé la tactique demandant au LSSP et au CPSL de rompre avec la coalition bourgeoise et de se battre pour un gouvernement ouvrier et paysan et pour la mise en œuvre de politiques socialistes.

La ligne de principe de la RCL fut farouchement opposée par des groupes pablistes tels que le LSSP(R) et le Parti révolutionnaire ouvrier (RWP). Thulsiri Andradi, un leader du RWP, a dénoncé la RCL pour encourager des illusions dans le LSSP et le CPSL. En réalité, dans des conditions où les ouvriers avaient encore des illusions considérables, notamment dans le LSSP, l’exigence de rompre avec le SLFP démasquait le rôle du LSSP comme défenseur de ce parti bourgeois et de son programme anti-ouvrier.

Les Fondements historiques et internationaux du Parti de l’égalité socialiste expliquent: «La revendication de la RCL... n’avait pas pour but de promouvoir ces partis, mais plutôt de briser leur emprise sur des couches de la classe ouvrière aux idées socialistes qui cherchaient encore à contrecœur un leadership chez le LSSP et le CP... la dénonciation [de cette revendication] qui avait l’air de gauche était, en fait, une tentative d’esquiver la tâche politique essentielle consistant à démasquer le LSSP et le CP, laissant les travailleurs entre leurs mains».

La duplicité du LSSP(R) et du RWP fut révélée par leur opposition à toute lutte politique dans les syndicats contre le LSSP. Le dirigeant du LSSP(R) Bala Tampoe, qui dirigeait également la Ceylon Mercantile Union (CMU), prônait le militantisme syndical, mais insistait sur une « absence totale de politique » dans les syndicats, car cela aurait empêché l’unité dans la lutte.

En réalité, «pas de politique» dans les syndicats signifiait: «pas de politique révolutionnaire». L’appel à «l’unité» n’était pas pour une lutte unifiée des travailleurs contre le gouvernement de coalition, mais pour une lutte unifiée des bureaucrates syndicaux pour empêcher une telle lutte. Tampoe et Andradi étaient profondément hostiles à tout ce qui pourrait perturber leurs relations opportunistes avec le LSSP et la CPSL.

Le caractère impitoyable du gouvernement de coalition a été démontré par sa répression sanglante du soulèvement mal conçu de 1971 dirigé par le parti Janatha Vimukthi Peramuna (JVP), au cours duquel environ 15.000 jeunes ruraux cinghalais ont été massacrés et beaucoup plus emprisonnés pour une durée indéterminée. Malgré ses divergences politiques fondamentales avec le JVP, la RCL a mené une campagne prolongée, détaillée dans la troisième partie, pour exiger la libération des prisonniers politiques.

Dans le sillage du soulèvement du JVP, le gouvernement de Bandaranaike s’est tourné davantage vers la droite, attisant le communalisme cinghalais pour diviser les travailleurs et les jeunes, et pour consolider sa base au sein de la petite bourgeoisie cinghalaise. Le dirigeant du LSSP, Colvin R. de Silva, a été chargé d’élaborer une nouvelle constitution communale qui consacre le bouddhisme comme religion d’État et le cinghalais comme langue officielle. Ses mesures discriminatoires à l’encontre des Tamouls ont déclenché des processus, détaillés dans la prochaine partie de cette série, e qui allaient entraîner l’île dans une guerre civile désastreuse.

Le chauvinisme cinghalais diviseur et la répression policière de l’État furent les outils réactionnaires du gouvernement pour faire face à l’agitation croissante de la classe ouvrière. En août-septembre 1972, des grèves ont éclaté parmi les techniciens de l’irrigation et les employés des banques sur la question des salaires. Plus de 200.000 travailleurs des plantations ont cessé de travailler, exigeant des horaires de travail plus courts. Le 30 août, la coalition au pouvoir a annoncé qu’elle prendrait des mesures strictes contre toute tentative de «saper l’économie du pays».

La RCL a réagi en publiant en août 1972 une déclaration disant: «Le principal problème dans ce militantisme [de la classe ouvrière] est l’incapacité à résoudre quelque problème de la classe ouvrière que ce soit sans vaincre le pouvoir capitaliste, c’est-à-dire qu’aucun droit de la classe ouvrière ne peut être défendu sans amener au pouvoir un gouvernement des travailleurs et des paysans».

Le LSSP(R) a refusé de mobiliser la force industrielle de ses syndicats pour défendre les travailleurs en grève. Son dirigeant, Bala Tampoe, a appelé le gouvernement à des pourparlers «efficaces» avec le Ceylon Bank Employees Union (CBEU) et d’autres syndicats, alors même qu’il s’apprêtait à écraser la grève. La RCL s’est opposée au LSSP(R) et a gagné un nombre important de partisans parmi les employés de banque.

Encouragé par la trahison du LSSP(R), le gouvernement a utilisé des ‘ordres de services essentiels’ pour licencier les techniciens de l’irrigation en grève et a rendu la grève des plantations illégale. Le chef du LSSP et ministre des Finances, N.M. Perera, a brisé la grève de 108 jours des banques en licenciant tous les employés des banques publiques.

La RCL a adopté une position de principe contre la nouvelle constitution communale et a défendu les droits démocratiques des Tamouls. Le Syndicat des imprimeurs du gouvernement, à l’initiative des membres de la RCL qui faisaient partie de la direction du syndicat, a adopté une résolution dénonçant la nouvelle constitution. Le LSSP a réagi en expulsant le syndicat des imprimeurs de sa Fédération des travailleurs de l’État, mais fut contraint de reculer lorsque la RCL a fait campagne contre cette décision.

Le gouvernement de coalition a réagi aux chocs pétroliers et à la récession en s’attaquant aux conditions de vie des travailleurs et des masses rurales. Le ministre des Finances Perera, a réglementé rigoureusement l’activité économique par le biais de contrôles des importations, d’un gel des salaires et en limitant la distribution de produits essentiels comme le riz, le sucre et la farine. Dans les plantations, les travailleurs furent confrontés à un chômage et un sous-emploi généralisés, et les gens sont morts de faim par centaines.

Au fur et à mesure que les troubles se développaient, les syndicats du LSSP et du CPSL ont lancé un mouvement bidon de «28 revendications» lançant des appels futiles au gouvernement, dont ces partis étaient membres. Lorsque le LSSP annonça une manifestation à Colombo le 16 novembre 1974, la première ministre Bandaranaike, qui était alors à Moscou, imposa un couvre-feu et interdit la manifestation. Des nervis du SLFP et de l’UNP ont tabassé des dirigeants syndicaux du LSSP. D’autres furent arrêtés par la police.

Alors que la coalition gouvernementale était déchirée par de fortes divergences sur la politique économique, Bandaranaike a limogé les ministres LSSP en septembre 1975 et fait les premiers pas vers l'ouverture du Sri Lanka à l’investissement étranger. Les dirigeants du LSSP ont critiqué Bandaranaike, mais leurs discours étaient une accusation de leurs propres affirmations dix ans plus tôt, que le SLFP allait dans une direction socialiste. Le LSSP a quitté le gouvernement, mais le CPSL stalinien s'est accroché à la coalition jusqu'en 1977.

La RCL a soigneusement analysé cette crise politique intense et est intervenue dans le mouvement croissant de la classe ouvrière en appelant au renversement du gouvernement de coalition et à l’établissement d’un gouvernement ouvrier et paysan.

En conséquence, la RCL a obtenu un fort soutien parmi les travailleurs, les jeunes et les ruraux pauvres qui la considéraient comme le seul parti luttant pour le socialisme. Elle a pu créer des factions importantes parmi les travailleurs des chemins de fer, des banques, de la banque centrale, du secteur de l’éducation et de l’usine textile de Thulhiriya, ainsi que parmi les travailleurs tamouls du nord de l’île, notamment à l’usine de Ceynor.

Telles étaient les préoccupations des cercles dirigeants que Bandaranaike a publiquement attaqué la RCL en tant qu’organisation «terroriste» dans un discours parlementaire, le 26 novembre 1975. La RCL a contré la tentative de chasse aux sorcières du gouvernement en lançant une campagne publique sous le slogan: «Ne touchez pas à la RCL».

Le gouvernement a tenté de saboter l’influence de la RCL sur les lieux de travail. En mars 1976, il a licencié 22 militants syndicaux, dont sept membres de la RCL, pour avoir mené une grève à l’usine textile Thulhiriya. Mais une vigoureuse campagne de la RCL a forcé le gouvernement à réintégrer tous les syndicalistes congédiés.

La recrudescence des grèves a atteint son paroxysme en décembre 1976 lorsqu’un arrêt des ateliers ferroviaires de Ratmalana s’est rapidement étendu à d’autres parties du secteur public et s’est transformé en grève générale. Le LSSP, le CPSL, le LSSP(R) et les syndicats ont joué un rôle crucial pour sauver le gouvernement en bloquant la lutte de la RCL pour faire de cette offensive déterminée de la classe ouvrière une lutte politique pour le pouvoir.

La grève générale a été vaincue, mais l’hostilité envers le gouvernement de coalition fut telle qu’il a été évincé lors des élections de 1977. La trahison de la grève générale par le LSSP, le CPSL et le LSSP(R) a permis à l’UNP droitière, dirigée par J.R. Jayawardene, d’accéder au pouvoir avec une majorité parlementaire de cinq sixièmes. Le LSSP a été tellement vilipendé qu’il a perdu tous ses sièges.

Les quatre décennies suivantes ont confirmé la justesse de la lutte de la RCL contre la politique de coalition du LSSP.

Le gouvernement Jayawardene a abandonné la politique antérieure de réglementation économique nationale et a permis au capital financier international de transformer le Sri Lanka en plate-forme de main-d’œuvre à bon marché. Cela faisait partie d’une contre-offensive mondiale contre la classe ouvrière après les bouleversements des années 1968 à 1975. Le Sri Lanka a été l’un des premiers pays au monde à mettre en œuvre le programme de la restructuration de marché libre, de la privatisation et de la destruction des services sociaux.

L’UNP a également accéléré la destruction des droits démocratiques par une nouvelle constitution en 1978, qui a établi une présidence exécutive dotée de pouvoirs étendus. En 1980, le gouvernement, s’appuyant sur la perfidie du LSSP, du CPSL et du LSSP(R), a licencié 100.000 travailleurs du secteur public qui étaient en grève pour des salaires décents. Les provocations anti-tamoules de l’UNP ont culminé dans un pogrom sanglant en 1983 qui a déclenché la longue guerre civile du Sri Lanka.

La dégénérescence du LSSP s’est accélérée suite à la défaite de 1977. Il s’est adapté au gouvernement Jayawardene, l’a aidé à réprimer les luttes de la classe ouvrière et a soutenu la guerre communaliste tout au long de sa durée. Aujourd’hui, le LSSP est une coquille vide sans base significative dans la classe ouvrière. Le parti qui avait autrefois une masse de partisans dans la classe ouvrière ne fonctionne plus aujourd’hui que comme faction du SLFP bourgeois.

La LSSP(R) et la RWP se sont désintégrées sans laisser de trace. Bien que ces partis se soient opposés à la trahison du LSSP en 1964, ils n’ont pas rompu avec le Secrétariat unifié pabliste et sa politique opportuniste. Après la défaite électorale catastrophique du LSSP en 1977, un groupe de dirigeants du LSSP s’en est séparé pour fonder le Nava Sama Samaja Party (NSSP) en 1978, qui a rapidement été enrôlé par le Secrétariat unifié comme sa section sri-lankaise.

Les dirigeants du NSSP, qui étaient restés dans le LSSP tout au long de ses nombreux tournants perfides, n’ont jamais rompu avec la politique de coalition avec des partis bourgeois, c’est-à-dire de la collaboration de classe. Au cours des 40 dernières années, le NSSP s’est allié à différentes périodes avec le SLFP, le JVP et il est actuellement un porte-parole de l’UNP droitière.

Colombo est actuellement en proie à une crise politique aiguë alors que se poursuivent des luttes intestines entre l’UNP et son dirigeant Ranil Wickremesinghe d’une part, et le président Maithripala et l’ancien président Mahinda Rajapakse et un SLFP éclaté, d’autre part. Tous les groupes dits de «gauche» — le LSSP, le NSSP et l’USP (une scission du NSSP) — se sont alignés, directement ou indirectement, sur l’un ou l’autre de ces deux partis bourgeois de droite, qui se sont engagés à imposer aux travailleurs et aux pauvres le programme d’austérité du FMI.

Les travailleurs et les jeunes doivent tirer les leçons politiques nécessaires des expériences stratégiques amères de la période passée et rompre complètement avec la politique désastreuse de la collaboration de classe. Le seul moyen de défendre les droits démocratiques et sociaux, même les plus élémentaires, passe par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, à la tête des masses rurales, dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan pour la mise en œuvre de politiques socialistes.

La RCL/SEP, la section sri-lankaise du Comité international de la Quatrième Internationale, est le seul parti à s'être toujours battu pour ces principes, ayant tiré les conclusions nécessaires de la trahison du LSSP en 1964.

(Article paru d’abord en anglais le 27 décembre 2018)