Le populisme pro-capitaliste de Jean-Luc Mélenchon mis au grand jour par le mouvement des Gilets Jaunes

Par Alex Lantier
8 décembre 2018

L’éruption de protestations massives contre le président Macron révèle rapidement la faillite des anti-marxistes petits-bourgeois corrompus qui passent depuis des décennies pour la «gauche» européenne.

Le mouvement de protestation des travailleurs, des retraités et des petits entrepreneurs contre les hausses des taxes sur le carburant et les réductions des pensions ont été organisées sur Facebook, en dehors du contrôle des bureaucraties syndicales et des partis politiques officiels. Ceux-ci se sont tenus à l’écart des protestations des Gilets Jaunes, qu’ils n’attendaient ni ne voulaient. Leur hostilité à leur égard a été illustrée par le refus du chef syndical stalinien Philippe Martinez de défiler avec eux, ce qu’il a justifié en les calomniant et les qualifiant de néo-fascistes.

Ainsi, lorsque Jean-Luc Mélenchon, le dirigeant de la France insoumise (LFI), a déclaré qu’il assisterait aux manifestations des Gilets Jaunes, un manifestant lui a répondu sur Twitter: «Vous essayez d’exploiter le mouvement et de le tuer. Retournez discuter avec votre copain Macron». Et ce week-end, Mélenchon a publié sur son blog «Sur la révolution citoyenne des Gilets Jaunes» une note proclamant la mort du socialisme et l’insignifiance politique de la classe ouvrière.

Il écrit: «Je jubile. Les événements en cours sont à mes yeux la confirmation du schéma théorique mis au point dans la théorie de la révolution citoyenne telle que l’a résumée mon livre : ‘L’Ère du peuple’… cette conceptualisation est en rupture avec la doxa traditionnelle de la gauche traditionnelle et de l’extrême gauche sur le sujet.». Le livre «pose un acteur nouveau, le ‘peuple’ », ajoute Mélenchon, quicontinue ainsi : «Rupture avec la centralité du concept prolétariat (salariat)/révolution socialiste comme couple indépassable de la dynamique de l’Histoire».

La vantardise de Mélenchon sur la supériorité du populisme sur le marxisme est absurde. S’il avait une théorie supérieure, pourquoi a-t-il alors été surpris par l’éruption de protestations de masse dans la classe ouvrière et les sections opprimées de la classe moyenne, et pourquoi les manifestants se retournent-ils contre lui, disant qu’il est un carriériste arrogant?

En fait, l’éruption des manifestations des Gilets Jaunes n’a pas confirmé le populisme de Mélenchon, mais l’a démoli. Les protestations contre les augmentations d’impôts affectant les automobilistes et les retraités ont provoqué une colère de classe explosive contre Macron, les inégalités sociales et les privilèges de l’aristocratie financière. Les classes font plus que jamais l’objet de discussions aujourd’hui. L’indignation chauffée à blanc monte face aux inégalités sociales flagrantes, à l’exploitation capitaliste et à l’arrogance de la classe dirigeante qui domine la France comme le monde.

Mais des politiciens bourgeois comme Mélenchon ont dominé ce qui a passé pendant des décennies pour de la politique de «gauche», réprimant le marxisme et le trotskysme. En conséquence, les Gilets Jaunes s’affirment «apolitiques» et un mouvement du «peuple», au contraire des privilégiés, afin de signifier leur hostilité envers tous les partis politiques capitalistes établis. Les idées de Mélenchon continuent ainsi d’exercer une influence certaine, même parmi les manifestants qui, de façon légitime, se méfient personnellement de lui.

La proposition de Mélenchon d’une révolution populaire nationale comme alternative à une révolution socialiste internationale de la classe ouvrière est cependant un blocage réactionnaire au développement de la lutte contre l’aristocratie financière capitaliste. Alors même que les manifestations Gilets Jaunes se répandent dans toute l’Europe et que de plus en plus de travailleurs en France font grève pour les soutenir, elle divise les travailleurs français de leurs collègues à l’étranger et des travailleurs étrangers en France.

Son objectif est de lier le mouvement naissant au capitalisme et à l’État français. Le Parti de l’égalité socialiste, la section française du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), a appelé à la formation de comités d’action dans la classe ouvrière. Ces organes indépendants des syndicats pourraient unifier des actions de grève croissantes et défendre les manifestants et les quartiers populaires contre les brutalités policières et les détentions policières injustes. Ces comités pourraient former le cadre organisationnel d’un mouvement international pour transférer le pouvoir politique aux travailleurs.

Le jonglage de Mélenchon avec les mots vise à protéger l’aristocratie financière, la police et l’État capitaliste actuel de la révolution. Il déclare: «mon travail ne dit pas comment le pouvoir peut tomber sous les coups d’un mouvement de cette nature [populiste]. D’autant que de mon point de vue, le débouché doit être pacifique et démocratique. Autrement dit, en toute hypothèse, il s’agit de trouver une sortie institutionnelle aux événements». Il poursuit : «Le premier devoir est d’utiliser les moyens démocratiques existants... par exemple avec une motion de censure de toutes les oppositions sur le seul thème du retour aux urnes».

Avec cette demande de nouvelles élections législatives, il faut le dire, Mélenchon tente une nouvelle fois la stratégie qu’il a proposée l’an dernier: devenir le premier ministre de Macron. C’est une gifle au visage des manifestants en Gilets Jaunes — dont l’un des principaux slogans est «Macron, démission» — parce que cela laisserait Macron au pouvoir.

Les expériences amères de la classe ouvrière internationale montrent que cette perspective est une impasse pour la classe ouvrière. Mélenchon – un ex-étudiant radicalisé de 1968 qui est passé de l’Organisation communiste internationaliste de Pierre Lambert après sa rupture nationaliste avec le trotskysme et le CIQI, à une longue carrière de sénateur et de ministre dans le parti de la grande entreprise qu’est le Parti socialiste – est l’allié français de Syriza en Grèce et Podemos en Espagne.

Le bilan de ces partis est un avertissement que la perspective populiste que Mélenchon colporte est un piège pour les travailleurs. Après quatre ans au pouvoir, le premier ministre grec et dirigeant de Syriza Alexis Tsipras est tristement célèbre pour avoir imposé les politiques d’austérité de l’Union européenne (UE), pour sa complicité dans les guerres au Moyen-Orient et sa persécution brutale des réfugiés, piégés dans des conditions épouvantables dans les camps de détention. Quant à Podemos, il poursuit au niveau régional en Espagne les mêmes politiques réactionnaires que Tsipras a imposées au niveau national en Grèce.

Alors que les Gilets Jaunes protestent contre les impôts élevés, le faible pouvoir d’achat et les impôts de Macron, destinés à lever des fonds pour une armée européenne, proposer un tel gouvernement en France est un signe sans équivoque de l’hostilité de Mélenchon envers ce mouvement. La seule façon pour la classe ouvrière de faire avancer les revendications largement partagées soulevées par les Gilets Jaunes est de viser à prendre le pouvoir d’État.

Pour une telle lutte, la classe ouvrière a besoin de construire son propre parti socialiste et trotskyste. Le bilan de Mélenchon et de ses alliés montre clairement que ce ne sont pas les socialistes qui sont les agents corrompus hostiles aux travailleurs, mais les populistes réactionnaires comme Mélenchon. Son article cynique vise à utiliser sa propre faillite pour donner mauvaise presse à la «gauche» et au «socialisme», tout en faisant la promotion du populisme en défense de l’ordre social et politique existant.

Pas moins que Martinez, Mélenchon est très consciemment hostile aux manifestants Gilets Jaunes. Il plaide en faveur de nouvelles élections en partant du principe que cette stratégie, comparée aux autres, sera celle qui exigera de faire le moins de concessions possible au mouvement.

En examinant «la question des scénarios de sortie de crise possible» il écrit : «on voit qu’il y en a trois. Premièrement: la stratégie du pourrissement et de la démobilisation. Hasardeux et trop visible déjà. Deuxième possibilité: dissoudre et voter. C’est la logique démocratique puisque ni les gens mobilisés ni le gouvernement et sa majorité ne veulent céder. On tranche par la démocratie. Troisième issue enfin: donner gain de cause au mouvement. Ce serait le plus simple, mais il faut admettre qu’avec les jours qui passent, le champ des revendications s’est bien élargi. Au point que, réellement, le vote serait la meilleure formule en tous cas la plus pacifique».

Mélenchon, dont le parti LFI comprend de larges sections des syndicats de police, dont certains demandent maintenant à l’armée d’intervenir contre les manifestants, conclut: «De tout cela, je ne retiens qu’un objectif: tout faire en responsabilité pour trouver une sortie par le haut.».

Il est clair que la tâche principale que Mélenchon se fixe dans cette crise est de sauver et de défendre le gouvernement Macron dans un contexte de crise profonde et potentiellement fatale. Il avertit le lecteur d’un potentiel «refus des forces de l’ordre d’obéir aux ordres» de réprimer le mouvement, ajoutant: «Naturellement, cette fragilité viendrait de loin. À présent c’est le cas. Des milliers d’heures sup non payées, plus d’une centaine de suicides dans la police, autant dans le reste des organes de maintien de l’ordre, des élections professionnelles tendues dans quelques jours, là aussi le mélange en place est détonant».

Faisant écho aux appels des syndicats de police en faveur d’une action policière plus agressive contre les manifestations des Gilets Jaunes samedi, il ajoute: «En toute hypothèse, le dispositif actuel des samedis des Gilets Jaunes est insoutenable dans la durée».

Ces déclarations sont une confirmation des mises en garde du CIQI et du PES sur le rôle réactionnaire de politiciens pseudo de gauche comme Mélenchon. Ces défenseurs de l’État capitaliste face à la montée de la colère sociale dans les masses se tiennent de l’autre côté de la barricade, au sens propre et pas seulement au sens figuré.

(Article paru d’abord en anglais le 6 décembre 2018)